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Moiraine surgit au milieu d’eux si vite qu’on aurait dit que c’était par l’effet du Pouvoir, passant sans à-coup de l’un à l’autre. Sa façon d’être rendait pratiquement compréhensibles pour Rand les instructions calmes et impérieuses sorties de ses lèvres, si empreintes de la certitude qu’elles seraient obéies qu’effectivement ne pas obéir aurait semblé ridicule. En un rien de temps, elle surmonta les résistances, réduisit à néant les objections, les renvoya tous tant qu’ils étaient à leur ouvrage en les houspillant. Les deux chargés du porche ne tardèrent pas à tirer et à pousser avec plus d’ardeur que jamais, non sans jeter de fréquents coups d’œil à Moiraine quand ils pensaient qu’elle ne les regardait pas. A sa manière, elle était encore plus dure que Lan.

À la connaissance de Rand, l’ensemble de ces choses-là en bas étaient des angreals, des saangreah ou des ter’angreals, fabriqués avant la Destruction du Monde pour amplifier le Pouvoir ou pour l’utiliser diversement. Fabriqués avec le Pouvoir, certainement, et pourtant à présent personne, y compris les Aes Sedai, ne savait plus mettre au point ces choses-là. Lui-même possédait davantage qu’une intuition concernant ce à quoi servait le porche torse –c était une entrée dans un autre monde – mais quant au reste il n’en avait aucune idée. Nul être vivant n’en avait. Voilà pourquoi Moiraine s’activait avec une telle application afin qu’un aussi grand nombre que possible soit transporté à la Tour pour y être étudié. Peut-être que même la Tour ne contenait pas une quantité d’objets de Pouvoir aussi importante que celle qui gisait sur cette place, bien que censée posséder la plus importante collection du monde. Quoi qu’il en soit, la Tour n’était au courant que de l’usage de quelques-uns.

Ce qui était dans les chariots ou épars sur le pavage n’intéressait pas Rand ; il avait déjà pris là-bas ce dont il avait besoin. Avait déjà pris plus qu’il ne le souhaitait, jusqu’à un certain point.

Au centre de la place, près des restes carbonisés d’un grand arbre de soixante coudées, se dressait une petite forêt de hautes colonnes de verre, chacune presque aussi haute que l’arbre et d’une telle minceur qu’on avait l’impression que la première bourrasque les abattrait toutes. Même alors que le bord de l’ombre les effleurait, ces colonnes captaient et réfléchissaient la lumière du soleil en scintillements et étincelles. Pendant des années innombrables, des Aiels avaient pénétré dans leur dédale et en étaient ressortis marqués comme Rand, mais seulement sur un bras, marque les désignant comme chefs de clan. Ils sortaient marqués ou ne ressortaient pas. Des Aielles aussi étaient venues jusqu’à cette cité, sur le chemin les conduisant à devenir Sagettes. Personne d’autre, personne n’entrait et n’en revenait vivant. Un homme peut se rendre une fois à Rhuidean, une femme deux fois ; davantage implique la mort. C’est ce qu’avaient dit les Sagettes, et c’était la vérité, à cette époque-là. Maintenant, n’importe qui pouvait entrer dans Rhuidean.

Des centaines d’Aiels arpentaient les rues, et un nombre croissant d’entre eux avaient emménagé dans les bâtiments ; chaque jour, davantage des plates-bandes au centre des avenues arboraient des plants de fèves, de courges ou de zemaïs laborieusement arrosés avec des cruches d’argile remplies dans l’immense lac récemment surgi dans l’extrémité sud de la vallée, la seule nappe d’eau de cette dimension dans le pays entier. Des milliers avaient dressé leurs camps dans les montagnes environnantes, même sur le Chaendaer où auparavant ils n’étaient venus que cérémonieusement pour envoyer un seul homme ou une seule femme à la fois dans Rhuidean.

Où qu’il aille, Rand apportait changement et destruction. Cette fois, il espérait contre tout espoir que le changement serait pour le mieux. C’était encore possible. L’arbre brûlé le narguait. L’Avendesora, le légendaire Arbre de Vie ; les récits ne mentionnaient jamais son emplacement et le découvrir là avait été une surprise. Moiraine affirmait qu’il était toujours vivant, qu’il referait des pousses mais, jusqu’ici, il ne voyait que de l’écorce noircie et des branches dénudées.

Avec un soupir, il se détourna de la fenêtre vers une grande pièce, encore que pas la plus vaste salle de Rhuidean, avec des hautes fenêtres sur deux côtés, son plafond en forme de coupole recouvert d’une mosaïque fantastique d’animaux et d’hommes ailés. La majeure partie du mobilier demeuré dans la cité avait depuis longtemps pourri même en dépit de la sécheresse et beaucoup du peu restant était rongé par des insectes et criblé de trous de vers. Par contre, à l’autre bout de la salle se dressait un siège à haut dossier, solide et ses dorures pratiquement intactes mais mal assorti avec la table, un large meuble aux bords et aux pieds sculptés en abondance de fleurs. Quelqu’un avait astiqué le bois avec de la cire d’abeille avec tant de soin qu’il luisait en dépit du passage du temps. Les Aiels les avaient dénichés pour lui, bien que secouant la tête devant pareils objets ; dans le Désert, il y avait peu d’arbres en mesure de donner du bois assez long et droit pour construire ce siège et aucun pour la table.

Ils représentaient l’unique mobilier selon ses notions de ce qu’est un ameublement. Un tapis en soie d’Illian, bleu et or, butin de quelque ancienne bataille, couvrait les dalles rouge sombre au milieu de la salle. Des coussins étaient disséminés çà et là, en soies aux couleurs vives et ornés de glands. Voilà ce que les Aiels utilisaient en guise de siège, quand ils ne se contentaient pas de s’asseoir sur leurs talons, aussi à leur aise que lui le serait dans un fauteuil rembourré.

Six hommes s’adossaient aux coussins sur le tapis. Six chefs de clan, représentant les clans qui avaient suivi Rand jusqu’ici. Ou plutôt qui avaient suivi Celui qui Vient avec l’Aube. Pas toujours avec enthousiasme. Il pensait que Rhuarc – un homme à large carrure et aux yeux bleus, avec d’épaisses mèches grises dans ses cheveux roux foncé – éprouvait de l’amitié pour lui, mais pas les autres. Six seulement sur les douze.

Laissant de côté le fauteuil, Rand s’assit en tailleur en face des Aiels. En dehors de Rhuidean, les seuls sièges du Désert étaient les fauteuils de chef, dont seul le chef se servait et seulement pour trois motifs : être proclamé chef de clan, accepter avec honneur la soumission d’un ennemi ou prononcer un jugement. Occuper le fauteuil en présence de ces hommes maintenant aurait impliqué qu’il entendait faire l’une de ces trois choses.

Ils portaient le cadin sor, tunique et culotte dans des teintes de brun et de gris qui se fondaient dans le paysage, et des bottes souples lacées jusqu’au genou. Même ici, en réunion avec l’homme qu’ils avaient proclamé le Car’acam, le chef des chefs, chacun avait à la ceinture un poignard à lourde lame et la shoufa gris brun drapée comme une large écharpe autour du cou ; si l’un d’eux se couvrait le visage avec le voile noir, partie intégrante de la shoufa, il serait prêt à tuer. Ce n’était pas à exclure des possibilités. Ces hommes s’étaient combattus dans un cycle perpétuel de raids, de batailles et de vengeances de clans. Ils l’observaient, l’attendaient, mais l’attente d’un Aiel évoquait toujours une promptitude à agir, avec soudaineté et violence.

Bael, l’homme le plus grand que Rand avait jamais vu, et Jheran, mince comme une lame et vif comme une mèche de fouet, se tenaient aussi écartés l’un de 1 : autre qu’ils le pouvaient en restant sur le tapis. Il y avait une guerre à mort entre les Goshiens de Bael et les Shaarads de Jheran, maintenue en veilleuse à cause de Celui qui Vient avec l’Aube mais pas oubliée. Et peut-être que la Paix de Rhuidean était encore respectée, malgré tout ce qui s’était passé. Pourtant, les sons tranquilles de la harpe formaient un vif contraste avec le refus patent de Bael et de Jheran de s’adresser un coup d’œil. Six paires d yeux, bleus, verts ou gris, dans des visages tannés par le soleil ; les Aiels donnaient à des faucons l’air d’être apprivoisés.