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Finalement, Tallanvor l’introduisit dans un grand salon au plafond élevé où étaient peints des oiseaux, des nuages et du ciel, où des sièges élégamment sculptés et dorés étaient disposés devant une cheminée de marbre blanc poli. Une partie de l’esprit d’Alteima nota avec amusement que le large tapis rouge et or était l’œuvre d’artisans du Tear. Le jeune homme mit un genou en terre. « Ma Reine, dit-il d’une voix soudain rude, comme vous l’avez ordonné, je vous amène la Haute Dame Alteima, de Tear. »

Morgase le congédia d’un geste. « Vous êtes la bienvenue, Alteima. C’est agréable de vous revoir. Asseyez-vous, et nous causerons. »

Alteima parvint à exécuter une révérence et à murmurer des remerciements avant de prendre un siège. L’envie lui crispait l’estomac. Elle avait de Morgase le souvenir d’une belle femme, mais la réalité aux cheveux d’or lui disait combien ce souvenir avait pâli. Morgase était une rose épanouie, prête à éclipser toutes les autres fleurs. Alteima ne blâma pas le jeune soldat d’avoir trébuché en sortant. Elle était fort contente qu’il soit parti, ainsi n’aurait-elle pas à le sentir les regarder l’une et l’autre, et les comparer.

Pourtant, des changements s’étaient produits aussi. D’importants changements. Morgase, par la Grâce de la Lumière, Reine d’Andor, Défenseur du Royaume, Protectrice du Peuple, Haut Siège de la Maison Trakand, si réservée, majestueuse et digne, portait une robe de soie blanche chatoyante qui découvrait assez de poitrine pour choquer une servante d’auberge dans le Maule. Elle moulait hanches et cuisses d’assez près pour convenir à une drôlesse du Tarabon. Les rumeurs étaient manifestement exactes. Morgase avait un amant. Et pour qu’elle ait tellement changé, il était également clair qu’elle s’efforçait de plaire à ce Gaebril, non pas d’exiger de Gaebril qu’il lui plaise à elle. Morgase rayonnait encore de puissance et d’une présence qui emplissait la salle, mais cette robe amoindrissait l’une et l’autre.

Alteima fut doublement contente d’avoir endossé une robe montante. Une femme tombée à ce point sous le joug d’un homme serait capable de se déchaîner dans un éclat de rage jalouse à la moindre provocation ou sans aucune provocation. Si elle rencontrait Gaebril, elle lui témoignerait autant d’indifférence que le permet la civilité. Même soupçonnée rien que de songer à s’approprier l’amant de Morgase pouvait lui valoir le nœud coulant du bourreau en place d’un riche époux au dernier stade de l’existence. C’était la réaction qu’elle-même aurait eue.

Une femme en livrée rouge et blanche apporta du vin, un excellent murandien, et le versa dans des coupes de cristal où était gravé profondément le Lion Rampant d’Andor, le lion dressé sur ses pattes de derrière. Quand Morgase prit une coupe, Alteima remarqua son anneau, un serpent d’or qui se mordait la queue. L’Anneau au Grand Serpent était porté par des femmes qui avaient reçu une formation à la Tour Blanche, comme Morgase, sans devenir Aes Sedai, autant que par les Aes Sedai elles-mêmes. C’était une tradition millénaire que les souveraines d’Andor soient instruites par la Tour. Pourtant, sur toutes les lèvres couraient les rumeurs d’une rupture entre Morgase et Tar Valon, et l’opinion populaire opposée aux Aes Sedai qui courait les rues aurait été vite muselée si Morgase l’avait voulu. Pourquoi portait-elle encore l’anneau ? Alteima surveillerait sa langue jusqu’à ce qu’elle connaisse la réponse.

La femme en livrée se retira à l’autre bout du salon, hors de portée de voix mais assez près pour voir quand il était nécessaire de reverser du vin.

Morgase but une gorgée et dit : « Il y a longtemps que nous nous sommes rencontrées. Votre mari va-t-il bien ? Est-il à Caemlyn avec vous ? »

Alteima modifia en hâte ses plans. Elle n’avait pas pensé que Morgase était au courant qu’elle avait un mari, mais elle avait toujours été capable de réfléchir vite. « Tedosian allait bien, la dernière fois que je l’ai vu. » Que la Lumière veuille qu’il meure bientôt. Autant continuer sur cette lancée. « Il se demandait s’il allait servir ce Rand al’Thor, et c’est un gouffre dangereux à franchir. Tenez, des seigneurs ont été pendus comme de vulgaires criminels.

— Rand al’Thor, répéta Morgase d’un ton pensif. Je l’ai vu une fois. Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui se proclamerait le Dragon Réincarné. Un jeune berger effrayé, qui s’efforçait de ne pas le montrer. Pourtant, à la réflexion, il semblait chercher… une façon de s’échapper. » Le regard de ses yeux bleus était tourné vers l’intérieur. « Elaida m’avait mise en garde contre lui. » Elle ne paraissait pas s’être rendu compte d’avoir prononcé ces derniers mots à haute voix.

« Elaida était votre conseillère à l’époque ? » avança Alteima avec prudence. Elle savait que c’était le cas et cela rendait d’autant plus difficile à croire les bruits courant sur une rupture. Il lui fallait s’assurer si c’était vrai. « Vous l’avez remplacée, maintenant qu’elle est Amyrlin ? »

Les yeux de Morgase retrouvèrent brusquement leur vivacité. « Non, je ne l’ai pas remplacée ! » L’instant d’après, sa voix se radoucit. « Ma fille, Elayne, suit sa préparation à la Tour. Elle a déjà été élevée au rang d’Acceptée. » Alteima joua de l’éventail, avec l’espoir que des gouttes de sueur ne perlaient pas sur son front. Si Morgase ignorait ses propres sentiments à l’égard de la Tour, il n’y avait pas moyen de parler sans courir de risques. Les plans d’Alteima vacillaient au bord d’un précipice.

C’est alors que Morgase les secourut, et la secourut par la même occasion. « Vous dites que votre mari hésitait en ce qui concernait Rand al’Thor. Et vous ? »

Elle faillit pousser un soupir de soulagement. Morgase se conduisait peut-être comme une paysanne naïve envers ce Gaebril, mais elle conservait son bon sens quand entraient en jeu son pouvoir et des dangers possibles pour son royaume. « Je l’ai observé de près dans la Pierre, naturellement. » Cela planterait la graine, si besoin était qu’elle soit plantée. « Il sait canaliser et un homme qui canalise est toujours à craindre. Toutefois, il est le Dragon Réincarné. Sans aucun doute. La citadelle de la Pierre a capitulé et Callandor était dans sa main quand c’est arrivé. Les Prophéties… Je dois, j’en ai peur, laisser les décisions concernant le Dragon Réincarné à ceux qui sont plus sages que moi. Je sais seulement que je redoute de rester à l’endroit où il commande. Même une Haute Dame de Tear n’égale pas le courage de la Reine d’Andor. » La jeune femme aux cheveux d’or lui jeta un coup d’œil perçant qui lui fit redouter d’avoir exagéré la flatterie. Il y en avait qui ne l’aimaient pas trop flagrante. Toutefois, Morgase se contenta de se renverser dans son fauteuil et de déguster son vin. « Parlez-moi de lui, cet homme qui est censé nous sauver et nous détruire en le faisant. »

Succès. Ou du moins, le commencement de la réussite. « Le Pouvoir mis à part, c’est un homme dangereux. Un lion a l’air indolent, à moitié endormi, jusqu’à ce qu’il charge subitement ; il est alors tout rapidité et force. Rand al’Thor a Y air inoffensif, pas indolent, et naïf, pas endormi, mais quand il charge… Il n’a aucun respect pour les personnes ou les situations. Je n’exagérais pas quand j’ai dit qu’il a fait pendre des seigneurs. C’est un générateur d’anarchie. À Tear, selon ses nouvelles lois, même un Puissant Seigneur ou une Haute Dame peuvent être convoqués devant un magistrat pour être contraints de payer une amende ou pire, sur la plainte du plus humble paysan ou pêcheur. Il… »