Выбрать главу

« Êtes-vous certaine ? Vous avez tellement essayé de vous souvenir et… ma foi, cela ressemble trop à un coup du hasard que Galad se trouve justement à vous en parler. »

Nynaeve se renfrogna. « Bien sûr que j’en suis certaine. Ça se produit, les coïncidences. La Roue tisse selon son bon Vouloir, comme vous l’avez peut-être entendu dire. Je me rappelle maintenant qu’il l’avait aussi mentionnée à Sienda, mais j’étais tellement préoccupée par votre préoccupation à son sujet que je n’avais pas… » Elle s’interrompit net.

Elles étaient arrivées près de la paroi nord à une longue zone étroite délimitée par des cordes. À une extrémité se dressait quelque chose comme un segment de barrière en bois, de six pieds de large et six pieds de haut. Des gens s’alignaient devant les cordes sur quatre rangs d’épaisseur, avec des enfants accroupis au premier rang ou accrochés à la jambe d’un père ou à la jupe d’une mère. Un brouhaha s’éleva quand les trois jeunes femmes arrivèrent. Nynaeve se serait figée sur place, mais Birgitte la tenait par le bras et c’était marcher ou être traînée.

« Je croyais que nous allions à la roulotte », dit-elle d’une voix éteinte. Occupée à parler, elle n’avait pas prêté suffisamment attention à la direction qu’elles avaient prise.

« Pas à moins que vous ne vouliez me voir tirer à l’arc dans le noir », rétorqua Birgitte. À l’entendre elle n’était que trop disposée à tenter l’expérience.

Nynaeve regretta de n’avoir pu émettre d’autre commentaire qu’un petit cri aigu. Le morceau de barrière absorbait sa vision tandis qu’elles avançaient dans l’espace dégagé, à l’exclusion des spectateurs. Même leurs murmures qui s’amplifiaient demeuraient lointains. Le panneau avait l’air à un quart de lieue de l’endroit où se posterait Birgitte.

« Êtes-vous sûre qu’il a dit qu’il jurait par… notre mère ? » questionna aigrement Elayne. Reconnaître Galad comme son frère même dans cette limite lui était désagréable.

« Comment ? Oui. Je l’ai dit, n’est-ce pas ? Écoutez, si Luca est dans la cité, il ne saura pas si nous avons accompli ceci ou non jusqu’à ce que ce soit trop tard pour… » Nynaeve savait qu’elle débitait des sottises, mais elle se sentait incapable d’arrêter sa langue. En quelque sorte, elle ne s’était jamais rendu compte quelle grande distance représentait cent pas. Au pays des Deux Rivières, les adultes visaient des cibles au double de cette longueur. Mais, aussi, aucune de ces cibles n’avait jamais été elle. « Je veux dire, il est déjà très tard. Les ombres… l’éblouissement… En réalité, nous devrions exécuter ce numéro le matin. Quand la lumière est…

— S’il a juré par elle, interrompit Elayne comme si elle n’avait pas écouté, alors il tiendra son serment coûte que coûte. Il romprait plutôt un serment sur son espoir de salut et de renaissance que celui-ci. Je pense… non, je sais que nous pouvons nous fier à lui. » Toutefois, cette perspective ne donnait pas l’impression de la réjouir.

« La lumière est parfaite », déclara Birgitte, une note à peine perceptible d’amusement dans sa voix calme. « Je devrais peut-être essayer les yeux bandés. Ces gens-là aimeront que cela paraisse difficile, je crois. »

Nynaeve ouvrit la bouche, mais rien n’en sortit. Cette fois, elle se serait contentée d’un petit cri aigu. Birgitte n’émettait qu’une plaisanterie de mauvais goût. Elle plaisantait sûrement.

Elles la placèrent le dos contre la barrière de bois rugueux, et Elayne se mit à tirer sur le nœud du châle pendant que Birgitte repartait d’où elles étaient venues en sortant une flèche de son carquois.

« Vous avez vraiment commis une sottise, cette fois-ci, marmotta Elayne. Nous pouvons avoir confiance dans le serment de Galad, j’en suis sûre, mais vous n’aviez aucun moyen de savoir d’avance quelle serait sa réaction. Et aller voir le Prophète ! » Elle arracha sans ménagement le châle des épaules de Nynaeve. « Vous étiez dans l’ignorance totale de ce que serait sa réaction à lui. Vous avez donné du souci à tout le monde et couru le risque du pire.

— Je sais ». parvint à émettre Nynaeve. Elle avait le soleil dans les yeux ; elle ne voyait plus Birgitte. Par contre, Birgitte pouvait la voir. Bien sûr qu’elle le pouvait. C’était cela, l’important.

Elayne la regarda d’un air soupçonneux. « Vous savez ?

— Je sais que j’ai risqué de tout compromettre. J’aurais dû en discuter avec vous, vous demander votre avis. Je sais que je me suis conduite comme une imbécile. On ne devrait jamais me laisser sortir sans quelqu’un pour me surveiller. » Cela sortit tout d’une haleine. Birgitte devait être en mesure de la voir, c’était impératif.

Le soupçon se transforma en sollicitude. « Est-ce que vous vous sentez bien ? Si vous ne voulez réellement pas faire ce… »

Cette demoiselle croyait qu’elle avait peur. Nynaeve ne pouvait pas, ne voulait pas l’admettre. Elle se força à sourire, espéra ne pas avoir les yeux trop dilatés. Sa peau lui donnait l’impression d’être tendue sur son visage. « Bien sûr que je le veux. Pour tout dire, je m’en fais une fête. »

Elayne lui adressa un froncement de sourcils dubitatif, mais finit par hocher la tête. « Vous êtes certaine pour Salidar ? »

Elle n’attendit pas la réponse et se dirigea vivement vers un côté en pliant le châle. Sans trop savoir pourquoi, Nynaeve ne parvenait pas pour de bon à s’indigner de cette question ou du fait qu’Elayne n’avait pas attendu. Sa respiration était si rapide qu’elle avait vaguement l’impression de risquer de jaillir de la profonde encolure de la robe, pourtant même cette pensée demeura fugitive. Le soleil l’aveuglait ; aurait-elle plissé les paupières, peut-être aurait-elle aperçu plus ou moins Birgitte, mais ses yeux n’obéissaient qu’à eux-mêmes et se dilataient de plus en plus. Elle ne possédait plus aucun moyen d’agir maintenant. C’était le châtiment pour avoir pris des risques stupides. Elle ne réussit qu’à éprouver un minimum de ressentiment pour être punie après avoir si bien tout arrangé. Et Elayne ne la croyait même pas à propos de Salidar ! Elle devait le supporter avec stoïcisme. Elle devait…

Surgie apparemment de nulle part, une flèche s’enfonça dans le bois avec un tchunk, vibrant contre son poignet droit – et sa résolution stoïque se dissipa dans un gémissement étouffé. Elle était tout juste capable de raidir les genoux. Une deuxième flèche effleura l’autre poignet, provoquant une légère montée en puissance de son glapissement. Elle ne pouvait pas plus arrêter les traits lancés par Birgitte que se contraindre au silence. Flèche après flèche, les cris s’élevèrent de plus en plus haut et elle eut comme l’impression que la foule applaudissait ses cris. Plus elle hurlait fort, plus ils acclamaient et applaudissaient. Quand les flèches dessinèrent son contour des genoux à la tête, il y eut un véritable tonnerre d’applaudissements. À la vérité, elle éprouva de l’irritation à la fin, quand la foule s’élança en masse autour de Birgitte, la laissant debout là à contempler les empennages autour d’elle. Certains frémissaient encore. Elle aussi frémissait encore.

Elle se dégagea et se hâta vers les roulottes aussi vite qu’elle le pouvait avant que quelqu’un s’aperçoive à quel point ses jambes flageolaient. Non pas que qui que ce soit lui prêtait la moindre attention. Tout ce qu’elle avait fait, c’est se tenir là-bas et prier que Birgitte n’éternue pas ou n’éprouve pas une démangeaison. Et demain elle aurait à en repasser par là. C’était ça ou laisser Elayne – et, pire, Birgitte – savoir qu’elle était incapable d’affronter l’épreuve.

Quand Uno vint ce soir-là demander Nana, elle lui intima sans mâcher ses mots d’aiguillonner Masema autant qu’il l’oserait et de chercher Galad pour lui dire qu’il devait absolument procurer très vite un bateau, coûte que coûte. Puis elle se mit au lit sans manger et s’efforça de croire qu’elle pouvait convaincre Elayne et Birgitte qu’elle était malade au point d’être incapable de tenir debout devant cette paroi. Seulement elle n’était que trop certaine qu’elles comprendraient parfaitement ce qu’était sa maladie. Que même Birgitte se montrerait selon toute probabilité débordante de compassion était encore plus insupportable. Il fallait qu’une de ces têtes à l’évent d’hommes trouve un bateau !