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Il eut conscience de grincer des dents. Si les Shaidos entraient dans Cairhien, il ne les repousserait jamais vers le nord. Il aurait à les débusquer rue par rue ; le prix en vies humaines rendrait déjà minime par contraste le nombre des morts et la ville elle-même finirait en ruine comme Eianrod, sinon Taien. Cairhienins et Shaidos étaient mêlés comme des fourmis dans une cuvette, mais il était obligé d’agir.

Prenant une profonde aspiration, il canalisa. Les deux jeunes femmes avaient préparé les conditions en amenant les nuées d’orage ; il n’avait pas besoin d’être capable de voir ce qu’elles avaient tissé pour en tirer avantage. Un éclair d’argent bleuté éblouissant frappa les Aiels, une fois, deux fois, encore et encore aussi vite que l’on peut claquer des mains.

Rand rejeta la tête en arrière, en clignant des paupières pour débarrasser sa vision des lignes ardentes qui semblaient toujours la traverser et, quand il regarda de nouveau dans la longue lunette d’approche, les Shaidos gisaient comme de l’orge fauchée aux endroits où la foudre était tombée. Des hommes et des chevaux se débattaient aussi sur le sol plus près de la porte et certains ne bougeaient pas du tout, mais ceux qui étaient indemnes traînaient les blessés et les battants de la porte commençaient à se refermer.

Combien ne réussiront pas à rentrer ? Combien des miens ai-je tués ? La froide vérité était que cela n’avait pas d’importance. Le faire avait été nécessaire et c’était fait.

Et une bonne chose que ce soit fait. Il perçut vaguement que ses genoux tremblaient. Il avait à se modérer s’il devait continuer le reste de la journée. Plus de frappes à l’aveuglette ; il devait repérer les endroits où son assistance était particulièrement requise, où il pouvait atteindre une…

Les nuées d’orage n’étaient massées que sur la cité et la colline au sud, mais cela n’empêchait pas la foudre de tomber du ciel clair sans nuages au-dessus de la tour, s’abattant avec un fracas assourdissant sur les Vierges de la Lance assemblées en bas.

Les cheveux hérissés par les vibrations de l’air, Rand fut stupéfié. Il ressentait ce coup de foudre d’une autre façon, il décelait le tissage du saidin qui l’avait créé. Ainsi Asmodean avait été tenté même là-bas dans le campement.

Toutefois le temps manquait pour réfléchir. Comme des battements rapides sur un tambour géant, les éclairs se succédaient, progressant parmi les Vierges jusqu’à ce que le dernier atteigne la base de la tour dans une explosion d’éclats de bois de la grosseur de bras et de jambes.

La tour se mit à s’incliner lentement et Rand bondit vers Egwene et Aviendha. Il parvint, il ne sut pas trop comment, à les saisir toutes les deux dans un de ses bras, puis à crocher l’autre autour d’un montant sur ce qui était maintenant le haut de la plate-forme inclinée. Elles le regardaient avec des yeux écarquillés, ouvrant la bouche, mais il n’y avait pas plus de temps pour s’expliquer que pour réfléchir. La tour en rondins pulvérisée bascula, s’effondra dans les branches des arbres. Pendant un instant, Rand crut que ces branches amortiraient la chute.

Avec un craquement, le montant auquel il se cramponnait se rompit. Le sol monta vers lui et lui coupa le souffle une seconde avant que les jeunes femmes lui tombent dessus. Le noir déferla.

Il reprit connaissance avec lenteur. L’ouïe revint la première. « … nous avez déterrés comme un rocher et nous avez envoyés rouler sur la pente dans la nuit. » C’était la voix d’Aviendha, basse, comme si elle parlait pour elle-même. Quelque chose bougeait sur le visage de Rand. « … vous nous avez dépouillés de ce que nous sommes, de ce que nous étions. Vous devez nous donner quelque chose en échange, quelque chose pour exister. Nous avons besoin de vous. » La chose qui se déplaçait ralentit son mouvement, son contact devint plus doux. « J’ai besoin de vous. Pas pour moi-même, comprenez-le. Pour Elayne. Ce qui est entre elle et moi maintenant est entre elle et moi, mais je vous remettrai à elle. Oui, je vous remettrai à elle. Si vous mourez, je lui porterai votre cadavre ! Si vous mourez… »

Les paupières de Rand se relevèrent subitement et, un moment, ils se dévisagèrent pratiquement nez à nez. Elle avait les cheveux en désordre, son mouchoir de tête avait disparu, et une bosse violette déparait sa joue. Elle se redressa avec brusquerie, en repliant une étoffe humide tachée de sang, et commença à lui tamponner le front avec considérablement plus de vigueur qu’auparavant.

« Je n’ai pas l’intention de mourir », bien qu’en vérité il n’en fût pas sûr du tout. Le Vide et le saidin avaient disparu, naturellement. Rien que de penser à les perdre comme il les avait perdus le fit frémir ; c’était pure chance que le saidin ne lui ait pas annihilé dans cet ultime instant ce qu’il avait dans l’esprit. Rien que de penser à attirer de nouveau à lui la Source le fit gémir. Sans le Vide jouant le rôle d’amortisseur, il ressentait dans toute leur acuité les moindres douleurs, éraflures et meurtrissures. Il était si las qu’il se serait endormi sur-le-champ s’il ne souffrait pas tellement. Une bonne chose qu’il souffre, donc, parce qu’il n’avait pas le loisir de dormir. Pas avant longtemps encore.

Glissant une main sous sa tunique, il se tâta le côté, puis essuya subrepticement sur sa chemise le sang collé à ses doigts avant de ressortir la main. Pas étonnant qu’une chute pareille ait rouvert la blessure à demi cicatrisée, jamais refermée. Il ne saignait apparemment pas beaucoup mais, si les Vierges s’en apercevaient, ou Egwene ou même Aviendha, il risquait fort d’avoir à se débattre pour ne pas être traîné jusqu’à Moiraine afin qu’elle exerce sur lui la Guérison. Il avait encore trop à faire pour cela – être Guéri en plus de tout le reste agirait sur lui comme un coup de matraque sur la tempe – et, d’ailleurs, elle devait avoir à s’occuper de blessés bien plus atteints que lui.

Les traits crispés, réprimant un autre gémissement, il se releva avec juste un peu d’aide de la part d’Aviendha. Et oublia aussitôt ses propres maux.

Suline était assise par terre près de là, Egwene en train de bander une fente sanglante dans son cuir chevelu en se gourmandant à mi-voix d’un ton farouche parce qu’elle ne savait pas Guérir, mais la Vierge de la Lance aux cheveux blancs n’était pas la seule blessée, ni le plus grièvement et de loin. Partout, des femmes en cadin’sor étendaient des couvertures sur les morts et soignaient celles qui avaient été simplement brûlées, si “simplement” était un terme utilisable pour des brûlures par la foudre. En dehors des grommellements d’Egwene, le sommet de la colline était plongé dans un quasi-silence, pas un son n’échappait même aux blessées, à part une respiration rauque.

La tour de bois, presque méconnaissable à présent, n’avait pas épargné les Vierges dans sa chute, brisant bras et jambes, provoquant des entailles. Il regarda déposer une couverture sur le visage d’une Vierge aux cheveux d’or roux presque de la teinte de ceux d’Elayne, la tête tordue à un angle anormal et les yeux vitreux et fixes. Jolienne. Une de celles qui avaient franchi le Rempart du Dragon en quête de Celui qui Vient avec l’Aube. Elle était allée à la forteresse de Tear, à la Pierre, pour lui. Et maintenant elle était morte. Pour lui. Oh ! oui, tu as bien réussi à mettre les Vierges à l’abri du danger, songea-t-il avec amertume. Très bien, vraiment.