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Jetant à la contorsionniste un dernier coup d’œil déconcerté – elle n’arrivait pas à avoir la plus petite idée sur la posture dans laquelle l’acrobate s’était enroulée à présent –, elle se détourna. Et sursauta car d’entre les remous de la foule Elayne et Birgitte surgirent soudain à côté d’elle. Elayne portait une cape couvrant décemment son surcot et ses chausses couleur de neige ; Birgitte paradait presque dans sa robe rouge au décolleté profond. Non, « presque » était de trop. Elle se tenait encore plus droite que d’habitude et avait rejeté en arrière sa tresse pour supprimer même le masquage minime qu’offrait cette tresse. Nynaeve tâta le nœud de son châle à sa taille, souhaitant que chaque regard adressé à Birgitte ne lui rappelle pas ce qu’elle-même montrerait une fois que la laine grise serait enlevée. Le carquois de Birgitte pendait à sa ceinture et elle avait à la main l’arc que Luca avait déniché pour elle. La journée était sûrement trop avancée pour qu’elle se livre à son exercice de tir.

Un regard vers le ciel indiqua à Nynaeve qu’elle se trompait. En dépit de tout ce qui s’était passé, le soleil était encore bien au-dessus de l’horizon. Les ombres s’étiraient, mais sans être assez longues pour dissuader Birgitte, elle le craignait.

Dans une tentative pour dissimuler qu’elle avait vérifié la hauteur du soleil, elle désigna d’un mouvement de tête la femme aux chausses diaphanes qui commençait maintenant à se tordre dans une posture que Nynaeve jugeait foncièrement impossible. Toujours en équilibre sur ses dents. « D’où vient-elle ?

— Luca l’a engagée, répondit Birgitte avec calme. Il a aussi acheté des léopards. Son nom est Muelin. »

Si Birgitte était toute maîtrise et sang-froid, Elayne frémissait quasiment d’émotion. « D’où elle vient ? bredouilla-t-elle. Elle vient d’un spectacle forain qu’une bande d’émeutiers a presque anéanti !

— J’en ai entendu parler, répliqua Nynaeve, mais ce n’est pas ce qu’il y a d’important. Je…

— Pas important ! » Elayne leva les yeux au ciel comme pour y chercher appui. « Avez-vous aussi entendu dire pourquoi ? Je ne sais pas si c’est les Blancs Manteaux ou ce Prophète, mais des gens ont excité cette bande parce qu’ils pensaient… » Elle inspecta les alentours sans ralentir son débit dont elle baissa le ton ; nul dans la foule ne s’était arrêté, toutefois chaque passant lorgnait avec curiosité ces deux personnes immobiles qui étaient visiblement des artistes. « … qu’une femme de la troupe avait peut-être un châle. » Elle appuya de façon significative sur le dernier mot. « Des imbéciles de croire qu’elle se trouverait avec une ménagerie itinérante mais aussi nous y sommes bien, vous et moi. Et vous vous précipitez en ville sans un mot à quiconque. Nous avons tout entendu depuis un chauve vous emportant sur son épaule jusqu’à vous-même embrassant un guerrier du Shienar et partant en balade avec lui bras dessus bras dessous. »

Nynaeve en avait encore la bouche béante quand Birgitte ajouta : « Quelle que soit la version, Luca était bouleversé. Il a déclaré… » Elle s’éclaircit la gorge et prit une voix de basse. « Alors comme ça, elle aime les brutes, hein ? Eh bien, je peux être aussi brutal qu’un kob d’hiver ! Et le voilà parti, en compagnie de deux palefreniers avec des épaules comme celles d’ouvriers carriers de Gandin, pour vous ramener. Thom Merrilin et Juilin Sandar s’en sont allés également, de guère meilleure humeur. Cela n’a pas amélioré celle de Luca, mais ils étaient tous tellement bouleversés à cause de vous que cela ne laissait plus de place pour se disputer entre eux. »

Pendant un instant, Nynaeve ouvrit de grands yeux, déroutée. Elle aimait les brutes ? Qu’est-ce qu’il pouvait bien entendre par là… ? Peu à peu, elle finit par comprendre et elle poussa un gémissement. « Oh, il ne manquait plus que ça. » Et Thom et Juilin errant dans les rues de Samara. La Lumière seule connaissait dans quel pétrin ils risquaient de tomber.

« Je tiens toujours à savoir ce que vous pensiez faire, dit Elayne, mais nous perdons du temps ici. »

Nynaeve les laissa l’entraîner à travers la foule, une de chaque côté, mais même avec la nouvelle concernant Luca et les autres elle se sentait contente d’elle. « Nous devrions être hors d’ici dans un jour ou deux, avec de la chance. Si Galad ne nous déniche pas un bateau, Masema en trouvera un. Figurez-vous que c’est lui le Prophète. Vous vous souvenez de Masema, Elayne. Ce guerrier du Shienar à la mine rébarbative que nous avons vu… » S’apercevant qu’Elayne s’était arrêtée, Nynaeve marqua une pause pour lui permettre de la rattraper.

« Galad ? » s’exclama sa jeune compagne d’une voix incrédule, oubliant de maintenir sa cape fermée. « Vous avez vu… vous avez parlé à Galad ? Et au Prophète ? Ce doit être exact, sinon comment essaieraient-ils de se procurer un navire ? Avez-vous pris le thé avec eux ou les avez-vous simplement rencontrés dans une salle d’auberge ? Où le chauve vous avait emportée, sans doute. Peut-être le Roi du Ghealdan était-il là aussi ? Voudriez-vous, s’il vous plaît, me convaincre que je rêve pour que je puisse me réveiller ?

— Ressaisissez-vous, répliqua fermement Nynaeve. C’est une reine à présent, pas un roi, et oui, elle était là. Et il n’était pas chauve ; il avait un chignon. Le guerrier du Shienar, j’entends. Pas le Prophète. Lui, il avait le crâne rasé et pas un poil sur le caill… » Elle foudroya du regard Birgitte jusqu’à ce que la jeune femme cesse de rire sous cape. L’air menaçant s’atténua un peu quand Nynaeve se rappela à qui elle adressait ce regard et ce qu’elle lui avait causé mais, Birgitte n’aurait-elle pas imposé une expression neutre à ses traits, elles auraient peut-être découvert si elle était capable de la gifler au point que ses yeux louchent. Elles se remirent en marche et elle déclara du ton le plus calme qu’elle réussit à adopter : « Voici ce qui s’est passé. J’ai vu Uno, un des guerriers du Shienar qui étaient à Falme, qui vous regardait évoluer sur la corde raide, Elayne. À propos, pas plus que moi il n’apprécie que la Fille-Héritière d’Andor exhibe ses jambes. Bref, Moiraine les a envoyés ici après Falme, mais… »

Elle relata tout rapidement tandis qu’elles se frayaient un chemin dans la cohue, opposant une sourde oreille aux exclamations de plus en plus incrédules d’Elayne, répondant à leurs questions en aussi peu de mots que possible. En dépit d’un vif intérêt pour les changements du trône du Ghealdan, Elayne se concentra sur ce qu’avait dit exactement Galad et pourquoi Nynaeve avait été assez stupide pour aller chez le Prophète, quel qu’il soit. Ce mot – « stupide » – résonna assez souvent pour que Nynaeve tienne avec fermeté en bride son calme. Elle pouvait douter qu’il lui soit possible d’asséner des claques à Birgitte, mais Elayne n’avait pas cette protection, Fille-Héritière ou pas. Encore quelques répétitions du mot et la demoiselle l’apprendrait. Birgitte s’intéressait davantage aux intentions de Masema d’une part et aux guerriers du Shienar de l’autre. Elle avait apparemment rencontré dans des existences précédentes des natifs des Marches, bien que leurs nations aient eu alors des noms différents, et les estimait d’une manière générale. Elle ne dit pas grand-chose, en réalité, mais elle parut approuver l’idée de garder auprès d’elle ces gens du Shienar.

Nynaeve s’attendait à ce que la nouvelle concernant Salidar les surprenne ou les transporte de joie ou déclenche une réaction bien différente de ce qui arriva. Birgitte l’accueillit aussi prosaïquement que si Nynaeve annonçait qu’elles dîneraient ce soir avec Thom et Juilin. Manifestement, elle entendait aller là où irait Elayne et le reste importait peu. Elayne eut l’air sceptique. Sceptique !