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Il avait encore conscience de la foudre, ou plutôt du résidu de ce qui l’avait constituée. Presque comme l’image rémanente qui l’avait aveuglé tout à l’heure, il pouvait en retracer le tissage, bien que celui-ci fut en train de s’estomper. À sa surprise, ce tissage conduisait vers l’ouest, et non derrière lui vers les tentes. Pas Asmodean, donc.

« Sammael. » Il en eut la conviction. Sammael avait envoyé cette attaque dans le Défilé de Jangai. Sammael était derrière les pirates et les razzias dans le Tear, et c’était Sammael l’auteur de ça. Ses lèvres se retroussèrent dans un rictus et sa voix était un murmure âpre. « Sammael ! » Il ne se rendit compte qu’il avait avancé d’un pas que lorsque Aviendha lui saisit le bras.

Une seconde après, Egwene s’était emparée de l’autre et les deux se cramponnaient à lui comme si elles avaient l’intention de le clouer sur place. « Ne sois pas un fieffé imbécile », déclara Egwene, qui sursauta en voyant son regard furieux mais ne lâcha pas prise. Elle avait renoué son fichu marron autour de sa tête, mais se peigner avec les doigts n’avait pas remis ses cheveux en ordre, et de la poussière couvrait toujours son corsage et sa jupe. « Celui qui a fait ça, pour quelle raison crois-tu qu’il a attendu aussi longtemps, jusqu’à ce que tu sois fatigué ? Parce que, s’il ne parvenait pas à te tuer et que tu te lances à ses trousses, tu serais une proie facile. Tu tiens à peine debout tout seul ! »

Aviendha n’était pas plus prête à le lâcher, lui rendant un regard aussi impérieux que le sien. « On a besoin de vous ici, Rand al’Thor. Ici, Car’a’carn. Votre honneur requiert-il de tuer cet homme ou de rester avec ceux que vous avez amenés dans ce pays ? »

Un jeune Aiel survint au pas de course au milieu des Vierges, la shoufa sur ses épaules, ses lances et son bouclier se balançant avec aisance. S’il jugea curieux de voir deux jeunes femmes immobilisant Rand entre elles, il n’en témoigna rien. Il examina avec un peu de curiosité les débris de la tour fracassée, les mortes et les blessées, comme s’il se demandait ce qui avait bien pu se passer et où étaient les cadavres des ennemis. Enfonçant la pointe de ses lances dans le sol devant Rand, il déclara : « Je suis Seirin, de l’enclos shorara des Tomanelles.

— Je vous vois, Seirin », répondit Rand selon le rite, aussi solennellement. Pas facile, encadré par deux jeunes femmes qui l’agrippaient avec l’air de s’attendre à ce qu’il cherche à prendre la fuite.

« Han des Tomanelles envoie ce message au Car’a’carn. Les clans de l’est se sont mis en marche les uns vers les autres. Tous les quatre. Han a l’intention de rejoindre Dhearic et il a fait dire à Erim de venir les retrouver. »

Rand respira avec précaution – et espéra que les jeunes femmes attribueraient sa grimace à cette nouvelle ; son côté le brûlait, et il sentait du sang se répandre lentement le long de sa chemise. Ainsi il n’y aurait rien pour contraindre Couladin à regagner le nord quand les Shaidos abandonneraient la partie. En admettant qu’ils l’abandonnent ; ils n’en avaient encore montré aucun signe à ses yeux. Pourquoi les Miagomas et les autres se rassemblaient-ils ? Au cas où ils entendraient s’attaquer à lui, c’était simplement un avertissement qu’ils donnaient. Mais – en supposant que ce soit leur intention – Han, Dhearic et Erim seraient en infériorité numérique et si les Shaidos se maintenaient sur place assez longtemps et que les quatre clans réussissent à se frayer un passage… Par-dessus les collines boisées, il voyait que la pluie avait commencé à tomber maintenant qu’Egwene et Aviendha avaient cessé de maîtriser les nuages. Cela gênerait les deux partis en présence. À moins que les jeunes femmes ne soient en meilleure forme qu’elles le paraissaient, elles risquaient fort de ne pouvoir reprendre le contrôle de la situation à cette distance.

« Répondez à Han de faire le nécessaire pour les empêcher de nous tomber dessus. »

En dépit de sa jeunesse – il avait l’âge de Rand, tout bien réfléchi – Seirin haussa un sourcil surpris. Bien sûr. Han n’agirait pas différemment, et Seirin le savait. Il attendit juste le temps de s’assurer que Rand n’avait pas d’autre message, puis il redescendit la colline en courant, aussi vite qu’il était venu. Nul doute qu’il espérait être de retour à temps pour participer aux combats sans en manquer davantage qu’il n’y était obligé. Aussi bien, ils avaient peut-être déjà commencé, là-bas dans l’est.

« J’ai besoin de quelqu’un qui aille me chercher Jeade’en », dit Rand dès que Seirin se fut éclipsé à toute vitesse. S’il essayait de marcher jusque là-bas, c’est alors qu’il aurait besoin du soutien de ses compagnes. Les deux ne se ressemblaient absolument pas, pourtant elles arborèrent un air de suspicion pratiquement identique. Ces froncements de sourcils devaient être une de ces choses que toutes les filles se voient enseigner par leur mère. « Je ne pars pas à la poursuite de Sammael. » Pas encore. « Par contre, il faut que je me rapproche de la ville. » Il désigna du menton la tour écoulée ; c’était le seul mouvement qui lui était permis avec elles qui se cramponnaient. Maître Tovere parviendrait peut-être à récupérer les lentilles des longues-vues, mais il ne restait pas trois poutres de la tour intactes. Plus d’observation de l’ensemble du terrain depuis un point élevé pour aujourd’hui.

Egwene était manifestement dubitative, mais Aviendha hésita à peine avant de demander à une jeune Vierge d’aller trouver les gai’shains. Pour chercher aussi Brume, la jument d’Egwene, ce sur quoi il n’avait pas compté. Egwene commença à se brosser en pestant entre ses dents contre la poussière, et Aviendha avait déniché quelque part un peigne d’ivoire et un autre mouchoir de tête. En dépit de la chute, elles avaient déjà vaille que vaille un aspect plus présentable que lui. La fatigue leur marquait encore les traits mais, aussi longtemps qu’elles seraient en mesure de continuer à canaliser peu ou prou, elles seraient utiles.

Cela lui donna à réfléchir. Pensait-il jamais à quelqu’un maintenant autrement qu’en fonction de son utilité ? Il devrait être capable de leur procurer autant de sécurité qu’elles en avaient eu au sommet de la tour. Non pas que la tour se soit révélée un lieu très sûr, en l’occurrence, mais cette fois il s’y prendrait mieux.

Suline se leva quand il approcha, un bonnet blanc en bandes d’algode couvrait le sommet de sa tête, la frange blanche de ses cheveux dépassant au-dessous.

« Je me rapproche de la cité, lui dit-il, afin de voir ce qui se passe et peut-être d’y remédier. Toutes les blessées doivent rester ici, avec suffisamment d’autres pour les protéger si nécessaire. Que cette garde soit renforcée, Suline ; je n’ai besoin que d’une poignée d’entre elles avec moi et ce serait un piètre remerciement pour l’honneur que m’ont témoigné les Vierges si je laissais massacrer leurs blessées. » Cela maintiendrait loin de la bataille la majeure partie d’entre elles. Lui-même aurait à demeurer à l’écart pour que les autres n’y participent pas non plus mais, étant donné l’état dans lequel il se sentait, l’obligation n’était nullement pesante. « Je veux que vous restiez ici et…

— Je ne suis pas une des blessées », répliqua-t-elle d’un ton obstiné, et il hésita, puis donna lentement son accord d’un signe.

« Très bien. » Il ne doutait pas que sa blessure était grave, mais il ne doutait pas non plus qu’elle avait de la résistance. Et si elle restait il risquait de se retrouver avec sur le dos quelqu’un comme Enaila pour conduire sa garde. Être traité comme un frère était loin d’être aussi exaspérant qu’être traité comme un fils et il n’était pas d’humeur à supporter cette dernière éventualité. « Mais je me fie à vous pour veiller à ce qu’aucune qui est blessée ne me suive, Suline. J’aurai à me déplacer. Je ne peux pas me permettre d’avoir quelqu’un qui me ralentisse ou qui doive être laissée derrière. »