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Le ciel commença à s’éclaircir en virant au gris et, quand la tour en poutres de bois apparut au-dessus des arbres, il rompit lui-même le silence. « Je ne m’attendais pas à vous voir vous engager dans cette entreprise, Aviendha. Je croyais que vous disiez que les Sagettes ne prenaient pas part aux combats. » Il était certain qu’elle l’avait dit. Une Sagette pouvait traverser indemne un champ de bataille, ou pénétrer dans la place forte ou la halte d’un clan en guerre à mort avec son clan à elle, mais elle ne participait pas à la lutte, et absolument pas en canalisant. Jusqu’à ce qu’il pénètre dans le Désert, la majorité des Aiels ignoraient que certaines Sagettes étaient capables de canaliser, même si couraient des rumeurs de facultés étranges et parfois de quelque chose que les Aiels pensaient ressembler de près au canalisage.

« Je ne suis pas encore une Sagette, répliqua-t-elle d’un ton affable en remettant en place son châle. Si une Aes Sedai comme Egwene peut le faire, moi aussi. J’ai réglé la question ce matin, pendant que vous dormiez encore, mais j’y avais songé depuis que vous l’aviez demandé la première fois à Egwene. »

Il y avait maintenant assez de clarté pour qu’il voie Egwene rougir. Quand elle s’aperçut qu’il lui jetait un coup d’œil, elle trébucha sur un obstacle inexistant et il dut la rattraper par le bras pour l’empêcher de tomber. Évitant son regard, elle se dégagea d’une secousse. Peut-être n’aurait-il pas à craindre de piqûres d’épingle de sa part. Ils commencèrent à gravir la pente à travers les bois clairsemés en direction de la tour.

« Elles n’ont pas tenté de vous en empêcher ? Amys, j’entends, ou Bair, ou Mélaine ? » Il était conscient que non. Si elles s’y étaient opposées, elle ne serait pas là.

Aviendha secoua la tête, puis fronça pensivement les sourcils. « Elles ont discuté longtemps avec Sorilea puis m’ont dit d’agir comme j’estimais le devoir. D’ordinaire, elles me disent de faire ce qu’elles pensent que je dois faire. » Lui jetant un regard de biais, elle ajouta : « J’ai entendu Mélaine dire que vous apportez du changement partout.

— Oui, certes, répondit-il en posant le pied sur le barreau du bas de la première échelle. Que la Lumière m’assiste, c’est ce que j’apporte. »

La vue depuis la plate-forme était magnifique même à l’œil nu, le terrain se déployant en collines boisées. Les arbres étaient assez épais pour dissimuler les Aiels se dirigeant vers Cairhien – la plupart devaient avoir déjà atteint leur poste – mais l’aube projetait sur la cité une lumière dorée. Un bref examen général à travers l’une des longues-vues révéla les collines arides, le long de la rivière, placides et apparemment dépourvues de vie. Cela se métamorphoserait bien assez tôt. Les Shaidos étaient là-bas, même s’ils étaient dissimulés maintenant. Ils ne demeureraient pas cachés quand il commencerait à diriger… Quoi ? Pas le malefeu. Quoi qu’il utilise, cela devrait démoraliser les Shaidos autant que possible avant que ses Aiels attaquent.

Egwene et Aviendha avaient regardé chacune à leur tour par l’autre longue lorgnette, avec des arrêts pour discuter à voix basse, mais à présent elles parlaient simplement à mi-voix. Elles échangèrent finalement des hochements de tête, se rapprochèrent du garde-fou et s’immobilisèrent les mains posées sur la barre d’appui taillée à la hache, les yeux fixés sur Cairhien. Rand se sentit envahi soudain par la chair de poule. L’une d’elles était en train de canaliser, peut-être même les deux.

C’est le vent qu’il remarqua en premier, soufflant vers la cité. Pas une brise ; le premier vent vraiment venteux qu’il avait senti dans ce pays. Et il vit des nuages commencer à se former au-dessus de Cairhien, plus lourds vers le sud, de plus en plus épais et noirs, tourbillonnant. Uniquement là-bas, au-dessus de Cairhien et des Shaidos. Partout ailleurs, aussi loin que portait son regard, le ciel était clair et bleu, avec rien que quelques fines traînées blanches dans les hauteurs. Cependant, le tonnerre grondait, en roulements continus retentissants. Soudain un éclair plongea vers le sol, un trait d’argent aigu qui fendit le sommet d’une colline au-dessous de la ville. Avant que le claquement du premier coup de foudre résonne jusqu’à la tour, deux autres crépitèrent vers la terre. Des zigzags dansaient follement à travers le ciel, mais ces traits de feu droits comme des lances d’un blanc éclatant frappaient avec la régularité d’un battement de cœur. Brusquement, à un endroit où n’était tombé aucun éclair, la terre explosa, s’éleva à cinquante pieds comme un jaillissement de fontaine, puis explosa de nouveau ailleurs et ailleurs encore.

Rand n’aurait pas su dire laquelle des deux jeunes filles faisait quoi, mais elles avaient certes l’air décidées à débusquer les Shaidos. Temps qu’il y mette du sien, ou reste spectateur. Il chercha le saidin, s’en saisit. Un feu glacial parcourut l’extérieur du Vide qui entourait ce qu’était Rand al’Thor. Froidement, insensible à la corruption insinuante suintant de cette infection qui s’infiltrait en lui, il dompta les torrents déchaînés du Pouvoir menaçant de l’engloutir.

À cette distance, il y avait des bornes à ce qu’il pouvait réaliser. Pour tout dire, c’était vraiment à peu près aussi loin qu’il était capable d’obtenir un résultat sans angreal ou sa’angreal. Voilà probablement pourquoi les jeunes filles canalisaient la foudre coup par coup, une explosion après l’autre ; s’il avait atteint ses limites, elles devaient excéder les leurs.

Un souvenir s’immisça dans le Vide. Pas issu de sa mémoire ; issu de Lews Therin. Pour une fois, il ne s’en offusqua pas. Il canalisa aussitôt et une boule de feu enveloppa le sommet d’une colline à plus d’une lieue de là, une masse bouillonnante de flamme jaune pâle. Quand elle s’estompa, il découvrit sans l’aide de la longue-vue que la colline était maintenant plus basse et noire au sommet, comme fondue. À eux trois, peut-être les clans n’auraient-ils pas à combattre Couladin.

Ilyena, ma bien-aimée, pardonne-moi !

Le Vide trembla ; pendant un instant, Rand chancela au bord de la destruction. Des vagues du Pouvoir Unique déferlèrent en lui dans une écume de terreur ; la souillure parut se solidifier autour de son cœur, en pierre puante.

Serrant le garde-fou à en avoir les jointures douloureuses, il se força à recouvrer son calme, força le vide à demeurer en place. Après quoi, il se refusa à écouter les pensées qui lui traversaient la tête. À la place, se concentrant tout entier, il canalisa, brûla méthodiquement une colline après l’autre.

Se tenant bien en arrière de ce qu’il y avait de lisière d’arbres sur la crête, Mat coinçait sous son bras le nez de Pips pour que le hongre ne hennisse pas tandis qu’il observait environ un millier d’Aiels qui, au sud, progressaient en diagonale à travers les collines du sud dans sa direction. Le soleil qui apparaissait juste au-dessus de l’horizon projetait de longues ombres ondulantes sur un côté de cette masse qui avançait au pas gymnastique. La tiédeur de la nuit commençait déjà à céder devant la chaleur du jour. L’air serait étouffant dès que le soleil aurait gagné un peu de hauteur. Mat se sentait commencer à transpirer.

Les Aiels ne l’avaient pas encore repéré, mais il ne doutait guère qu’ils le verraient s’il attendait là plus longtemps. Peu importait qu’ils soient très probablement les guerriers de Rand – si Couladin avait des hommes au sud, la journée promettait d’être très intéressante pour ceux qui auraient la stupidité de se trouver au cœur de la bataille – cela importait peu parce qu’il n’avait pas l’intention de courir le risque de les laisser déceler sa présence. Il était déjà venu trop près d’une flèche ce matin pour commettre pareille imprudence. D’un geste machinal, il tâta l’entaille bien nette sur l’épaule de son surcot. Bon tir, sur une cible mouvante entr’aperçue au milieu des arbres. Il l’admirerait davantage n’aurait-il pas été cette cible.