Elle acquiesça d’un si prompt hochement de tête qu’il fut convaincu qu’elle obligerait celles ayant la moindre égratignure à ne pas bouger d’ici. Excepté elle, évidemment. Voilà une fois où il n’éprouvait pas de culpabilité parce qu’il se servait de quelqu’un. Les Vierges avaient choisi la Lance, mais elles avaient aussi choisi de le suivre. Peut-être « suivre » n’était-il pas le terme approprié, étant donné certaines des choses qu’elles faisaient, mais cela ne changeait rien à sa façon de penser. Il ne voulait pas, ne pouvait pas envoyer une femme à la mort, un point c’est tout. À la vérité, il s’était attendu avant cette opposition à des protestations quelconques. Il était simplement reconnaissant qu’il n’y en ait pas eu. Je dois être plus subtil que je ne l’imagine.
Deux gai’shains en coule claire arrivèrent conduisant Jeade’en et Brume et, derrière eux, venaient encore des gai’shains des baumes et des pansements plein les bras, les épaules chargées d’un entassement d’outres gonflées d’eau, sous la direction de Sorilea et d’une douzaine d’autres Sagettes qu’il avait déjà vues. Au maximum, il pensait connaître le nom de la moitié d’entre elles.
Indubitablement, c’est Sorilea qui commandait et elle eut vite envoyé les gai’shains comme les Sagettes circuler au milieu des Vierges et soigner leurs blessures. Elle toisa Rand, Egwene et Aviendha, avec un froncement de sourcils pensif et un pincement de ses lèvres minces, se disant d’évidence que tous les trois avaient l’air assez secoués pour avoir besoin que soit lavé ce dont ils étaient atteints. Cet examen suffit à précipiter Egwene vers la selle de sa jument grise qu’elle enfourcha avec un sourire et un salut de la tête à l’adresse de la vieille Sagette – encore que, si les Aiels avaient été plus familiarisés avec l’art de monter à cheval, Sorilea se serait rendu compte que la raideur gauche d’Egwene était inhabituelle. Et qu’Aviendha permette à Egwene de la hisser derrière la selle sans la moindre récrimination donnait la mesure de sa condition physique à elle. Et Aviendha aussi sourit à Sorilea.
Serrant les dents, Rand se mit en selle d’un mouvement souple. Les protestations de ses muscles douloureux furent noyées sous une avalanche de souffrance dans son côté, comme s’il avait été de nouveau poignardé et une bonne minute s’écoula avant qu’il puisse recommencer à respirer, mais il n’en laissa rien paraître.
Egwene arrêta Brume à côté de Jeade’en, assez près pour murmurer : « Si tu es incapable de monter à cheval mieux que cela, Rand al’Thor, peut-être devrais-tu oublier pendant un moment de jouer au cavalier. » Aviendha arborait une de ces expressions aielles indéchiffrables, mais ses yeux observaient attentivement son visage.
« Je t’ai vue aussi te mettre en selle, dit-il tout bas. Peut-être faudrait-il que tu restes ici à aider Sorilea jusqu’à ce que tu te sentes mieux. » Ce qui lui cloua le bec mais n’empêcha pas que sa bouche prenne un pli morose. Aviendha dédia à Sorilea un autre sourire ; la vieille Sagette continuait à les observer.
Rand talonna son pommelé qui descendit la colline au trot. Chaque pas déclenchait dans son côté un choc qui l’obligeait à respirer par la bouche, mais il avait du chemin à parcourir et il ne le pouvait pas à l’allure de la marche. De plus, le regard fixe de Sorilea avait commencé à lui taper sur les nerfs.
Brume rejoignit Jeade’en avant qu’il ait progressé de vingt-cinq toises sur la déclivité broussailleuse, et vingt-cinq autres toises amenèrent Suline et un flot de Vierges de la Lance, dont quelques-unes s’élancèrent en courant pour se poster en avant. Davantage qu’il ne l’avait espéré, mais peu importerait. Ce qu’il avait à faire n’impliquait pas d’approcher très près des combats. Elles resteraient à l’écart en sécurité auprès de lui.
S’emparer du saidin était un effort en soi et pour soi, même par l’intermédiaire de l’angreal et son seul poids paraissait peser sur lui plus fortement que jamais, la souillure plus intense. Du moins le Vide le protégeait-il de ses souffrances personnelles. Jusqu’à un certain point, en tout cas. Et si Sammael s’avisait de lui jouer encore des tours…
Il força l’allure de Jeade’en. Quoi que fasse Sammael, lui-même avait encore sa propre tâche à accomplir.
La pluie retombait goutte à goutte du bord du chapeau de Mat et il devait à intervalles réguliers abaisser sa longue-vue pour essuyer l’extrémité du tube. La violence de la pluie avait diminué d’intensité au cours de la dernière heure, mais les branchages peu denses au-dessus ne procuraient aucun abri. Son surcot était trempé depuis longtemps et Pips avait les oreilles basses ; le cheval se tenait immobile comme s’il n’avait pas l’intention de bouger quand bien même Mat tambourinerait des talons. Il ne savait pas exactement quelle heure il était. Environ le milieu de l’après-midi, à son avis, mais les nuages noirs ne s’étaient pas éclaircis en même temps que la pluie et, à l’endroit où il était, ils masquaient le soleil. D’autre part, il avait carrément l’impression que trois ou quatre jours s’étaient écoulés depuis qu’il avait descendu la pente pour avertir les guerriers de Tear. Il ne savait toujours pas trop pourquoi il l’avait fait.
C’est le sud qu’il scrutait, et une voie pour sortir d’ici qu’il cherchait. Une voie pour trois mille hommes ; ceux qui avaient survécu jusque-là avoisinaient bien ce nombre, toutefois sans avoir aucune idée de ce qu’il projetait. Ils étaient convaincus qu’il était à la recherche d’une autre bataille pour eux, mais déjà trois étaient trois de trop selon lui. Il pensait qu’il aurait pu s’échapper seul, maintenant, pour autant qu’il gardait les yeux ouverts et son esprit à l’affût. Par contre, trois mille guerriers attiraient l’attention chaque fois qu’ils se déplaçaient et ils ne se déplaçaient pas vite, alors qu’il y en avait plus de la moitié à pied. Voilà pourquoi il se trouvait en haut de cette bougre de colline abandonnée par la Lumière, et pourquoi les guerriers du Tear et du Cairhien étaient tous entassés dans le long creux étroit entre cette colline et la suivante. S’il filait simplement…
Calant de nouveau la longue-vue contre son œil, il examina rageusement les collines au sud, où croissaient des arbres clairsemés. Çà et là, il y avait des bosquets, quelques-uns assez grands, mais la majeure partie du terrain était couverte de broussailles ou d’herbes même ici. Il avait regagné l’est, en utilisant le moindre repli du sol susceptible de dissimuler une souris, sortant avec lui la colonne de la zone sans arbres et l’amenant dans un endroit offrant un abri réel. Loin de ces fichus coups de foudre et boules de feu ; il n’aurait pas su déterminer ce qui était pire, qu’ils frappent ou que la terre entre en éruption dans un grondement sans raison apparente. Tous ces efforts pour découvrir que la bataille se déplaçait avec lui. Il n’avait pas l’air de pouvoir s’éloigner de son centre.
Où est ma sacrée chance maintenant que j’en ai réellement besoin ? Quel imbécile de rester, un imbécile à la cervelle grosse comme un pois chiche. Parce qu’il avait réussi à maintenir les autres en vie jusqu’à présent ne signifiait pas qu’il pourrait continuer. Tôt ou tard, les dés atterriraient en montrant les Yeux du Ténébreux. Ce sont eux, les crétins de soldats. Je devrais les laisser se décarcasser tout seuls et m’en aller à cheval.