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Toutefois, le Lige paraissait désireux de discuter. « Qu’en pensez-vous, Maître Ménestrel ? Devrions-nous fondre sur Couladin avec toutes nos forces pour l’écraser demain ?

— Cela me semble un plan aussi bon qu’un autre », répliqua Natael d’un ton morose. Il se déversa dans le gosier ce qui restait encore dans la coupe, la laissa choir sur les tapis et prit en main la harpe pour commencer à jouer en sourdine un air inconnu et funèbre. « Je ne commande pas des armées, Lige. Je ne commande rien sauf moi-même, et encore pas toujours. »

Mat poussa un grognement et Lan lui jeta un coup d’œil avant de se remettre à étudier les cartes. « Vous ne jugez pas que ce plan est bon ? Pourquoi donc ? »

Il le dit d’un ton si détaché que Mat répondit sans réfléchir. « Deux raisons. Si vous encerclez Couladin, le coincez entre vous et la ville, vous pourriez l’écraser contre elle. » Combien de temps Rand resterait-il absent ? « Mais vous courez le risque de le pousser par-dessus les remparts. D’après ce que j’ai entendu, il a déjà failli les franchir deux fois, même sans mineurs ou engins de siège, et la ville est presque à bout de résistance. » Dire ce qu’il avait à dire et s’en aller, voilà. « Serrez-le d’assez près et vous vous retrouverez en train de combattre à l’intérieur de Cairhien. Dangereux, ça, se battre dans une ville. Et l’idée est de sauver celle-là, pas d’achever de la réduire en ruine. » Ces fragments de parchemin disposés sur les cartes, les cartes elles-mêmes, le démontraient d’une façon éclatante.

Fronçant les sourcils, il s’assit sur ses talons et appuya ses coudes sur ses genoux. Lan l’imita, mais il y prêta à peine attention. Un problème plein d’aléas. Et fascinant. « Mieux vaudrait l’en écarter. L’attaquer par le sud, principalement. » Il désigna la rivière Gaeline ; elle se jetait dans l’Alguenya à quelques lieues au nord de la ville. « Il y a des ponts là-haut. Laissez aux Shaidos la voie libre jusqu’à eux. Laissez toujours une porte de sortie à moins que vous n’ayez réellement envie de savoir avec quel acharnement se bat un homme quand il n’a plus rien à perdre. » Son doigt glissa vers l’est. Des collines boisées pour la plupart, semblait-il. Probablement guère différentes de celles d’ici. « Une troupe formant obstacle ici sur ce côté de la rivière assurera qu’ils se dirigent vers les ponts, si elle est assez nombreuse et bien placée. Une fois en route, Couladin ne voudra pas combattre des gens qui le précèdent alors que vous arrivez derrière. » Oui. Presque exactement la même chose qu’à Jenje. « Sauf s’il est un parfait imbécile, en tout cas. Ses Shaidos arriveront peut-être en bon ordre à la rivière, mais ces ponts les refouleront les uns contre les autres. En fait, je ne vois pas des Aiels nager ou chercher des gués. Avec de la chance, vous serez en mesure de les harceler jusqu’aux montagnes. » C’était aussi comme aux Gués de Cuaindaigh, à la fin des Guerres Trolloques et à peu près à la même échelle. Pas très différent non plus du Tora Shan. Ou de la Trouée de Sulmein, avant qu’Aile-de-Faucon ait acquis son expérience. Les noms voltigèrent à travers sa tête, les images de champs de bataille ensanglantés oubliés même des historiens. Absorbé par la carte comme il l’était, ils ne se présentèrent à son esprit que comme ses propres souvenirs. « Dommage que vous ne disposiez pas de plus de cavalerie. Pour le harcèlement, rien ne vaut la cavalerie légère. Mordez aux flancs, obligez-les à courir et ne les laissez jamais se poster en ordre de bataille. Mais les Aiels y réussiront presque aussi bien que des cavaliers.

— Et l’autre raison ? » questionna Lan à mi-voix.

Mat s’était piqué au jeu, à présent. Il avait plus que de l’inclination pour les jeux de hasard et la bataille est un jeu auprès duquel lancer les dés dans les tavernes n’est que passe-temps d’enfants et d’invalides qui ont perdu jusqu’à leur dernière dent. La mise est la vie, la sienne et celle d’autres hommes, des hommes qui ne sont même pas là. Que l’on opte pour le mauvais pari, un pari inconsidéré, et des villes meurent ou des nations entières. La musique funèbre de Natael était un accompagnement approprié. En même temps, c’est un jeu qui fouette le sang.

Sans lever les yeux de la carte, il eut un rire sec. « Vous la connaissez aussi bien que moi. Si même un seul de ces quatre clans décide de se ranger du côté de Couladin, il vous attaquera par-derrière alors que vous avez encore les Shaidos sur les bras. Couladin sera l’enclume et eux le marteau, avec vous la noix entre l’un et les autres. Ne jetez que la moitié de ce dont vous disposez contre Couladin. Ce sera un combat à forces égales, mais vous devez vous y résigner. » La loyauté n’existe pas dans la guerre. On attaque l’ennemi par-derrière, quand il s’y attend le moins, quand et là où il est le plus faible. « Vous avez encore un avantage. Il a à s’inquiéter d’une sortie de la part de la ville. L’autre moitié, vous la répartissez en trois groupes. Un pour canaliser Couladin vers la rivière, les deux autres espacés d’une ou deux lieues entre la cité et les quatre clans.

— Bien pensé », dit Lan en hochant la tête. Ce visage taillé dans le roc ne changeait jamais, par contre sa voix se teintait d’approbation, si peu que ce fût. « Un clan ne gagnerait rien à attaquer une de ces troupes, notamment pas quand l’autre pourrait le prendre à revers. Et aucun n’essaiera d’intervenir dans ce qui se passe autour de la cité pour la même raison. Bien sûr, les quatre pourraient se réunir. Peu probable, s’ils ne l’ont pas déjà fait mais, s’ils le font, tout change. »

Mat éclata de rire. « Tout change toujours. Le meilleur plan tient jusqu’à ce que la première flèche s’élance de l’arc. Ceci serait assez facile pour qu’un enfant le mène à bien, excepté qu’Indirian et le reste ne savent pas ce qu’ils veulent. Si les quatre décident de rejoindre Couladin, jetez les dés et espérez, parce que le Ténébreux est sûrement de la partie. Du moins aurez-vous assez d’hommes à distance de la cité pour lutter à armes presque égales. Assez pour les retenir pendant le temps dont vous avez besoin. Abandonnez l’idée de poursuivre Couladin et lâchez vos forces entières sur eux dès qu’il aura bel et bien commencé à traverser la Gaeline. Mais je gage qu’ils attendront de voir ce qui arrive et qu’ils viendront à vous une fois que Couladin aura son compte réglé. La victoire tranche bien des discussions dans la tête de la plupart des hommes. »

La musique s’était arrêtée. Mat jeta un coup d’œil à Natael et le découvrit les doigts crispés sur sa harpe qui le regardait par-dessus l’instrument plus fixement que jamais. Le dévisageant comme s’il ne l’avait encore jamais vu, ne savait pas qui il était. Les yeux du ménestrel avaient l’éclat noir de l’obsidienne, ses jointures étaient blanches sur le doré de la harpe.

Ce qui le rendit brutalement conscient de ce qu’il avait dit, des souvenirs qu’il avait adoptés. Espèce d’idiot bon à brûler pour n’avoir pas su garder ta langue ! Pourquoi avait-il fallu que Lan oriente la conversation dans ce sens-là ? Pourquoi n’avait-il pas pu parler de chevaux ou du temps, ou juste garder la bouche close ? Le Lige n’avait jamais paru si désireux de parler, avant. En général, auprès de lui un arbre aurait semblé bavard. Bien sûr, lui-même aurait pu garder aussi sa propre bouche close et tenir en bride son esprit. Du moins n’avait-il pas babillé dans l’Ancienne langue. Sang et cendres, du moins j’espère que non !

Se redressant d’un bond, Mat se tourna pour partir et trouva Rand debout à l’entrée de la tente, jouant machinalement avec ce curieux fragment de lance à pompons comme s’il ne se rendait pas compte qu’il l’avait dans la main. Depuis combien de temps était-il là ? Peu importe. Mat débita tout d’une haleine ce qu’il avait à dire. « Je pars, Rand. Dès la première lueur de jour demain, je suis en selle et en route. Je m’en irais à cette minute si je pouvais aller assez loin en une demi-journée pour que je juge bon de m’arrêter. J’entends mettre autant de lieues entre moi et les Aiels – n’importe quels Aiels – que Pips peut galoper avant que j’installe mon camp. » Inutile de se coucher assez près pour être enlevé et pendu jusqu’à ce qu’il soit sec par les éclaireurs de quelqu’un ; Couladin devait en avoir aussi et même les autres pouvaient ne pas le reconnaître avant qu’une lance lui ait transpercé le foie.