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Daerid avait formé le hérisson, groupes épineux de piques sur quatre rangs d’épaisseur où s’intercalaient des archers postés de façon à créer un vaste périmètre carré. Les longues piques rendaient difficile aux Shaidos d’approcher, pourtant ils donnaient l’assaut, et les archers et arbalétriers échangeaient des tirs nourris avec les Aiels. Des guerriers tombaient des deux côtés, mais les piquiers resserraient simplement leurs rangs quand l’un d’entre eux s’affaissait, rétrécissant le carré. Naturellement, les Shaidos ne semblaient pas non plus ralentir leur attaque.

Les Défenseurs étaient descendus de cheval à l’intérieur du carré, ainsi que la moitié environ des seigneurs tairens avec leurs vassaux. C’est cela qui l’incita à jurer. Ceux de l’autre moitié s’élançaient au milieu des Aiels, frappant d’estoc et de taille, avec l’épée et la lance, par cinq ou dix ou isolés. Des douzaines de chevaux sans cavalier indiquaient les beaux résultats obtenus. Melanril était dans la mêlée avec seulement son porte-étendard, s’escrimant avec son épée. Deux Aiels s’élancèrent et tranchèrent net les jarrets du cheval du petit seigneur ; l’animal s’effondra, agitant la tête comme un fléau – Mat était sûr que le cheval hurlait, mais le vacarme étouffait son cri – puis Melanril disparut derrière des silhouettes vêtues du cadin’sor, dont les lances s’abattaient. Le porte-étendard résista un peu plus longtemps.

Bon débarras, songea Mat sombrement. Il se dressa sur ses étriers, leva haut la lance à lame d’épée et, d’un geste large, la pointa en avant, criant : « Los Los caba’drin ! »

Il aurait ravalé ces mots s’il l’avait pu – et pas uniquement parce qu’ils appartenaient à l’Ancienne Langue ; en bas dans la vallée, c’était un chaudron bouillonnant. Toutefois, que les Cairhienins aient compris ou non l’ordre donné dans l’Ancienne Langue signifiant « Cavalerie, chargez ! », ils interprétèrent correctement le geste, surtout quand il retomba sur sa selle et talonna sa monture. Non pas qu’il en avait vraiment envie, mais maintenant il ne voyait plus d’autre solution. Il avait dépêché ces hommes là-bas au fond – quelques-uns auraient pu s’en sortir s’il leur avait dit de tourner bride et de s’enfuir – et il n’avait simplement plus le choix.

Bannières et guidons flottant au vent, les Cairhienins dévalèrent la pente avec lui en poussant des cris de guerre. Par mimétisme, sans doute, seulement ce que lui criait était « Sang et sacrées cendres ! » De l’autre côté de la vallée, Talmanes descendait le versant avec autant de rapidité.

Certains d’avoir pris au piège tous les natifs des Terres Humides, les Shaidos ne virent les autres qu’en subissant leur choc des deux côtés par-derrière. C’est alors que la foudre commença à frapper. Après quoi la situation devint carrément effrayante.

44

La moins grande tristesse

La sueur due à l’effort collait la chemise de Rand sur son corps, mais il gardait sa tunique pour se protéger du vent qui soufflait par rafales vers Cairhien. Le soleil mettrait au moins encore une heure avant de gagner son zénith, pourtant il se sentait déjà comme s’il avait couru toute la matinée et reçu un coup de matraque à l’arrivée. Enveloppé par le Vide, il n’avait que vaguement conscience de cette lassitude, il percevait faiblement les crampes dans ses bras et ses épaules, au creux des reins, une douleur lancinante autour de sa cicatrice sensible dans le côté. Qu’il s’en rende compte en disait long. Avec le Pouvoir en lui, il distinguait une par une les feuilles sur les arbres à cent pas, mais ce qui arrivait à son corps aurait dû paraître se produire chez quelqu’un d’autre.

Pour attirer à lui le saidin, il avait eu depuis longtemps recours à l’angreal dans sa poche, la statuette en pierre du petit homme replet. Même ainsi, utiliser le Pouvoir pour le tisser à ces lieues de distance était maintenant une tension nerveuse, mais seuls les fils rances parcourant ce qu’il attirait le retenaient d’en attirer davantage, d’essayer de l’attirer à lui en totalité. Tant le Pouvoir était plaisant, souillure ou pas. Après avoir canalisé sans repos pendant des heures, voilà à quel point de fatigue il en était. Dans le même temps, il devait maîtriser plus étroitement le saidin, utiliser une plus grande partie de ses forces pour empêcher le saidin de le réduire en cendres sur place, de réduire son esprit en cendres. Cela devenait de plus en plus difficile de repousser la faculté destructrice du saidin, de plus en plus difficile de résister au désir d’en absorber encore et encore, de plus en plus difficile de se servir de ce qu’il attirait. Une dangereuse spirale descendante et des heures à passer avant que le sort de la bataille se décide.

Essuyant la sueur qui lui coulait dans les yeux, il agrippa le garde-fou rugueux de la plate-forme. Il était prêt à craquer, pourtant il était plus fort qu’Egwene ou Aviendha. La jeune Aielle était debout et observait de loin Cairhien et les nuées d’orage, se penchant de temps en temps pour regarder dans la lunette d’approche ; Egwene était assise en tailleur, le dos appuyé contre un poteau vertical encore couvert de son écorce grise, les yeux fermés. L’une et l’autre avaient l’air aussi à bout de forces que lui.

Avant qu’il ait eu le temps de tenter quelque chose – non pas qu’il en avait une idée précise ; il n’avait aucun don pour Guérir – les yeux d’Egwene s’ouvrirent et elle se leva, échangeant à mi-voix avec Aviendha quelques mots que le vent emporta sans que l’ouïe de Rand, même affinée par le saidin, les saisisse. Puis Aviendha s’installa à la place d’Egwene et laissa sa tête retomber en arrière contre le montant de bois en grume. Les nuages noirs autour de la cité continuaient à cracher des éclairs, mais c’était maintenant des éclairs en zigzag beaucoup plus souvent que des traits en forme de lance.

Ainsi elles agissaient à tour de rôle, se procurant à chacune un temps de repos. Ç’aurait été agréable d’avoir quelqu’un avec qui faire de même, pourtant il ne regrettait pas d’avoir ordonné à Asmodean de rester dans sa tente. Il ne se fiait pas à lui pour canaliser. Surtout pas à présent. Qui sait comment il aurait réagi en voyant Rand affaibli comme il l’était ?

Chancelant légèrement, Rand tourna sa lunette pour inspecter les collines en dehors de la cité. De la vie s’y manifestait nettement à présent. Et la mort. Où qu’il regarde, il y avait des combats, Aiels contre Aiels, un millier ici, cinq mille là-bas, fourmillant sur les collines sans arbres et trop étroitement mêlés pour qu’il intervienne. Il ne réussit pas à trouver la colonne de cavaliers et de piquiers.

Par trois fois il les avait vus, l’une se battant contre un nombre d’Aiels deux fois supérieur au sien. Ils étaient encore là-bas, il en était certain. Peu d’espoir que Melanril ait décidé de respecter ses ordres à ce stade avancé. Le désigner rien que pour avoir eu la décence d’être gêné par l’attitude de Weiramon était une erreur, mais le temps manquait pour choisir et lui, Rand, était obligé de se débarrasser de Weiramon. Impossible d’y remédier maintenant. Peut-être que le commandement pouvait être confié à l’un des Cairhienins. En admettant qu’un ordre de sa propre bouche obtienne des Tairens qu’ils suivent un Cairhienin.

Une masse mouvante au droit du grand rempart gris de la cité attira son attention. Les hauts battants bardés de fer de la porte étaient ouverts, des Aiels luttant contre des cavaliers et des lanciers presque dans l’ouverture tandis que des gens tentaient de repousser les battants, essayaient et échouaient à cause de la cohue. Des chevaux à la selle vide et des guerriers en armure gisant immobiles par terre à quatre cents toises de la porte indiquaient l’endroit où la sortie avait été repoussée. Des flèches pleuvaient des remparts ainsi que des moellons gros comme une tête d’homme – et même de temps en temps des lances projetées avec assez de force pour embrocher deux ou trois combattants à la fois, toujours sans que Rand parvienne à distinguer exactement d’où elles provenaient – mais les Aiels enjambaient leurs morts, de plus en plus près de se forcer un passage. Un bref balayage du terrain lui montra deux autres colonnes d’Aiels avançant au pas de course vers la porte, au total environ trois mille. Il ne douta pas qu’il s’agissait aussi de partisans de Couladin.