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Jeade’en s’arrêta sur une crête où une douzaine d’arbres formaient une mince huppe, et Rand se courba légèrement sur lui-même pour atténuer la douleur dans son côté. Le croissant de lune, haut dans le ciel, réverbérait une pâle clarté, pourtant même à sa vision amplifiée par le saidin tout ce qui se trouvait à plus de cent pas de distance était de l’ombre indistincte. La nuit engloutissait entièrement les collines avoisinantes et il ne distinguait que de façon intermittente Suline qui allait de-ci de-là près de lui, et les Vierges qui l’entouraient. Mais aussi bien il avait du mal à garder les yeux plus qu’à moitié ouverts ; ils donnaient l’impression d’avoir du sable dedans, et il songea que la douleur rongeante dans son côté était peut-être la seule chose qui le maintenait éveillé. Il n’y pensait pas souvent. Les pensées n’étaient pas seulement lointaines à présent, elles se présentaient lentement.

Était-ce deux fois que Sammael avait attenté à sa vie aujourd’hui, ou trois ? Ou davantage ? Voyons, il devrait être capable de se rappeler combien de fois quelqu’un avait essayé de le tuer. Non, pas de le tuer. De l’attirer dans un piège. Es-tu encore si jaloux de moi, Tel Janin ? Quand donc t’ai-je jamais traité en quantité négligeable ou t’ai-je donné un doigt de moins que ton dû ?

Vacillant, Rand se passa la main dans ses cheveux. Il y avait eu quelque chose de bizarre dans cette pensée, mais il ne se rappelait pas quoi. Sammael… Non, il en ferait justice quand… si… Peu importe. Plus tard. Aujourd’hui, Sammael n’était que quelque chose le détournant de ce qui était essentiel. Peut-être même était-il parti.

Il croyait vaguement qu’il n’y avait plus eu d’attaque après… Après quoi ? Il se rappelait avoir riposté à la dernière attaque de Sammael par quelque chose de particulièrement désagréable, mais il ne parvenait pas à ramener le souvenir à la surface. Pas le malefeu. Ne dois pas utiliser ça. Une menace pour l’étoffe du Dessin. Pas même pour Ilyena ? Je brûlerais le monde et me servirais de mon âme comme amadou pour l’entendre de nouveau rire.

Il s’égarait encore, s’éloignait de ce qui était important.

Si long que fût le temps écoulé depuis que le soleil s’était couché, ce soleil avait baissé sur des combats, des ombres qui s’allongeaient engloutissant peu à peu la clarté d’or pourpré, les guerriers qui tuaient et mouraient. À présent, des bouffées errantes de vent apportaient encore des clameurs et des hurlements éloignés. À cause de Couladin, c’est vrai, mais au fond à cause de lui-même.

Pendant un instant, il fut incapable de se rappeler son nom.

« Rand al’Thor », dit-il à haute voix et il frissonna, bien qu’ayant sa tunique humide de sueur. Pour une seconde, ce nom lui parut bizarre. « Je suis Rand al’Thor et j’ai besoin… j’ai besoin de voir. »

Il n’avait rien mangé depuis le matin mais, aussi bien, la souillure du saidin chassait la faim. Le Vide vibrait constamment et il se cramponnait à la Vraie Source avec ses ongles. C’était comme de chevaucher un taureau rendu fou par une mauvaise herbe ou comme de nager nu dans une rivière de feu que transformaient en rapides tourbillonnants les blocs de glace déchiquetés auxquels elle se heurtait. Pourtant, quand il ne se trouvait pas sur le point d’être encorné, meurtri ou noyé, le saidin semblait la seule force qui lui restait. Le saidin était là, limant le pourtour de son être, essayant d’éroder ou de corroder son esprit, mais prêt à être utilisé.

Avec un hochement de tête saccadé, il canalisa et quelque chose flamboya haut dans le ciel. Quelque chose. Une boule de flamme bleue bouillonnante qui bannit les ombres par sa lumière crue.

Les collines surgirent tout autour, les arbres noirs dans cette illumination dure. Rien ne bougeait. Un son faible lui parvint, porté par une rafale de vent. Des acclamations peut-être, ou des chants. À moins qu’il ne soit la proie d’illusions ; c’était si ténu que cela n’avait rien d’impossible, et ce bruit mourut avec le vent.

Il eut subitement conscience des Vierges de la Lance autour de lui, des centaines. Certaines, y compris Suline, le dévisageaient, mais beaucoup serraient vigoureusement les paupières. Il mit un moment à se rendre compte qu’elles tentaient de préserver leur vision nocturne. Il fronça les sourcils, cherchant. Egwene et Aviendha n’étaient plus là. Un autre long moment s’écoula avant qu’il se souvienne de relâcher le tissage qu’il avait canalisé et de laisser l’obscurité envahir de nouveau la nuit. Un noir profond à ses yeux, maintenant.

« Où sont-elles ? » Il fut vaguement irrité d’avoir à préciser qui il avait en tête et tout aussi vaguement conscient qu’il n’avait aucune raison de l’être.

« Elles sont allées rejoindre Moiraine Sedai et les Sagettes au crépuscule, Car’a’carn », répliqua Suline en se rapprochant de Jeade’en. Sa courte chevelure blanche brillait au clair de lune. Non, sa tête était enveloppée d’un pansement. Comment avait-il pu l’oublier ? « Il y a deux bonnes heures qu’elles sont parties. Elles savent que la chair n’est pas de la pierre. Même les jambes les plus vigoureuses ne peuvent courir que sur une certaine distance. »

Rand plissa le front. Des jambes ? Elles étaient montées sur Brume. Ce que disait Suline ne rimait à rien. « Il faut que je les trouve.

— Elles sont avec Moiraine Sedai et les Sagettes, Car’a’carn », répondit-elle lentement. Il eut l’impression qu’elle aussi avait une expression soucieuse, mais il n’en aurait pas juré.

« Pas elles, murmura-t-il. Faut que je rejoigne les gens de mon peuple. Ils sont encore là-bas, Suline. » Pourquoi l’étalon ne bougeait-il pas ? « Les entendez-vous ? Là-bas, dans la nuit. Encore en train de combattre. J’ai besoin de les aider. » Naturellement ; il lui fallait éperonner le pommelé à coups de talon dans les flancs, mais, quand il s’y résolut, Jeade’en se contenta de se dérober de biais, avec Suline agrippant sa bride. Il ne se rappelait pas qu’elle tenait cette bride.

« Les Sagettes doivent vous parler maintenant, Rand al’Thor. » Sa voix avait changé, seulement il était trop fatigué pour discerner en quoi.

« Cela ne peut-il attendre ? » Il avait probablement manqué l’estafette chargée du message. « Il faut que je les trouve, Suline.

Enaila donna l’impression de se matérialiser de l’autre côté de la tête de l’étalon. « Vous avez trouvé votre peuple, Rand al’Thor.

— Les Sagettes vous attendent », ajouta Suline. Elle et Enaila firent tourner Jeade’en sans attendre son accord. Les Vierges se pressèrent autour de lui pour une raison quelconque quand ils commencèrent à descendre la colline par un sentier sinueux, leurs visages reflétant le clair de lune, et elles étaient si proches que leurs épaules effleuraient les flancs du cheval.

« Quoi qu’elles veuillent, commenta-t-il avec humeur, elles ont intérêt à ne pas lambiner. » Ce n’était nullement nécessaire que Suline et Enaila conduisent le pommelé, mais entamer une discussion là-dessus était un trop gros effort. Il pivota sur ses hanches pour regarder en arrière, la douleur dans son côté lui arrachant un gémissement ; la crête de la colline avait déjà été engloutie par la nuit. « J’ai encore beaucoup à faire. J’ai besoin de trouver… » Couladin. Sammael. Les guerriers qui combattaient et mouraient pour lui. « C’est nécessaire que je les rejoigne. » Il était à bout de forces, mais il ne pouvait pas encore dormir maintenant.