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De son propre mouvement, Suline choisit vingt Vierges en plus d’elle-même pour l’accompagner à l’intérieur. D’une part, il était content qu’elle ne veuille pas garder autour de lui la totalité des lances. D’autre part, il aurait aimé qu’Enaila, Lamelle et Somara ne soient pas de ces vingt-là. Les regards pensifs qu’elles posaient sur lui – en particulier Lamelle, une femme maigre, à la mâchoire carrée, avec des cheveux roux foncé, qui avait près de vingt ans de plus que lui – le faisaient grincer des dents tandis qu’il s’efforçait de sourire d’un air rassurant. Aviendha avait dû s’arranger d’une façon quelconque pour leur parler, à elles et à Suline, derrière son dos. Je suis peut-être incapable d’obtenir quoi que ce soit des Vierges, pensa-t-il avec détermination, mais que je brûle s’il y a une seule Aielle qui n’apprendra pas que je suis le Car’a’carn !

Les autres Puissants Seigneurs l’accueillirent au pied du large escalier de pierre grise qui s’élevait de la cour, tous en cottes de soie éclatante de couleur et incrustation de bandes de satin, et en bottes ornées d’argent. C’était visible qu’aucun d’eux ne se rendait compte que Meilan s’en était allé à sa rencontre alors que lui-même était déjà en route. Torean au visage en pomme de terre, curieusement mou pour quelqu’un d’apparence aussi massive, humait avec anxiété un mouchoir parfumé. Gueyam, dont la barbe huilée donnait par contraste l’impression qu’il avait une tête plus chauve qu’elle n’était, serrait des poings de la taille de petits jambons et dardait sur Meilan des coups d’œil enflammés alors même qu’il s’inclinait devant Rand. Le nez pointu de Simaan avait l’air de frémir d’indignation ; Maraconn, aux yeux bleus, ce qui était une rareté dans le Tear, pinçait ses lèvres minces au point qu’elles disparaissaient presque ; et tandis que le visage étroit de Hearne était tout sourires, il tirait sans s’en rendre compte sur le lobe d’une de ses oreilles, selon son habitude quand il était furieux. Seul Aracome svelte comme une lame d’épée ne témoignait extérieurement d’aucune émotion, mais aussi bien il maintenait presque toujours avec soin sa colère à couver sous la cendre jusqu’à ce qu’il soit prêt à la laisser éclater.

L’occasion était trop belle pour ne pas en profiter. Remerciant silencieusement Moiraine pour ses leçons – il est plus facile de décocher un croc-en-jambe à un sot que de l’assommer, disait-elle – Rand serra avec cordialité la main dodue de Torean et tapa Gueyam sur la pointe d’une épaule charnue, répondit au sourire de Hearne par un sourire assez chaud pour un compagnon familier et adressa en silence un signe de tête à Aracome avec un regard évoquant la même chose. Simaan et Maraconn, il ignora pratiquement leur présence après un seul coup d’œil à chacun aussi froid et dépourvu de relief qu’un étang profond en hiver.

Point n’était besoin de plus pour le moment, en dehors de surveiller le mouvement de leurs yeux qui se détournaient et la crispation de leurs traits sous l’empire de la réflexion. Ils avaient joué au Daes Dae’mar, le Jeu des Maisons, pendant leur vie entière et séjourner parmi les Cairhienins, capables de trouver cent significations dans un haussement de sourcils ou une toux, n’avait qu’aiguisé leur promptitude à réagir. Chacun savait que Rand n’avait aucune raison de se montrer amical avec lui, mais chacun devait se demander si cette attitude ne servait pas seulement à masquer quelque chose de réel avec quelqu’un d’autre. Simaan et Maraconn semblaient les plus soucieux, pourtant les autres dévisageaient ces deux-là avec peut-être plus de suspicion. Peut-être sa froideur avait-elle été la vraie couverture. Ou bien était-ce ce qu’ils étaient censés penser.

Pour sa part, Rand se disait que Moiraine serait fière de lui, et de même Thom Merrilin. Même si aucun parmi ces sept ne complotait activement contre lui en ce moment – quelque chose sur quoi, à son avis, même Mat n’aurait pas parié – des hommes dans leur situation pouvaient beaucoup pour désorganiser ses plans sans qu’on les voie, et ils le feraient par habitude sinon pour aucun autre mobile. Ou ils l’auraient fait. Il les avait désorientés maintenant. S’il réussissait à les maintenir dans cette incertitude, ils seraient trop occupés à se surveiller mutuellement, et craindraient trop d’être espionnés à leur tour pour lui causer des difficultés. Ils pourraient même pour une fois obéir sans découvrir cent raisons pour que les choses soient exécutées différemment de ce qu’il voulait. Bah, c’était peut-être trop demander.

Sa satisfaction s’évapora quand il vit le sourire sardonique d’Asmodean. Le regard perplexe d’Aviendha était encore pire. Elle s’était trouvée dans la Pierre de Tear ; elle savait qui étaient ces hommes et pourquoi il les avait envoyés ici. Je fais ce que je dois, songea-t-il, morose, en regrettant que cela donne l’impression qu’il essayait de s’excuser.

« Entrons », dit-il plus sèchement qu’il n’en avait l’intention, et les sept Puissants Seigneurs sursautèrent comme s’ils se rappelaient subitement qui il était et ce qu’il était.

Ils voulurent se presser autour de lui tandis qu’il montait l’escalier mais, à part Meilan qui montrait le chemin, les Vierges se rangèrent simplement en un cercle impénétrable autour de lui et les Puissants Seigneurs formèrent l’arrière-garde avec Asmodean et les seigneurs de moindre rang. Aviendha resta naturellement à son côté et Suline de l’autre, Somara et Lamelle avec Enaila étaient juste derrière. Elles auraient pu lui toucher le dos en allongeant le bras sans avoir à s’étirer. Il gratifia Aviendha d’un coup d’œil accusateur et elle haussa les sourcils à son adresse avec un air tellement interrogateur qu’il crut presque qu’elle n’y était pour rien. Presque.

Les couloirs du Palais étaient vides à l’exception de serviteurs en livrée sombre qui s’inclinaient en abaissant la poitrine presque jusqu’à leurs genoux ou plongeaient dans une révérence aussi profonde à son passage mais, quand il pénétra dans la Grande Salle du Soleil, il découvrit que la noblesse du Cairhien n’avait pas été entièrement exclue du Palais.

« Le Dragon Réincarné arrive », entonna un homme aux cheveux blancs juste à l’intérieur de l’énorme porte dorée aux battants ornés du Soleil Levant. Sa tunique rouge brodée d’étoiles à six branches bleues, flottant un peu sur lui après son séjour au Cairhien, le désignait comme un serviteur de haut rang de la Maison de Meilan. « Bienvenue au Seigneur Dragon Rand al’Thor. Gloire au Seigneur Dragon. »

Un grondement emplit aussitôt la salle jusqu’à sa voûte oblique, cent coudées au-dessus. « Bienvenue au Seigneur Dragon Rand al’Thor ! Gloire au Seigneur Dragon ! Que la Lumière illumine le Seigneur Dragon ! » Le silence qui suivit parut doublement lourd par comparaison.

Entre de massives colonnes carrées en marbre aux épaisses veines d’un bleu si profond qu’il en était presque noir se tenaient plus de Tairens que Rand ne s’y attendait, rang après rang de Seigneurs et de Nobles Dames du Pays vêtus de leurs plus beaux atours, avec des coiffures pointues en velours et des cottes aux amples manches à rayures, en robes de couleurs vives et collerettes de dentelle et avec des bonnets ajustés aux broderies compliquées ou semés de perles ou de petites pierres précieuses.

Derrière eux, il y avait des Cairhienins, en habits sombres excepté des crevés de couleur en travers du corsage des robes ou du buste des tuniques s’arrêtant aux genoux. Plus nombreuses étaient les bandes aux couleurs de la Maison, plus haut était le rang du porteur de cet habit, mais des hommes et des femmes avec ces couleurs du cou à la taille ou plus bas se trouvaient derrière des Tairens appartenant manifestement à des Maisons de moindre importance, avec de la broderie au fil jaune au lieu de fil d’or, et de la laine au lieu de soie. Un nombre pas négligeable de Cairhienins avaient rasé et poudré le devant de leur crâne ; tous les plus jeunes l’avaient fait.