Les Défenseurs de la Pierre formaient l’arrière-garde des Tairens, en cuirasse et manches de tunique bouffantes à rayures noir et or, des plumets de diverses couleurs sur les casques à bord rond signalant officiers et sous-officiers. Les suivants avaient le même genre de cuirasse, mais portaient sur leurs manches les couleurs de divers seigneurs. Les seigneurs eux-mêmes, vêtus de soie, chevauchaient à leur tête en cuirasse ornementée et grandes plumes blanches, leurs bannières ondulant derrière eux dans la brise qui s’était levée et soufflait vers la ville.
Tirant sur les rênes pour se poster face à eux si vite que Pips dansa sur place, Mat s’écria : « Halte, au nom du Seigneur Dragon ! »
Cela paraissait le moyen le plus rapide de les arrêter mais, pendant une seconde, il crut qu’ils allaient lui passer sur le corps. Presque à la dernière seconde, un jeune seigneur qu’il se rappela avoir vu devant la tente de Rand leva la main et, alors, tous arrêtèrent leurs montures dans un concert d’ordres lancés à pleine gorge qui coururent en arrière le long de la colonne. Weiramon n’était pas là ; pas un seigneur n’avait plus de dix ans de plus que Mat.
« Que signifie ceci ? » questionna avec autorité le cavalier qui avait donné le signal de la halte. Des yeux noirs flamboyaient avec arrogance du haut d’un nez aigu, le menton levé de sorte que sa barbe taillée en pointe paraissait prête à frapper. Des gouttes de sueur roulant sur sa figure ne gâchaient qu’à peine son allure. « Le Seigneur Dragon en personne m’a confié ce commandement. Qui êtes-vous pour… ? »
Il s’interrompit comme un autre que Mat connaissait l’agrippait par la manche, chuchotant d’un ton pressant. Estean à la face de pomme de terre avait l’air hagard en même temps qu’éprouvé par la chaleur sous son heaume – les Aiels l’avaient interrogé sans relâche sur les conditions dans la cité, d’après ce que Mat avait entendu dire – mais il avait joué aux cartes avec Mat dans Tear. Il savait parfaitement qui était Mat. La cuirasse d’Estean était la seule à avoir des entailles dans ses ornements ; aucun des autres n’avait fait plus que de parader à cheval. Jusqu’à présent.
Le menton de Nez-Pointu s’abaissa tandis qu’il écoutait et, quand Estean se tut, il prit la parole d’un ton plus modéré. « Je ne voulais pas vous offenser… heu… Seigneur Mat. Je suis Melanril, de la Maison Asegora. En quoi puis-je servir le Seigneur Dragon ? » La modération se transforma en réelle hésitation dans cette fin de phrase, et Estean intervint d’un ton anxieux.
« Pourquoi devrions-nous nous arrêter ? Je sais que le Seigneur Dragon nous a dit de nous tenir en réserve, Mat, mais – que brûle mon âme – il n’y a pas d’honneur à rester sans bouger et à laisser les Aiels se charger de tout le combat. Pourquoi serions-nous obligés de nous contenter de les poursuivre quand les autres se débanderont ? Par ailleurs, mon père est dans la cité et… » Il laissa sa phrase inachevée devant le regard fixe de Mat.
Ce dernier secoua la tête en s’éventant avec son chapeau. Ces imbéciles ne se trouvaient même pas à la place où ils auraient dû être. Il n’y avait pas non plus la moindre chance de les obliger à tourner bride. Melanril rebrousserait-il chemin – et rien qu’à le voir Mat n’était pas certain qu’il s’exécuterait, même sur les ordres supposés du Seigneur Dragon – les chances étaient toujours nulles. Il était en selle en pleine vue des guetteurs aiels. Si la colonne s’ébranlait en sens inverse, ils comprendraient qu’ils étaient découverts et très probablement attaqueraient pendant que les Tairens et les piquiers du Cairhien se mêleraient en se croisant. Un massacre en résulterait aussi sûrement que s’ils avaient continué à avancer sans se douter de rien.
« Où est Weiramon ?
— Le Seigneur Dragon l’a renvoyé à Tear, répliqua lentement Melanril. Pour en finir avec les pirates d’Illian et les bandits dans les Plaines du Maredo. Il ne tenait pas à s’en aller, évidemment, même pour assumer une si grande responsabilité, pourtant… Pardonnez-moi, Seigneur Mat, mais si le Seigneur Dragon vous a envoyé comment se fait-il que vous ne sachiez pas… »
Mat l’interrompit. « Je ne suis pas un seigneur. Et si vous tenez à vous renseigner sur ce que Rand laisse les gens savoir, demandez-le-lui. » Cela cloua le bec de l’autre ; qui n’était nullement prêt à questionner ce bougre de Seigneur Dragon sur n’importe quel sujet. Weiramon était un imbécile mais, du moins, il était assez âgé pour avoir participé à des batailles. À part Estean, qui avait l’air d’un sac de navets attaché sur son cheval, l’expérience de ces gars-là se bornait à une bagarre ou deux dans un estaminet. Et peut-être quelques duels. Ce qui ne leur servirait pas à grand-chose. « Maintenant, écoutez-moi tous. Quand vous franchirez cette passe entre les deux collines suivantes, les Aiels vous tomberont dessus comme une avalanche. »
Il aurait aussi bien pu leur annoncer qu’il y aurait un bal, avec toutes les femmes brûlant de rencontrer un petit seigneur de Tear. Des sourires enchantés apparurent, et ils se mirent à faire danser leurs chevaux, se tapant mutuellement sur l’épaule et se vantant du nombre qu’ils allaient abattre. Estean était l’exception, se contentant de soupirer et de vérifier que son épée sortait aisément du fourreau.
« Ne regardez pas là-haut ! » ordonna sèchement Mat. Les imbéciles. D’ici une minute, ils ordonneraient de charger ! « Fixez les yeux sur moi. Sur moi ! »
Ce qui les calma, c’est celui dont il était l’ami. Melanril et les autres, dans leurs belles armures intactes, froncèrent les sourcils avec impatience, ne comprenant pas pourquoi il s’opposait à ce qu’ils commencent à s’occuper de tuer des sauvages aiels. S’il n’avait pas été l’ami de Rand, ils lui auraient probablement passé sur le corps, le sien et aussi bien celui de Pips.
Il pouvait ne pas les empêcher de s’élancer dans leur charge folle. Ils iraient sans méthode, abandonnant derrière eux les piquiers et la cavalerie du Cairhien, encore que celle-ci risque de se joindre à eux quand elle se rendrait compte de ce qui se passait. Et tous mourraient. La solution astucieuse serait de les laisser agir comme ils l’entendaient pendant qu’il prendrait la direction opposée. Le seul inconvénient était qu’une fois que ces imbéciles auraient signalé aux Aiels qu’ils étaient découverts ceux-ci décident quelque chose d’ingénieux, comme opérer un contournement pour surprendre par le flanc ces idiots échelonnés les uns derrière les autres. Auquel cas il n’avait aucune certitude de réussir à s’éloigner sans dommage.
« Ce que le Seigneur Dragon veut que vous fassiez, leur dit-il, c’est avancer lentement comme s’il n’y avait pas d’Aiels à moins de quarante lieues à la ronde. Dès que les piquiers auront franchi la passe, ils se formeront en carré creux au centre et vous vous y engouffrerez en deux temps trois mouvements.
— À l’intérieur du carré ! » protesta Melanril. Des murmures irrités montèrent du groupe des autres jeunes seigneurs ; sauf Estean qui avait l’air songeur. « Il n’y a pas d’honneur à se cacher derrière de minables…
— Obéissez, bougres de vous autres ! cria à pleine gorge Mat en amenant Pips près de la monture de Melanril, ou si ces sacrés Aiels ne vous tuent pas, Rand s’en chargera et ce qu’il laissera je le hacherai moi-même en chair à pâté ! » Cela s’éternisait trop ; à présent, les Aiels devaient se demander de quoi ils s’entretenaient. « Avec un peu de chance, vous serez en place avant que les Aiels puissent vous attaquer. Si vous avez des arcs de cavalier, servez-vous-en. Sinon, ne bronchez pas. Vous l’aurez, votre sacrée charge et on vous dira quand, mais si vous bougez trop tôt… ! » Il sentait presque le temps commencer à manquer.
Plantant le bout de son arme dans son étrier comme une lance, il fit tourner Pips d’un coup de talon pour remonter la colonne. Quand il regarda brièvement par-dessus son épaule, Melanril et les autres discutaient, la tête dans sa direction. Du moins ne fonçaient-ils pas à bride abattue dans la vallée.