Mat ne savait pas s’il devait rire à perdre haleine ou s’asseoir et pleurer. Ces sacrés souvenirs. Sans eux, il aurait continué à chevaucher. Sans Rand, il n’aurait pas eu ces souvenirs. Il pouvait retracer les étapes qui y conduisaient, chacune nécessaire à ce qu’il semblait sur le moment et paraissait une fin en soi, pourtant chacune menant inévitablement à la suivante. Au commencement de tout était Rand. Et cette sacrée nature de ta’veren. Il ne comprenait pas pourquoi accomplir une chose qui paraissait absolument nécessaire et aussi inoffensive qu’il pouvait la rendre semblait toujours aboutir à l’enfoncer plus profondément dans la boue. Melindhra avait commencé à lui caresser la nuque au lieu de la serrer. Ne manquait plus maintenant que…
Il jeta un coup d’œil vers le haut de la colline et voici qu’elle était là. Moiraine sur sa jument blanche à la démarche délicate, avec Lan sur son étalon noir près d’elle, la dominant de toute sa taille. Le Lige se pencha vers elle comme pour écouter, et apparemment il y eut une brève discussion, une protestation violente de la part de Lan mais, au bout d’un instant l’Aes Sedai tira sur les rênes d’Aldieb pour qu’elle tourne et elle disparut en direction du versant opposé. Lan resta où il était sur Mandarb, observant le camp en bas. Observant Mat.
Il frissonna. La tête de Couladin avait vraiment l’air de lui décocher un sourire. Il l’entendait presque parler. Tu m’as peut-être tué, mais tu as mis le pied en plein dans le piège. Je suis mort, n’empêche que toi tu ne seras jamais libre.
« Fichtrement merveilleux, ni plus ni moins », marmotta-t-il – et il avala une longue gorgée suffocante de cet alcool âpre. Talmanes et Nalesean donnèrent l’impression de penser qu’il le pensait comme il le disait, et Melindhra eut un rire approbateur.
Une cinquantaine de Tairens et de Cairhienins s’étaient rassemblés pour regarder les deux seigneurs lui parler, et ils interprétèrent le fait qu’il buvait comme le signal pour lui donner la sérénade, commençant avec un vers de leur invention.
Éclatant d’un rire saccadé qu’il ne parvenait pas à réprimer, Mat se laissa choir de nouveau sur le rocher qui lui avait servi de siège et se mit en devoir de vider le pichet. Un moyen de sortir de là existait, c’est sûr. Il le fallait absolument.
Les yeux de Rand s’ouvrirent lentement et fixèrent le toit de sa tente. Il était nu sous une seule couverture. L’absence de douleur était presque surprenante, pourtant il se sentait encore plus faible que dans son souvenir. Puis il se rappela. Il avait dit des choses, pensé des choses… Sa peau devint froide. Je ne peux pas permettre qu’il prenne les commandes. Je suis moi ! Moi ! Tâtonnant sous la couverture, il trouva la cicatrice ronde et lisse sur son côté, sensible mais refermée.
« Moiraine Sedai vous a Guéri », dit Aviendha, et il sursauta.
Il ne l’avait pas vue, assise en tailleur sur les couvertures entassées près du trou du foyer, buvant à petites gorgées dans une coupe d’argent ornée de léopards. Asmodean était étendu en travers de coussins à pompons, le menton sur les bras. Ni l’un ni l’autre n’avait l’air d’avoir dormi ; des cernes sombres soulignaient leurs yeux.
« Elle n’aurait pas dû y être obligée », reprit Aviendha d’une voix froide. Fatiguée ou pas, elle avait chaque cheveu en place et ses vêtements impeccables formaient un vif contraste avec les velours sombres froissés d’Asmodean. De temps en temps, elle tournait autour de son bras le bracelet de roses et d’épines en ivoire qu’il lui avait donné comme si elle n’avait pas conscience de son geste. Elle portait aussi le collier aux flocons de neige en argent. Elle ne lui avait toujours pas dit qui le lui avait offert et cependant elle avait paru amusée quand elle s’était rendu compte qu’il tenait vraiment à le savoir. Elle ne semblait pas amusée à présent, c’est certain. « Moiraine Sedai elle-même était lasse d’avoir Guéri des blessés. Aan’allein a été obligée de la porter jusqu’à sa tente. À cause de vous, Rand al’Thor. Parce que vous Guérir a épuisé ses dernières forces.
— L’Aes Sedai est déjà debout », intervint Asmodean en étouffant un bâillement. Il ne tint pas compte du regard significatif d’Aviendha. « Elle est venue ici deux fois depuis le lever du soleil, bien qu’elle ait affirmé que vous vous rétabliriez. Je pense qu’elle n’en était pas tellement persuadée hier soir.
Ni moi. » Ramenant devant lui sa harpe dorée, il s’affaira, en parlant d’un ton nonchalant. « J’ai fait de mon côté ce que je pouvais pour vous évidemment – ma vie et mon sort sont liés aux vôtres – seulement mes talents ne concernent pas la Guérison, vous comprenez. » Il pinça distraitement quelques notes pour le démontrer. « Je crois savoir qu’un homme risque de se tuer ou de se neutraliser en agissant comme vous avez agi. Être fort en Pouvoir ne sert à rien si le corps est exténué. Le saidin peut facilement tuer quand le corps a perdu sa vigueur. Du moins, c’est ce que j’ai entendu dire.
— Avez-vous fini de partager votre sagesse, Jasin Natael ? » Le ton d’Aviendha était encore plus froid, si c’était possible, et elle n’attendit pas de réponse avant de tourner de nouveau vers Rand un regard comme de la glace bleu-vert. L’interruption était sa faute à lui, apparemment. « Un homme peut se conduire parfois comme un imbécile et s’en tirer à bon compte, mais un chef doit être plus qu’un homme et le chef des chefs davantage encore. Vous n’aviez pas le droit de vous pousser à bout presque à en mourir. Egwene et moi, nous avons essayé de vous emmener avec nous quand nous avons été trop fatiguées pour continuer, mais vous n’avez pas voulu écouter. Vous êtes peut-être beaucoup plus fort que nous s’il faut en croire Egwene, pourtant vous êtes toujours de chair. Vous êtes le Car’a’carn, pas un nouveau Seia Doon en quête d’honneur. Vous avez un toh, une obligation, envers les Aiels, Rand al’Thor, dont vous ne pouvez vous acquitter si vous êtes mort. Vous ne pouvez pas tout faire vous-même. »
Pendant un instant, il fut juste capable de la regarder avec stupeur. Il avait à peine réussi à faire quelque chose, il avait pratiquement laissé la bataille à d’autres tandis qu’il trébuchait d’un endroit à l’autre en essayant de se rendre utile. Il n’avait même pas été capable d’empêcher Sammael de frapper où et quand il en avait envie. Et elle le morigénait pour en avoir trop fait.
« Je tâcherai de m’en souvenir », finit-il par dire. Ce qui n’empêchait pas qu’elle semblait prête à continuer ses remontrances. « Quelles nouvelles des Miagomas et des trois autres chefs ? » demanda-t-il autant pour la détourner vers un autre sujet que parce qu’il voulait savoir. Les femmes étaient rarement désireuses de s’arrêter avant de vous avoir aplati par terre à coups d’arguments, à moins que vous n’ayez réussi à leur changer les idées.
Cela marcha. Elle était pleine de son sujet, évidemment, et aussi empressée à enseigner qu’à réprimander. Le doux pincement de harpe d’Asmodean – pour une fois, quelque chose de plaisant, pastoral même – formait un bizarre fond musical pour ses paroles.
Les Miagomas, les Shiandes, les Darynes et les Codarras étaient campés en vue les uns des autres, à une lieue ou plus à l’est. Un flot régulier de guerriers et de Vierges se déplaçait entre les camps, y compris celui de Rand, mais uniquement entre sociétés – et Indirian et les autres chefs ne bougeaient pas. Ce n’était pas douteux maintenant qu’ils se joindraient en définitive à Rand, mais pas avant que les Sagettes aient terminé leurs entretiens.