« Eh bien, ordonne qu’il soit décapité quand il sera pris, reprit âprement Lan. Désigne cent hommes ou mille, avec unique objectif de le trouver et de l’arrêter. Mais ne sois pas assez fou pour le combattre ! Tu te débrouilles bien à l’épée maintenant – très bien – seulement les Aiels sont pratiquement nés avec une lance et un bouclier dans la main. Une lance qui te traverse le cœur et tout aura été pour rien.
— Donc je devrais éviter le combat ? Vous y décideriez-vous, si Moiraine n’avait pas des droits sur vous ? S’y résoudront-ils, Rhuarc, ou Bael, ou n’importe lequel d’entre eux ?
— Je ne suis pas le Dragon Réincarné. Le sort du monde ne repose pas sur mes épaules. » Toutefois, la chaleur avait disparu de sa voix. Sans Moiraine, il se serait jeté au cœur de la mêlée la plus acharnée. À tout le moins en cette minute il semblait regretter ces droits.
« Je ne prendrai pas de risques inutiles, Lan, mais je ne peux pas les fuir tous. » La lance seanchane resterait dans la tente, aujourd’hui ; elle ne pourrait que le gêner au cas où il rencontrerait pour de bon Couladin. « Venez. Les Aiels en auront fini sans nous si nous restons ici plus longtemps. »
Quand il se baissa pour sortir de la tente, seules brillaient encore quelques étoiles et une mince bande de clarté soulignait d’un trait vif l’horizon à l’est. Néanmoins, ce n’est pas ce qui l’arrêta, et Lan avec lui. Les Vierges de la Lance étaient rangées en cercle autour de la tente, épaule contre épaule, le visage tourné vers l’intérieur. Un cercle épais qui s’étalait vers le bas des pentes noyées dans l’obscurité, des femmes vêtues du cadin’sor serrées les unes contre les autres au point qu’une souris aurait été dans l’impossibilité de se faufiler entre elles. Jeade’en n’était nulle part en vue, bien qu’un gai’shain ait reçu l’ordre de le tenir prêt tout sellé.
Pas seulement des Vierges. Deux jeunes femmes au premier rang portaient d’amples jupes et des corsages blancs, leur chevelure maintenue en arrière par des foulards repliés. L’obscurité était encore trop dense pour discerner les visages avec certitude, mais quelque chose dans la silhouette de ces deux-là, dans leur façon de se tenir les bras croisés, les désignait comme Egwene et Aviendha.
Suline s’avança avant qu’il ouvre la bouche pour demander ce qu’elles voulaient. « Nous sommes venues escorter le Car’a’carn jusqu’à la tour avec Egwene Sedai et Aviendha.
— Qui vous a incitées à faire ça ? » questionna impérieusement Rand. Un coup d’œil à Lan démontra que ce n’était pas lui. Même dans la pénombre, la stupeur du Lige était visible. Pour une seconde du moins à en juger par sa tête qui se releva brusquement ; rien ne surprenait longtemps Lan. « Egwene est censée en route maintenant pour la tour et les Vierges sont censées être là-bas pour veiller sur elle. Ce qu’elle fera aujourd’hui est très important. Elle doit être protégée pendant qu’elle le fait.
— Nous la protégerons. » La voix de Suline était aussi plate qu’une planche bien rabotée. « Ainsi que le Car’a’carn qui a chargé les Far Dareis Mai de défendre son honneur. » Un murmure d’approbation courut parmi les Vierges comme une onde sur l’eau.
« C’est simplement rationnel, Rand, déclara Egwene de sa place. Si quelqu’un en se servant du Pouvoir comme d’une arme abrège la durée de la bataille, trois la diminueront encore plus. Et tu es plus fort qu’Aviendha et moi réunies. » Ce qu’elle ne sembla pas dire avec plaisir. Aviendha resta silencieuse, mais son attitude était éloquente.
« C’est ridicule, répliqua Rand avec humeur. Laissez-moi passer et allez à la place qui vous a été assignée. »
Suline ne céda pas. « Les Far Dareis Mai sont en charge de l’honneur du Car’a’carn », déclara-t-elle avec calme, et d’autres reprirent sa phrase. Pas plus fort mais, venant d’un si grand nombre de femmes, cela résonna comme un puissant roulement de tonnerre. « Les Far Dareis Mai sont en charge de l’honneur du Car’a’carn. Les Far Dareis Mai sont en charge de l’honneur du Car’a’carn. Les Far Dareis Mai sont en charge de l’honneur du Car’a’carn… »
« J’ai dit de me laisser passer », exigea-t-il à l’instant où le son s’éteignit.
Comme s’il leur avait ordonné de recommencer, elles répétèrent : « Les Far Dareis Mai sont en charge de l’honneur du Car’a’carn. Les Far Dareis Mai sont en charge de l’honneur du Car’a’carn. » Suline se contenta de rester plantée là à le regarder.
Au bout d’un instant, Lan se pencha à l’oreille de Rand pour murmurer avec une pointe d’ironie : « Une femme n’est pas moins femme parce qu’elle est armée d’une lance. En as-tu jamais rencontré une qui se laisse détourner de quelque chose qui lui tient réellement à cœur ? Cède ou nous demeurerons ici la journée entière pendant que tu discuteras et qu’elles te répondront par leur litanie. » Le Lige hésita, puis ajouta : « Sans compter que c’est effectivement logique. »
Egwene ouvrit la bouche quand la litanie cessa de nouveau, mais Aviendha posa la main sur son bras et chuchota quelques mots, à la suite de quoi Egwene ne dit rien. Il devina toutefois ce qu’elle avait eu l’intention de lui lancer à la tête. Elle avait été sur le point de le traiter d’espèce d’idiot buté ou autre qualificatif du même ordre. L’ennui, c’est qu’il commençait à le penser de lui-même. Qu’il aille à la tour était effectivement logique. Il n’avait aucun autre rôle à jouer ailleurs – la bataille était maintenant entre les mains des chefs et dépendait de la destinée – et il serait plus utile en canalisant qu’en chevauchant de-ci de-là avec l’espoir de rencontrer Couladin. Si le fait d’être ta’veren pouvait attirer Couladin à lui, ce fait l’amènerait à la tour aussi facilement qu’ailleurs. Non pas qu’il avait beaucoup de chances de le voir, ce Shaido, après avoir commandé à toutes les Vierges de la Lance jusqu’à la dernière de défendre la tour.
Mais comment se rétracter et garder la moindre parcelle de dignité après avoir proclamé sa volonté avec crânerie à tous les échos ?
« Finalement j’estime que j’obtiendrai les meilleurs résultats depuis la tour, déclara-t-il, cependant que son visage s’enflammait.
— Comme l’ordonne le Car’a’carn », répondit Suline sans une once de moquerie, exactement comme si c’était son idée à lui, Rand, depuis le début. Lan salua d’un bref hochement de tête, puis s’éloigna discrètement, les Vierges s’écartant juste pour lui ouvrir un passage étroit.
Qui se referma aussitôt derrière Lan, toutefois, et quand elles se mirent en route Rand n’eut pas d’autre choix que d’aller avec elles, quand bien même il aurait eu tendance à agir autrement. Certes, il aurait pu canaliser, lancer le Feu autour de lui ou les jeter à terre avec l’Air, mais ce n’était guère la conduite à tenir envers des alliés, et moins encore envers des femmes. D’ailleurs, il n’était pas sûr qu’il aurait réussi à les obliger à le laisser sauf en les tuant, et encore. Et, de toute façon, il avait finalement conclu qu’il serait plus utile à la tour.
Egwene et Aviendha marchaient en silence, ce pour quoi il fut reconnaissant. Naturellement, une partie de leur mutisme venait de ce qu’elles devaient choisir où elles mettaient les pieds pour ne pas se casser le cou en gravissant ou descendant les pentes des collines dans l’obscurité. Aviendha proféra bien de temps en temps un murmure qu’il perçut à peine, quelque chose d’irrité concernant les jupes. Mais ni l’une ni l’autre ne le raillèrent d’avoir si visiblement tourné casaque. N’empêche que cela arriverait peut-être plus tard. Les femmes ont l’air d’aimer enfoncer l’épingle au moment même où l’on croit le danger passé.