« Alors ce ne sera pas à cause de Masema ni de Galad, déclara-t-elle avec autorité. Si vous m’accompagnez dans ce voyage, vous agirez selon ce que, moi, je vous dirai, sinon partez de votre côté, car je ne voudrai d’aucun de vous. »
Naturellement, il leur avait fallu échanger un coup d’œil avant de hocher la tête en signe d’acquiescement. « Si c’est comme cela que cela doit fichtrement se passer, grommela Uno, alors d’accord. Sans personne pour sacrément veiller sur vous, vous n’arriverez pas vivante auprès du Seigneur Dragon. N’importe quel paysan aux tripes de brebis vous engloutira pour son petit déjeuner à cause de votre langue. » Ragan lui adressa un regard prudent disant qu’il était d’accord avec chaque mot mais qu’il doutait fortement de la sagesse d’Uno en les formulant à haute voix. Ragan, à ce qu’il semblait, avait l’étoffe d’un sage.
Du moment qu’ils acceptaient ses conditions, peu importait réellement leurs raisons. Pour le présent. Il serait toujours temps de leur rectifier les idées plus tard.
« Je ne doute pas que les autres seront aussi d’accord, déclara Ragan.
— Les autres ? répéta Nynaeve en clignant des paupières. Vous voulez dire qu’il y en a d’autres que vous deux ? Combien ?
— Seulement quinze en tout maintenant. Je ne pense pas que Bartu ou Nengar viendront.
— Reniflent aux trousses de ce sacré Prophète. » Uno tourna la tête et cracha copieusement. « Seulement quinze. Sar est tombé du haut de cette sacrée falaise dans les montagnes et Mendao est allé se fourrer dans un fichu duel avec trois Chasseurs en Quête du Cor de Valère, quant à… »
Nynaeve mettait trop de concentration à s’empêcher de rester bouche bée pour écouter. Quinze ! Elle ne put s’empêcher de calculer mentalement ce que coûterait la nourriture de quinze hommes. Même quand ils n’étaient pas particulièrement affamés, Thom ou Juilin de même mangeaient chacun autant qu’elle et Elayne réunies, ô Lumière !
D’autre part, avec quinze guerriers du Shienar, attendre un navire était inutile. Un bateau était certes le moyen le plus rapide de voyager – elle se rappelait maintenant ce qu’elle avait appris de Salidar ; une ville au bord du fleuve ou à courte distance ; un bateau les y mènerait tout droit – cependant une escorte de guerriers du Shienar rendrait leur roulotte tout aussi sûre, sans avoir rien à craindre des Blancs Manteaux, des bandits ou des disciples du Prophète. Mais beaucoup plus lente. Et un chariot s’éloignant seul de Samara avec pareille escorte se remarquerait. Un poteau indicateur pour Moghedien ou l’Ajah Noire. Je laisserai les Bleues s’en occuper, voilà tout !
« Qu’est-ce qui ne va pas ? » questionna Ragan, et Uno ajouta sur un ton d’excuse : « Je n’aurais pas dû parler de la façon dont Sakaru est mort. » Sakaru ? Cela avait sûrement été mentionné après qu’elle n’écoutait plus. « Je ne passe fichtrement pas beaucoup de temps avec des dames. J’oublie que vous êtes faibles du ven…, je veux dire, heu, que vous avez l’estomac délicat. » S’il ne cessait pas de tripoter ce cache-œil, il allait découvrir à quel point elle avait l’estomac délicat.
Le nombre ne changerait rien. Si deux guerriers du Shienar étaient une bonne chose, quinze en étaient une merveilleuse. Son armée personnelle. Pas besoin de s’inquiéter des Blancs Manteaux ni des brigands ni des émeutiers – ou si elle avait commis une erreur en ce qui concernait Galad. Combien de jambons quinze hommes mangent-ils par jour ? Une voix ferme. « Très bien, donc. Tous les soirs, juste après le coucher du soleil, l’un de vous – un seul, attention ! – viendra ici demander Nana. C’est le nom sous lequel on me connaît ici. » Elle n’avait aucune raison pour justifier cet ordre, à part leur donner l’habitude de faire ce qu’elle leur disait. « Elayne s’appelle Morelin, mais demandez Nana. Si vous avez besoin d’argent, venez me trouver, moi et pas Masema. » Elle fut obligée de réprimer une grimace quand ces mots quittèrent sa bouche. Le poêle de la roulotte contenait toujours de l’or, mais Luca n’avait pas encore réclamé ses cent couronnes et il n’y manquerait pas. Toutefois, en cas de besoin, il y avait les bijoux. Elle aurait à s’assurer qu’ils soient hors de portée de Masema. « À part cela, qu’aucun de vous ne s’approche de moi ou du spectacle. » Sans quoi, ils monteraient probablement la garde ou une idiotie du même genre. « Sauf si un bateau arrive. Auquel cas, arrivez aussitôt au pas de course. M’avez-vous comprise ?
— Non, marmotta Uno. Pourquoi avons-nous fichtrement à nous tenir à l’écart… ? » Sa tête recula brusquement alors que le doigt de Nynaeve lui touchait presque le nez dans un geste d’avertissement.
« Vous rappelez-vous ce que j’ai dit à propos de votre langage ? » Elle se contraignit à le regarder bien en face ; ce cache rouge à l’œil farouche lui causait des soubresauts d’estomac. « À moins que vous ne vous en souveniez, vous apprendrez pourquoi les hommes au pays des Deux Rivières ont une langue bienséante dans la bouche. »
Elle l’observa qui retournait cela dans son esprit. Il ignorait quels étaient ses liens avec la Tour Blanche, il savait seulement qu’ils existaient. Elle pouvait être un agent de la Tour, ou avoir été instruite par la Tour. Ou même être Aes Sedai, encore qu’une Aes Sedai qui n’avait pas obtenu le châle depuis longtemps. Et la menace était assez vague pour qu’il choisisse la pire interprétation. Elle était au courant de cette technique longtemps avant d’avoir entendu Juilin la mentionner à Elayne.
Quand l’idée parut avoir fait son chemin – et avant qu’il puisse poser des questions – elle abaissa sa main. « Vous demeurerez à l’écart pour la même raison que Galad. Pour ne pas attirer l’attention. Quant au reste, vous l’exécuterez parce que je le dis. Si je dois vous expliquer la moindre de mes décisions, je n’aurai plus de temps pour rien d’autre, donc prenez-en votre parti. »
Un commentaire approprié pour une Aes Sedai. Par ailleurs, ils n’avaient pas le choix s’ils voulaient l’aider à parvenir jusqu’à Rand, comme ils le pensaient, ce qui signifiait qu’ils n’avaient pas de choix du tout. Au total, elle se sentait fort satisfaite d’elle-même quand elle les eut renvoyés vers Samara et, longeant la foule qui attendait, passa sous l’enseigne portant le nom de Valan Luca.
À sa surprise, le spectacle avait un numéro supplémentaire. Sur une nouvelle estrade pas loin de l’entrée, une femme aux chausses jaunes diaphanes se tenait sur la tête, les bras étendus de chaque côté avec un couple de colombes blanches sur chaque main. Non, pas sur sa tête. Cette femme agrippait une sorte de cadre de bois avec ses dents et se dressait en équilibre au-dessus. Sous les yeux de Nynaeve sidérée, cette bizarre acrobate posa les mains sur l’estrade pendant un instant tandis qu’elle se pliait en deux, de sorte qu’elle semblait assise sur sa propre tête. Même ceci ne suffit pas. Ses jambes s’abaissèrent en se courbant devant elle, puis s’insérèrent sous ses bras derrière elle, après quoi elle transféra les colombes sur la plante de ses pieds qui était en l’air, à présent le point le plus élevé de la boule contournée dans laquelle elle s’était nouée. Les assistants ravalèrent leur souffle et applaudirent, mais ce spectacle donna le frisson à Nynaeve. Il lui rappelait beaucoup trop ce que Moghedien lui avait infligé.
Ce n’est pas pour cela que j’ai l’intention de passer la main aux Sœurs Bleues, se dit-elle. Je veux simplement ne pas provoquer une nouvelle catastrophe. Ce qui était vrai, mais elle craignait aussi que la prochaine fois elle ne s’en tire pas aussi aisément ou avec aussi peu de mal. Elle ne l’aurait pas avoué à âme qui vive. Elle n’aimait pas se l’avouer à elle-même.