Выбрать главу

Des lampes fixées à des perches éclairaient le campement des Sagettes, ainsi que de petits feux au-dessus desquels des marmites d’eau qui étaient ôtées et remplacées, dès que l’eau commençait à bouillir, par des hommes et des femmes en coule blanche. Des gai’shains se hâtaient de tous côtés, ainsi que des Sagettes, pour soigner les blessés dont le nombre engorgeait le camp. Moiraine se déplaçait lentement le long des files considérables de ceux qui ne pouvaient se tenir debout, ne s’arrêtant rarement que pour imposer les mains sur un Aiel qui se débattait alors dans les affres de la Guérison. Elle titubait chaque fois qu’elle se redressait, et Lan rôdait derrière elle comme s’il voulait la soutenir ou s’attendait à devoir le faire. Suline échangea quelques mots avec Adeline et Enaila, trop bas pour que Rand les comprenne, et les jeunes femmes coururent s’entretenir avec l’Aes Sedai.

En dépit de la quantité de blessés, les Sagettes ne s’occupaient pas toutes d’eux. À l’intérieur d’une tente dressée à l’écart, peut-être vingt d’entre elles assises en cercle écoutaient une Sagette debout au centre. Quand elle s’assit, une nouvelle Sagette prit sa place. Des gai’shains étaient agenouillés autour de la tente, mais aucune des Sagettes ne paraissait s’intéresser à du vin ou quoi que ce soit d’autre excepté à ce qu’elles entendaient. Rand pensa que celle qui parlait était Amys.

À sa surprise, Asmodean prêtait aussi assistance aux blessés, l’outre pendant à chacune de ses épaules contrastant bizarrement avec sa tunique de velours sombre et ses dentelles blanches. Se relevant après avoir donné à boire à un homme dont le torse était nu à part des pansements, il vit Rand et hésita.

Au bout d’un instant, il tendit les outres d’eau à l’un des gai’shains et se fraya un chemin au milieu des Vierges en direction de Rand. Elles ne lui prêtaient aucune attention – elles semblaient toutes avoir cette attention fixée sur Adeline et Enaila qui parlaient à Moiraine ou occupées à observer Rand – et son visage était tendu quand il dut s’arrêter devant le cercle compact de Far Dareis Mai autour de Jeade’en. Elles se montrèrent lentes à s’écarter et cela juste assez pour lui permettre d’arriver jusqu’à l’étrier de Rand.

« J’étais sûr que vous deviez être sain et sauf. J’en étais sûr. » D’après le ton de sa voix, il n’en avait été nullement certain. Comme Rand ne répondait pas, Asmodean eut un haussement d’épaules gêné. « Moiraine a insisté pour que je porte de l’eau. Une femme énergique, pour ne pas autoriser le barde du Seigneur Dragon à… » Laissant sa voix s’éteindre, il s’humecta vivement les lèvres. « Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Sammael », dit Rand, mais ce n’était pas une réponse. Il prononçait simplement les pensées qui défilaient à travers le Vide. « Je me rappelle quand il a été appelé pour la première fois le Destructeur d’Espoir. C’est après qu’il avait livré les Portes d’Hevan et emporté le Ténébreux en bas dans le Rorn M’doi et le cœur de Satelle. L’espoir a paru mourir ce jour-là. Culan Cuhan en pleurait. Qu’est-ce qui ne va pas ? » Le visage d’Asmodean était devenu aussi blanc que les cheveux de Suline ; il se contenta de secouer la tête en silence.

Rand examina la tente. Celle qui parlait à présent, il ne la connaissait pas. « Est-ce là qu’elles m’attendent ? Alors je devrais aller les rejoindre.

— Elles ne t’accueilleront pas encore », déclara Lan, surgissant à côté d’Asmodean qui sursauta, « pas plus qu’un autre homme. » Rand n’avait pas non plus entendu ou vu le Lige approcher, mais il se contenta de tourner la tête. Même ce geste sembla lui coûter. On aurait dit la tête de quelqu’un d’autre. « Elles sont en conclave avec les Sagettes des Miagomas, des Codarras, des Shiandes et des Darynes.

— Les clans viennent à moi », commenta Rand d’une voix sans inflexion. Mais ils avaient attendu assez longtemps pour rendre aujourd’hui plus sanglant. Jamais cela ne se passait de cette façon dans les récits légendaires.

« Apparemment. Toutefois, les quatre chefs ne te rencontreront que lorsque les Sagettes auront pris leurs dispositions, ajouta Lan d’un ton caustique. Viens. Moiraine saura t’en dire davantage que moi là-dessus. »

Rand secoua la tête. « Ce qui est fait est fait. Je peux entendre les détails plus tard. Si Han n’est plus obligé de leur barrer la route qui mène à nous, alors j’ai besoin de lui. Suline, envoyez un messager. Han…

— C’est terminé, Rand, insista Le Lige. Tout est terminé. Il ne reste plus que quelques Shaidos au sud de la ville. Des milliers ont été capturés et la plupart des autres traversent la Gaeline. Tu aurais été averti il y a une heure, si quelqu’un avait eu une idée de l’endroit où tu étais. Tu n’as cessé de te déplacer. Viens et laisse Moiraine t’expliquer.

— Terminé ? Nous avons gagné ?

— Tu as gagné. Une victoire totale. »

Rand regarda attentivement les hommes que l’on pansait, les files patientes qui attendaient des pansements et ceux qui partaient une fois pansés. Les rangées qui gisaient presque immobiles. Moiraine continuait à marcher le long de celles-là, s’arrêtant avec lassitude de temps en temps pour Guérir. Seulement une faible partie des blessés devaient être ici, naturellement. Ils avaient dû venir tant bien que mal pendant la journée entière, partant comme et quand ils en étaient capables. S’ils en étaient capables. Aucun des morts n’était là, sûrement. Seule une bataille perdue est plus attristante qu’une bataille gagnée. Il avait l’impression de se rappeler avoir dit cela auparavant, voilà longtemps. Peut-être l’avait-il lu.

Non. Il y avait trop d’êtres vivants dont il était responsable pour qu’il s’inquiète des morts. Mais combien de visages vais-je reconnaître comme celui de Jolienne ? Je n’oublierai jamais Ilyena, le monde entier brûlerait-il !

Plissant le front, il porta la main à sa tête. Ces pensées déferlaient les unes après les autres, survenant de différents endroits. Il était tellement fatigué qu’il avait du mal à réfléchir. Pourtant, il en avait besoin, il avait besoin de pensées qui ne glissent pas presque hors de sa portée. Il relâcha la Source et le Vide – et il se contracta convulsivement, presque aspiré dans le néant à cette seconde où le saidin se retirait. À peine eut-il le temps de se rendre compte de son erreur. Le Pouvoir disparu, l’épuisement et la douleur le submergeaient avec violence.

Il eut conscience de visages qui se levaient vers lui quand il bascula de sa selle, de bouches qui remuaient, de mains qui se tendaient pour le rattraper au vol, pour amortir sa chute.

« Moiraine ! appela Lan, d’une voix qui résonna comme un tambour aux oreilles de Rand. Il saigne à flots ! »

Suline lui soutenait la tête dans ses bras. « Tenez bon, Rand al’Thor, l’adjurait-elle d’un ton pressant. Tenez bon. »

Asmodean ne disait rien, mais son visage était morose et Rand sentit venir de lui un mince filet de saidin. Puis ce fut le noir.

45

Après la tempête

Assis sur un modeste bloc de pierre qui saillait au pied de la pente, Mat esquissa une grimace de douleur en abaissant le large bord de son chapeau pour se protéger du soleil du milieu de la matinée. En partie pour s’abriter les yeux de son éclat. Il y avait autre chose qu’il n’avait pas envie de voir, bien qu’entailles et meurtrissures en soient un constant rappel, notamment le sillon creusé par une flèche le long de sa tempe sur lequel son chapeau appuyait. Un baume sorti des fontes de Daerid avait arrêté l’écoulement du sang, là et ailleurs, pourtant toutes le faisaient souffrir encore, et la plupart étaient cuisantes. Ce qui irait en empirant. La chaleur du jour commençait seulement à s’imposer, mais la sueur perlait sur sa figure et trempait déjà ses sous-vêtements et sa chemise. Il se demanda machinalement si l’automne viendrait jamais au Cairhien. Du moins cet état de malaise l’empêchait-il de penser à la fatigue qui l’accablait ; même après une nuit sans sommeil, il serait resté éveillé dans un lit de plumes, à plus forte raison sur des couvertures étalées par terre. Ce qui ne voulait d’ailleurs pas dire qu’il souhaitait être à proximité de sa tente.