« Que dois-je entreprendre pour amener à moi les Reyns ? dit-il. Vous étiez sûr qu’ils viendraient, Rhuarc. »
Le chef des Taardads le regarda avec calme ; pour toute l’expression qu’il avait, son visage aurait pu être en pierre sculptée. « Attendre. Rien que cela. Dhearic les amènera. À un moment donné. »
Han, aux cheveux blancs, étendu près de Rhuarc, pinça la bouche comme s’il allait cracher. Sa figure basanée avait comme d’ordinaire un air revêche. « Dhearic a vu trop d’hommes et de Vierges de la Lance rester assis pendant des jours les yeux perdus dans le vide, puis jetant leurs lances à terre. Les jetant !
— Et prenant la fuite, ajouta à mi-voix Bael. Je l’ai vu de mes propres yeux chez les Goshiens, même de mon propre enclos, qui partaient en courant. Et toi, Han, chez les Tomanelles. Nous l’avons tous vu. Je ne crois pas qu’ils sachent vers où ils fuient, ils savent seulement ce qu’ils fuient.
— De lâches serpents », commenta Jheran d’un ton sec. Du gris striait ses cheveux châtain clair ; il n’y avait pas d’hommes jeunes parmi les chefs de clan aiels. « Des vipères puantes qui se tortillent pour fuir leur propre ombre. » Un léger mouvement de ses yeux bleus vers l’autre bout du tapis indiqua clairement qu’il entendait ainsi décrire l’ensemble des Goshiens, pas seulement ceux qui avaient jeté à terre leur lance.
Bael esquissa un mouvement comme pour se lever, son expression se durcissant encore si c’était possible, mais son voisin lui posa la main sur le bras dans un geste d’apaisement. Bruan, des Nakaïs, était aussi massif et aussi puissant que deux forgerons, mais il avait une nature placide qui paraissait bizarre chez un Aiel. « Nous avons tous vu s’enfuir des guerriers et des Vierges de la Lance. » Il avait un ton presque indolent, et ses yeux gris le paraissaient aussi, mais Rand savait que ce n’était pas le cas ; même Rhuarc considérait Bruan comme un combattant redoutable et un tacticien retors. Par chance, Bruan n’était pas plus fort que Rhuarc pour Rand. Mais il était venu pour seconder Celui qui Vient avec l’Aube ; il ne connaissait pas Rand al’Thor. « Comme tu l’as vu toi-même, Jheran. Tu sais à quel point c’était dur d’affronter ce qu’ils affrontent. Si tu ne peux pas traiter de lâches ceux qui sont morts parce qu’ils ne pouvaient pas l’admettre, peux-tu dire lâches ceux qui fuient pour la même raison ?
— Ils n’auraient jamais dû être au courant », marmotta Han en pétrissant son coussin bleu aux glands rouges comme la gorge d’un ennemi. « C’était pour ceux qui peuvent entrer dans Rhuidean et survivre. »
Il adressait ces paroles à personne en particulier, mais elles devaient être destinées aux oreilles de Rand. C’est Rand qui avait révélé à tous ce qu’un homme apprenait au milieu des colonnes de verre sur la place, révélé suffisamment pour que les chefs et les Sagettes ne se dérobent pas quand on leur demandait le reste. S’il existait un Aiel dans le Désert qui ne connaissait pas maintenant la vérité, c’est qu’il n’avait parlé à personne depuis un mois.
Loin d’être le glorieux héritage de bataille auquel croyaient la plupart, les Aiels avaient commencé comme réfugiés désemparés après la Destruction du Monde. Tous ceux qui avaient survécu étaient des réfugiés, évidemment, mais les Aiels ne s’étaient jamais considérés comme désemparés. Pire, ils avaient été des fidèles de la Voie de la Feuille, se refusant à exercer la moindre violence même pour défendre leur vie. Aiel signifiait « voués » dans l’An-cienne Langue et c’était à la paix qu’ils étaient voués. Ceux qui se nommaient Aiels actuellement étaient les descendants de ceux qui avaient trahi l’engagement d’innombrables générations. Seul demeurait un reste de cette croyance : un Aiel était prêt à mourir plutôt que prendre en main une épée. Ils avaient toujours estimé que c’était une marque de leur fierté, de ce qui les distinguait de ceux qui vivaient en dehors du Désert.
Il avait entendu des Aiels dire qu’ils avaient commis quelque péché pour avoir été placés dans ce Désert déshérité. Maintenant ils savaient lequel. Les hommes et les femmes qui avaient bâti Rhuidean et étaient morts ici – ceux appelés les Aiels Jenns, le clan qui n’existait pas, les rares fois où l’on en parlait – étaient ceux qui avaient été fidèles aux Aes Sedai d’avant la Destruction du Monde. C’était dur d’admettre que ce que l’on a toujours cru est un mensonge.
« Il fallait que ce soit dit », déclara Rand. Ils avaient le droit de savoir. Un homme ne devrait pas avoir à vivre dans le mensonge. Leur propre prophétie annonçait que je les briserais. Et je ne pouvais pas agir autrement. Le passé était révolu ; il avait à se préoccuper de l’avenir. Certains parmi ces hommes n ’ont pas de sympathie pour moi et certains me haïssent parce que je ne suis pas né au milieu d’eux, mais ils suivent. J’ai besoin d’eux tous. « Et les Miagomas ? »
Erim, allongé entre Rhuarc et Han, secoua la tête. Sa chevelure, jadis d’un roux éclatant, était à moitié blanche, mais ses yeux verts avaient le regard ferme de n’importe quel homme plus jeune. Ses mains puissantes, larges et longues et dures, annonçaient que ses bras aussi étaient forts. « Ce n’est qu’après avoir pris son élan que Timolan laisse ses pieds savoir de quel côté il sautera.
— Quand Timolan était un jeune chef, dit Jheran, il a tenté d’unir les clans et a échoué. Cela ne lui plaira guère que finalement arrive quelqu’un qui a réussi là où il n’a abouti à rien.
— Il viendra, répliqua Rhuarc. Timolan ne s’est jamais cru Celui qui Vient avec l’Aube. Et Janwin amènera les Shiandes. Seulement ils attendront. Ils doivent d’abord mettre de l’ordre dans leurs idées.
— Ils doivent admettre que Celui qui Vient avec l’Aube est un natif des Terres Humides, riposta sèchement Han. Sans vouloir vous offenser, Car’a’carn. » Il n’y avait pas d’obséquiosité dans sa voix ; un chef n’était pas un roi, pas plus que le chef des chefs. Au mieux, celui-ci était le premier parmi ses égaux.
« Les Darynes et les Codarras finiront par se présenter aussi, je pense », dit Bruan calmement. Et vite, de peur que le silence ne donne un prétexte pour danser avec les lances. Au mieux le premier parmi ses égaux. « Ils ont perdu plus que n’importe quel autre clan lors des temps de morosité. » C’était ainsi que les Aiels avaient choisi d’appeler la longue période de méditation amère avant que quelqu’un tente d’échapper à sa condition d’Aiel. « Pour le moment, Mandelain et Indirian se préoccupent de maintenir la cohésion de leurs clans, et l’un et l’autre voudront voir de leurs propres yeux les Dragons sur vos bras, mais ils viendront. »
Cela ne laissait qu’un clan à examiner, celui dont aucun des chefs ne désirait mentionner le nom. « Quelles nouvelles de Couladin et des Shaidos ? » questionna Rand.
Un silence lui répondit, rompu seulement par la douce mélodie sereine de la harpe à l’arrière-plan, chacun attendant qu’un autre parle, tous approchant d’aussi près que c’était possible pour un Aie ! de se montrer mal à l’aise. Jheran contemplait l’ongle de son pouce en fronçant les sourcils et Bruan jouait avec un des glands argentés de son coussin vert. Même Rhuarc étudiait le tapis.
Des hommes et des femmes en tunique blanche aux allures gracieuses apparurent dans ce silence, remplissant de vin des gobelets d’argent ciselé qu’ils posaient à côté de chaque personne présente, apportant de petites assiettes d’argent avec des olives, des raretés dans le Désert, et du fromage de brebis blanc, ainsi que les noix claires et ridées que les Aiels nommaient pecaras. Les visages de ces Aiels dans ces capuches blanches avaient les paupières baissées et une humilité inhabituelle dans leur expression.