« Elles parlent encore ? dit Rand. Par la Lumière, qu’est-ce qu’elles ont donc à discuter qui demande si longtemps ? Les chefs viennent pour me suivre, moi, pas elles. »
Elle lui adressa un regard neutre qui aurait été digne de Moiraine. « Les paroles des Sagettes concernent les Sagettes, Rand al’Thor. » Elle hésita, puis ajouta, comme faisant une concession : « Egwene vous en confiera peut-être quelque chose. Quand ce sera fini. » Le ton d’Aviendha impliquait qu’Egwene pourrait aussi s’en abstenir.
Elle résista à ses tentatives pour en savoir plus et, finalement, il renonça. Peut-être découvrirait-il ce qui était en question avant d’être échaudé et peut-être que non mais, dans l’un ou l’autre cas, il ne tirerait pas d’Aviendha un seul mot qu’elle ne voulait pas prononcer. Les Sagettes aielles valaient bien les Aes Sedai quand il s’agissait de garder leurs secrets et de s’entourer de mystère. Aviendha assimilait très bien cette leçon-là.
La présence d’Egwene à la réunion des Sagettes fut une surprise, ainsi que l’absence de Moiraine – il se serait attendu à ce qu’elle soit au beau milieu, tirant des ficelles pour favoriser ses plans – mais l’une se révéla la conséquence de l’autre. Les Sagettes qui venaient d’arriver avaient souhaité rencontrer une des Aes Sedai qui avaient suivi le Car’a’carn et bien qu’étant de nouveau sur pied après l’avoir Guéri, Moiraine avait affirmé ne pas en avoir le temps. Egwene avait été extirpée de ses couvertures pour la remplacer.
Cela fit rire Aviendha. Elle s’était trouvée dehors quand Sorilea et Bair avaient pratiquement traîné hors de sa tente Egwene qui tentait d’enfiler ses vêtements pendant qu’elles la pressaient. « Je lui ai crié qu’elle aurait à creuser des trous dans la terre avec ses dents cette fois si elle avait été attrapée en train de commettre un méfait et elle était si endormie qu’elle m’a crue. Elle a commencé à protester qu’elle s’y refuserait, avec tant d’énergie que Sorilea s’est mise à exiger de savoir ce qu’elle avait fait pour croire qu’elle le méritait. Vous auriez dû voir la tête d’Egwene. » Elle riait si fort qu’elle faillit perdre l’équilibre.
Asmodean la regardait avec méfiance – bien que pourquoi il réagissait ainsi, étant ce qu’il était et qui il était, fut une énigme pour Rand – par contre, Rand attendit patiemment qu’elle ait repris haleine. Pour de l’humour aiel, c’était anodin. Une plaisanterie qu’il aurait attendu de Mat plutôt que d’une femme, mais quand même anodin.
Quand elle se redressa en s’essuyant les yeux, il demanda : « Et les Shaidos, alors ? Ou est-ce que leurs Sagettes participent aussi à cette assemblée ? »
Elle répondit en gloussant encore de rire dans son vin ; elle considérait les Shaidos comme finis, valant à peine que l’on s’en préoccupe à présent. Des milliers de guerriers avaient été pris, on en ramenait encore un peu, et la bataille avait cessé à part quelques petites escarmouches çà et là. Toutefois, plus il tirait d’elle des informations, moins il voyait les Shaidos anéantis. Avec les quatre clans qui maintenaient Han occupé, le gros des partisans de Couladin avait franchi la Gaeline en bon ordre, emmenant même la plupart des prisonniers cairhienins qu’ils avaient capturés. Pire, ils avaient détruit derrière eux les ponts de pierre.
Aviendha ne s’en souciait pas, mais lui si. Des dizaines de milliers de Shaidos au nord de la rivière, aucun moyen de les combattre tant que les ponts n’étaient pas reconstruits et mettre en place les travées de bois requéraient du temps. C’est du temps dont il ne disposait pas.
À la fin des fins, alors qu’il n’y avait apparemment plus rien à dire sur les Shaidos, elle lui raconta ce qui gomma de son esprit ses inquiétudes concernant les Shaidos et les complications qu’ils provoqueraient. Elle le mentionna en passant, comme si elle l’avait presque oublié.
« Mat a tué Couladin ? s’exclama-t-il avec incrédulité quand elle eut terminé. Mat ?
— N’est-ce pas ce que j’ai dit ? » Les mots étaient vifs, mais le ton modéré. L’observant par-dessus le bord de sa coupe de vin, elle paraissait davantage s’intéresser à la manière dont il accueillerait la nouvelle qu’à déchiffrer s’il doutait ou non de sa parole.
Asmodean pinça plusieurs accords de quelque chose de martial ; la harpe semblait faire écho à des tambours et des trompettes. « Par certains côtés un jeune homme réservant autant de surprises que vous. Je me réjouis franchement d’avance de rencontrer le troisième d’entre vous, ce Perrin, un de ces jours. »
Rand secoua la tête. Ainsi finalement Mat n’avait pas échappé à l’attraction de ta’veren à ta’veren. Ou peut-être était-ce le Dessin qui l’avait rattrapé, et le fait que lui-même, Mat, était ta’veren. Quel que soit le cas, il se doutait que Mat n’était pas bien heureux en ce moment-ci. Mat n’avait pas compris la leçon que Rand avait apprise. Essaie de t’enfuir et le Dessin te ramène, souvent avec rudesse ; cours dans la direction où te tisse la Roue du Temps et, parfois, tu réussis à exercer un peu de maîtrise sur ta vie. Parfois. Avec de la chance, possiblement davantage que celle attendue, du moins à la longue. Mais il avait des problèmes plus urgents que Mat, ou les Shaidos, maintenant que Couladin était mort.
Un coup d’œil à l’entrée de la tente lui indiqua que le soleil était haut, bien que ce qu’il vit par ailleurs fut deux Vierges assises sur leurs talons juste au-dehors, leurs lances en travers des genoux. Une nuit et la majeure partie d’une matinée alors qu’il était inconscient et Sammael soit n’avait pas tenté de le retrouver, soit n’y était pas parvenu.
Il prenait soin d’utiliser ce nom même en son for intérieur, encore que un autre s’imposait présentement au fond de son esprit. Tel Janin Aellinsar. Aucune archive historique ne mentionnait ce nom, aucun fragment dans la bibliothèque de Tar Valon ; Moiraine lui avait dit tout ce que les Aes Sedai connaissaient des Réprouvés, et ce n’était guère plus que ce que relataient les contes villageois. Même Asmodean l’avait toujours appelé Sammael, quoique pour une raison différente. Longtemps avant que soit terminée la Guerre de l’Ombre, les Réprouvés avaient adopté les noms que les hommes leur avaient donnés, comme si c’étaient des symboles de renaissance dans l’Ombre. Asmodean avait un mouvement de recul en entendant son véritable nom – Joar Addam Nessosin – et il prétendait avoir oublié les autres au cours des trois mille ans écoulés.
Peut-être n’avait-il pas de raison valable de dissimuler ce qui se passait à l’intérieur de sa tête – peut-être était-ce de sa part seulement une tentative de nier la réalité – mais Sammael l’homme demeurait. Et en tant que Sammael il devait payer le prix pour chaque Vierge de la Lance qu’il avait tuée. Les Vierges que lui, Rand, n’avait pas réussi à protéger.
Alors même qu’il en prenait la résolution, il esquissa une grimace. Il avait commencé en renvoyant Weiramon à Tear – la Lumière aidant, seuls lui et Weiramon savaient jusqu’ici la mesure de ce commencement – mais il ne pouvait pas partir en quête de Sammael, quoi qu’il désire ou ait juré. Pas encore. Il y avait des questions à régler d’abord ici à Cairhien. Aviendha pensait qu’il ne comprenait pas le ji’e’toh, d’accord, et peut-être que c’était exact, mais il savait ce qu’était le devoir et il en avait un envers Cairhien. D’ailleurs, il y avait des moyens de le conjuguer avec Weiramon.
Se hissant sur son séant – et tâchant de masquer l’effort que cela représentait – il se drapa dans la couverture aussi décemment que possible et se demanda où étaient ses vêtements ; il n’aperçut rien que ses bottes posées derrière Aviendha. Elle le savait probablement. Des gai’shains l’avaient peut-être déshabillé, mais ce pouvait aussi bien être elle. « Il faut que je me rende dans la cité. Natael, faites seller Jeade’en et faites-le amener ici.