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Quel sacré pétrin. Presque tué, je transpire comme une gargoulette, je ne peux pas trouver un endroit confortable où m’allonger et je n’ose pas m’enivrer. Sang et sacrées cendres ! Il cessa de tripoter une coupure en travers de son surcot à hauteur de la poitrine – un pouce de différence et cette lance lui aurait transpercé le cœur ; par la Lumière, ce que cet homme était adroit ! – et il repoussa cette partie de souvenir-là de son esprit. Non pas que c’était facile avec ce qui se passait autour de lui.

Pour une fois, les Tairens et les Cairhienins ne s’offusquaient apparemment pas de voir des tentes aielles dans toutes les directions. Il y avait même des Aiels dans le camp et, presque aussi miraculeux, des Tairens qui se mêlaient aux Cairhienins autour des feux de cuisine qui fumaient. Ce n’était pas que l’on mangeait ; les marmites n’avaient pas été installées au-dessus des feux, même s’il sentait des odeurs de viande qui brûlait quelque part. En fait, la plupart étaient aussi ivres qu’il leur était possible de l’être avec du vin, du cognac ou de l’oosquai aiel, riant et se réjouissant. Non loin de l’endroit où il était assis, une douzaine de Défenseurs de la Pierre, la forteresse de la ville de Tear, s’étaient dépouillés de leur tunique et, en manches de chemise trempées de sueur, levaient la jambe en mesure au rythme des claquements de mains de dix fois autant de spectateurs. Sur une ligne, les bras passés autour des épaules de leurs voisins, ils dansaient si vite que c’était merveille qu’aucun ne trébuche ou ne donne un coup de pied à son voisin. Pour un autre cercle de spectateurs, près d’une perche de six coudées plantée dans le sol – Mat en détourna les yeux précipitamment – un nombre égal d’Aiels se démenaient à leur façon. Mat supposa que c’était une danse ; un autre Aiel jouait pour eux de la cornemuse. Ils sautaient en l’air aussi haut qu’ils pouvaient, levaient un pied plus haut encore, puis retombaient sur ce pied et aussitôt rebondissaient en l’air, de plus en plus vite, parfois tournant sur eux-mêmes à l’horizontale comme des toupies au plus haut de leur bond, ou exécutaient des sauts périlleux avant et des sauts périlleux arrière. Sept ou huit Tairens et Cairhienins étaient assis en train de soigner des os cassés pour avoir voulu les imiter, sans cesser de pousser des acclamations et de rire comme des fous, une cruche de grès contenant on ne sait quoi circulant entre eux. Ailleurs, d’autres guerriers dansaient et peut-être chantaient. C’était difficile à dire, dans ce vacarme. Sans bouger de sa place, il comptait dix flûtes, pour ne rien dire du double de flageolets, et un Cairhienin étique en casaque déguenillée soufflait dans quelque chose qui ressemblait en partie à une flûte, en partie à un cor de chasse avec quelques ajouts bizarres. Et il y avait d’innombrables tambours, dont la plupart étaient des marmites martelées à coups de cuillère.

Bref, le camp était un mélange de folie et de réjouissance. Il reconnut de quoi il s’agissait, principalement d’après ces souvenirs qu’il pouvait toujours attribuer à d’autres personnes s’il se concentrait suffisamment. La célébration d’être toujours en vie. Une fois de plus ils étaient passés sous le nez du Ténébreux et avaient survécu pour le raconter. Presque morts hier, peut-être morts demain, mais vivants, suprêmement vivants, aujourd’hui. Il ne se sentait pas d’humeur à se réjouir. À quoi bon vivre si cela signifiait vivre en cage ?

Il secoua la tête quand Daerid, Estean et un Aiel roux et trapu qu’il ne connaissait pas passèrent en titubant, se soutenant les uns les autres. À peine audibles dans le boucan général, Daerid et Estean s’efforçaient d’enseigner à l’homme plus grand qu’eux qu’ils encadraient les paroles de Dansons avec le Bonhomme des Ombres.

Nous chanterons toute la nuit, nous boirons toute la journée Avec les femmes nous dépenserons notre solde. Et quand rien n’en restera, alors nous partirons Danser avec le Bonhomme des Ombres.

Le grand guerrier bruni par le soleil ne s’intéressait manifestement pas à apprendre, évidemment – pas à moins d’avoir été convaincu par eux qu’il s’agissait d’un réel chant de guerre – mais il écoutait et il n’était pas le seul. Quand le trio se fut fondu dans le fourmillement de la foule, il avait acquis un cortège de vingt autres qui agitaient des coupes d’étain bosselées et des moques de cuir enduit de goudron, tous hurlant la chanson à tue-tête.

Vin et bière légère donnent un peu de bonheur, Et joie aussi les jeunes filles aux fines chevilles Mais mon plaisir à moi, oui, Celui dont toujours je jouis, C’est danser avec le Bonhomme des Ombres.

Mat regrettait d’avoir appris cette chanson à l’un d’eux. L’enseigner lui avait simplement occupé l’esprit pendant que Daerid l’empêchait de perdre son sang jusqu’à la dernière goutte ; ce baume cuisait autant qu’avaient cuit les entailles elles-mêmes et Daerid ne rendrait jamais une couturière jalouse par sa manière délicate de manier l’aiguille et le fil. Seulement la chanson s’était répandue comme un incendie dans l’herbe sèche depuis ces douze premiers guerriers. Les Tairens et les Cairhienins, cavaliers et guerriers à pied, tous la chantaient quand ils étaient revenus à l’aube.

Revenus. Exactement à la vallée étroite d’où ils étaient partis, au-dessous des ruines de la tour en bois, sans aucune chance pour lui de s’éclipser. Il avait proposé de partir à cheval en avant-garde et Talmanes et Nalesean en étaient presque venus aux mains pour savoir qui devait fournir son escorte. Il ne lui manquait plus que de voir arriver Moiraine pour poser des questions sur l’endroit où il avait été et pourquoi, lui rebattant les oreilles des ta’verens et de leur devoir, du Dessin et de la Tarmon Gai’don jusqu’à ce que la tête lui en tourne. Sans doute elle était avec Rand présentement, mais elle finirait bien par venir le rejoindre.

Il jeta un coup d’œil au sommet de la colline et à l’enchevêtrement de poutres rompues au milieu des arbres brisés. Ce bonhomme de Cairhien qui avait fabriqué les lunettes d’approche pour Rand y était avec ses apprentis, en train de fouiller dans ces débris. Les Aiels n’en finissaient pas de parler de ce qui s’était passé là-haut. C’était plus que temps qu’il s’en aille. Le médaillon à tête de renard le protégeait des femmes qui canalisent, mais il en avait appris assez par Rand pour savoir que le canalisage d’un homme était différent. Découvrir si cette babiole le protégerait de Sammael et ses pareils ne l’intéressait nullement.

Grimaçant sous l’effet d’élancements douloureux, il se servit de la lance à hampe noire pour se hisser sur ses pieds. Autour de lui, les réjouissances continuaient. S’il s’approchait maintenant mine de rien de l’endroit où étaient attachés les chevaux… Seller Pips ne l’enchantait pas.

« Le héros ne devrait pas rester assis sans boire. »

Surpris, il se retourna brusquement, ses blessures qui se manifestèrent comme des coups de poignard lui arrachant un gémissement rauque, et il se retourna dévisageant Melindhra. Elle tenait dans une main un gros pichet en terre, pas de lances et sa figure n’était pas voilée, mais ses yeux semblaient le soupeser. « Écoutez donc, Melindhra, je peux tout expliquer.