Lui-même aurait eu quelques questions à poser. Par exemple, quel rôle ont à jouer les mineurs dans des batailles ? Ou peut-être seulement dans les sièges. Quelle que soit la réponse, il n’y avait pas de mine plus près qu’à la Dague du Meurtrier-des-siens, la Dague du Dragon, et certainement que personne n’en extrayait plus de minerai. Bah, cette bataille serait livrée sans eux. L’important, c’est qu’il savait que Mat avait acquis de l’autre côté de ce ter’angreal en forme de portail davantage qu’une tendance à s’exprimer dans l’Ancienne Langue quand il n’y prêtait pas attention. Et, sachant cela, Rand en ferait sûrement usage.
Tu n’as pas besoin de devenir plus dur, songea-t-il avec amertume. Il avait vu Mat gravir la pente vers cette tente et n’avait pas hésité une seconde à dépêcher Lan pour découvrir ce qui pouvait monter à la surface dans une conversation banale, seul à seul. Ceci avait été voulu. Le reste le serait ou ne le serait pas, mais se produirait. Il espéra que Mat aurait du bon temps pendant qu’il était libre. Il espéra que Perrin s’amusait dans les Deux Rivières, présentait Faile à sa mère et à ses sœurs, peut-être l’épousait. Il l’espérait parce qu’il avait conscience qu’il les ramènerait à lui, un ta’veren attirant un ta’veren, et lui-même le plus fort. Moiraine avait dit que ce n’était pas une coïncidence, trois ta’verens grandissant dans le même village, tous pratiquement du même âge ; la Roue tissait des événements fortuits et des coïncidences dans le Dessin, mais elle n’y introduisait pas des êtres tels qu’eux trois sans raison. En fin de compte, il attirerait de nouveau ses amis à lui, si loin qu’ils soient allés, et quand ils viendraient il se servirait d’eux autant qu’il le pourrait. Quoi qu’il ait à faire. Parce qu’il y était obligé. Parce que, quoi que la Prophétie du Dragon annonce, il était sûr que son unique chance de gagner la Tarmon Gai’don résidait dans le fait qu’ils soient tous les trois, trois ta’verens qui avaient été liés ensemble depuis leur plus tendre enfance, de nouveau réunis. Non, il n’avait pas besoin de devenir plus dur. Tu pues déjà assez pour inciter un Seanchan à vomir son dîner !
« Jouez la “Marche de la Mort” », ordonna-t-il plus sèchement qu’il ne l’avait voulu, et Natael le regarda sans comprendre pendant une seconde. Le ménestrel avait tout écouté. Il voudrait questionner, mais il n’obtiendrait pas de réponses. Si Rand ne pouvait confier à Lan les secrets de Mat, il ne les déballerait pas devant un des Réprouvés, si dompté qu’il paraissait. Cette fois, il prit délibérément un ton rude et pointa le bout de lance vers lui. « Jouez-la, à moins que vous ne connaissiez quelque chose de plus triste. Jouez quelque chose qui émeuve aux larmes votre âme. Si vous en avez encore une. »
Natael lui adressa un sourire aimable et un salut du buste, mais il devint blanc autour des yeux. C’était bien la « Marche » qu’il commença, cependant elle avait sur sa harpe un ton plus aigu que jamais auparavant, un accent plaintif pareil à une lamentation funèbre propre à tirer des larmes à n’importe quelle âme. Il fixait le visage de Rand avec intensité comme s’il espérait y déchiffrer une réaction.
Rand se détourna, s’allongea sur les tapis, la tête vers les cartes et un coussin rouge et or sous le coude. « Lan, voudriez-vous demander aux autres de venir maintenant ? »
Le Lige plongea dans un salut cérémonieux avant de sortir. C’était la première fois qu’il se conduisait ainsi, mais Rand ne le remarqua que machinalement.
La bataille commencerait demain. Qu’il aidait Rhuarc et les autres à la préparer était une fiction courtoise. Il était assez intelligent pour reconnaître ce qu’il ignorait et, en dépit du nombre de ses entretiens avec Lan et Rhuarc, il savait qu’il n’était pas prêt. J’ai établi les plans de cent batailles de cette dimension ou plus, et donné des ordres qui en ont déclenché dix fois autant. Pas une réflexion personnelle. Lews Therin connaissait la guerre – avait connu la guerre – mais pas Rand al’Thor, et cette réflexion-là venait de Lews Therin. Lui écoutait, posait des questions – et acquiesçait d’un signe de tête comme s’il comprenait quand ils disaient qu’une chose devait être exécutée d’une certaine façon. Parfois, il comprenait réellement et aurait aimé que non, parce qu’il savait d’où venait cette compréhension. Sa seule réelle contribution avait été de déclarer que Couladin devait être vaincu sans que la cité soit détruite. En tout cas, cette réunion n’ajouterait au mieux que quelques retouches à ce qui avait déjà été décidé. Mat aurait été utile avec sa science neuve.
Non. Il ne voulait pas penser à ses amis, à ce qu’il leur ferait avant que tout soit terminé. Même en laissant de côté la bataille, il avait largement de quoi s’occuper, des choses auxquelles il pouvait chercher remède. L’absence de drapeaux cairhienins flottant au-dessus de Cairhien indiquait un problème majeur, et les escarmouches continuelles avec les Andorans un autre. Ce que mijotait Sammael méritait qu’on y réfléchisse et…
Les chefs entrèrent à la file sans ordre particulier. Cette fois, Dhearic vint le premier, Rhuarc et Erim ensemble à l’arrière-garde avec Lan. Bruan et Jheran prirent place près de Rand. Ils ne se souciaient pas de préséance entre eux, quant à Aan’allein ils le traitaient pratiquement comme l’un d’entre eux.
Weiramon entra le dernier, ses petits seigneurs sur les talons, un air renfrogné sur son visage aux lèvres pincées. Marmottant dans sa barbe pommadée, il contourna à grands pas le trou du foyer, se postant derrière Rand. Du moins jusqu’à ce que l’expression des yeux des chefs braqués sur lui finissent par pénétrer sa carapace. Chez les Aiels, un parent proche ou un membre de sa société se mettait là, quand existait l’éventualité d’un coup de poignard dans le dos. Weiramon continua néanmoins à froncer les sourcils en direction de Jheran et de Dhearic comme s’il attendait que l’un d’eux s’efface pour lui.
Finalement, Bael lui indiqua du geste la place près de lui, de l’autre côté des cartes en face de Rand et, après une hésitation, Weiramon revint à enjambées rythmées s’asseoir en tailleur, le buste rigide, le regard fixé devant lui, avec la mine de quelqu’un qui a avalé tout rond une prune pas mûre. Ses cadets se tenaient debout derrière son dos presque avec autant de raideur, l’un – il faut le dire à son honneur – donnant l’impression d’être gêné.
Rand le remarqua mais ne dit rien, il se contenta de tasser le tabac dans le fourneau de sa pipe et de s’emparer du saidin le temps de l’allumer. Il lui faudrait prendre une décision au sujet de Weiramon ; le bonhomme aggravait des difficultés existantes et en créait d’autres. Pas un trait de Rhuarc ne bougea, mais l’expression des autres chefs variait du mépris irrité de Han à la résolution d’entamer sur-le-champ la danse des lances visible dans les yeux glacés d’Erim. Peut-être Rand avait-il un moyen de se débarrasser de Weiramon en commençant en même temps à éliminer une autre de ses préoccupations.
Suivant l’exemple de Rand, Lan et les chefs bourrèrent leurs pipes.
« J’estime nécessaires seulement de petites modifications, déclara Bael, tirant sur sa pipe pour l’allumer et suscitant chez Han, comme d’habitude, une grimace désapprobatrice.
— Ces petits changements concernent-ils les Goshiens ou peut-être un autre clan ? »
Écartant Weiramon de ses réflexions, Rand se pencha pour écouter tandis qu’ils décidaient ce qui devait être modifié d’après leur nouvelle vision du terrain. De temps en temps, un des Aiels jetait un coup d’œil à Natael, une brève tension des yeux ou des lèvres suggérant que cette musique mélancolique touchait quelque chose en lui. Même les hommes du Tear avaient les traits contractés dans une expression de tristesse. Les sons, pourtant, submergeaient Rand sans rien provoquer. Les larmes étaient un luxe qu’il ne pouvait plus se permettre, pas même intérieurement.