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Juilin se leva et plongea un regard dur dans les yeux de Nynaeve. « Il est temps de partir. Peut-être que nous ressortirons assez dans le paysage pour que Moghedien nous découvre, mais j’en doute ; il y a des gens qui s’éparpillent dans toutes les directions où ils peuvent fuir. D’ici deux heures, ce sera non pas deux incendies mais cinquante et éviter Moghedien ne servira pas à grand-chose si nous sommes mis en pièces par la populace. Les émeutiers s’en prendront aux chapiteaux des spectacles une fois qu’ils auront démoli tout ce qui peut être détruit dans la ville.

— Ne prononcez pas ce nom », ordonna sèchement Nynaeve avec un froncement de sourcils à l’adresse d’Elayne que celle-ci ne vit pas. Laisser les hommes en savoir trop est toujours une erreur. L’ennui, c’est que Juilin avait raison, mais laisser un homme s’en rendre compte trop vite est aussi une erreur. « Je réfléchirai à votre suggestion, Juilin. Je serais consternée de m’enfuir sans motif valable puis d’apprendre qu’un navire était arrivé juste après notre départ. » Il la dévisagea comme si elle était folle, et Thom secoua la tête encore qu’Elayne ait continué à l’immobiliser pour la laver, mais une silhouette qui se frayait un chemin au milieu des chariots fit que Nynaeve se rasséréna. « Peut-être est-il déjà arrivé. »

Le cache-œil peint d’Uno et son visage couturé de cicatrices, son nouet de cheveux au sommet du crâne et l’épée sur son dos, lui valurent des saluts distraits de Petra et des divers Chavana ainsi qu’un frisson de Mueline. Il avait accompli en personne toutes les visites vespérales, bien que sans avoir rien à signaler. Sa présence maintenant devait signifier que quelque chose s’était produit.

Comme d’habitude il adressa à Birgitte un large sourire dès qu’il l’aperçut et roula son œil unique dans un passage en revue ostentatoire de sa poitrine mise en évidence et, comme d’habitude, elle lui rendit son sourire et le toisa de la tête aux pieds d’un regard indolent. Pour une fois, cependant, Nynaeve se moquait de leur façon répréhensible de se conduire. « Y a-t-il un navire ? »

Le sourire d’Uno s’effaça. « Il y a un sacr… un bateau, répliqua-t-il d’un air sombre, si je peux vous y amener entière.

— Nous sommes parfaitement au courant des émeutes. Sûrement quinze guerriers du Shienar sont capables de nous guider sans encombre au travers.

— Vous êtes au courant des manifestations, répliqua-t-il entre ses dents, toisant Thom et Juilin. Est-ce que vous êtes aussi sacr… est-ce que vous savez que les hommes de Masema se battent dans les rues avec les Blancs Manteaux ? Est-ce que vous savez qu’il a sacr… qu’il a ordonné à ses fidèles de conquérir l’Amadicia par le feu et par l’épée ? Il y a déjà des milliers qui ont traversé cette sacr… aagh ! la rivière.

— C’est bien possible, riposta Nynaeve d’une voix ferme, mais j’attends de vous que vous vous conduisiez comme vous l’aviez dit. Vous avez promis de m’obéir, à moi, si vous vous souvenez. » Elle avait appuyé légèrement sur le « moi » et lancé à Elayne un coup d’œil significatif.

Feignant de ne pas le voir, Elayne se redressa, son gant de toilette ensanglanté à la main, et reporta son attention sur Uno. « On m’a toujours dit que les guerriers du Shienar étaient parmi les plus valeureux du monde. » L’accent tranchant de sa voix s’était soudain transformé en ton souverain tout soie et miel. « J’ai entendu bien des récits de la bravoure des hommes du Shienar quand j’étais enfant. » Elle posa une main sur l’épaule de Thom, mais ses yeux restèrent fixés sur Uno. « Je m’en souviens encore. J’espère que je me les rappellerai toujours. »

Birgitte se rapprocha et commença à masser la nuque d’Uno en le regardant droit dans l’œil. Cet œil rouge à l’expression farouche sur son cache-œil ne semblait nullement l’impressionner. « Surveiller la Grande Dévastation pendant trois mille ans », dit-elle avec douceur. Avec douceur. Voilà deux jours qu’elle n’avait plus parlé à Nynaeve de cette façon-là ! « Trois mille ans et jamais un pas en arrière qui n’ait été payé dix fois plus dans le sang. Ceci n’est peut-être pas Enkara ou le Col de Soralle, mais je sais ce que vous ferez.

— Qu’est-ce que vous avez fabriqué ? grommela-t-il, lu toutes les sacrées histoires des sacrées Marches ? » Aussitôt il tiqua et jeta un coup d’œil à Nynaeve. Elle avait jugé nécessaire de lui préciser qu’elle attendait de lui un langage d’une parfaite politesse. Il ne le prenait pas bien, mais il n’y avait pas d’autre moyen d’empêcher les rechutes, et Birgitte ne devrait pas la regarder avec cet air réprobateur. « Pouvez-vous les convaincre ? dit-il à l’adresse de Thom et de Juilin. Ce sont de sacr… des folles de tenter ça. »

Juilin leva les bras au ciel et Thom éclata de rire. « Avez-vous jamais connu une femme qui suit un conseil de bon sens quand elle n’en a pas envie ? » répliqua le ménestrel. Il grogna comme Elayne ôtait sa compresse et commençait à tamponner la plaie de son cuir chevelu avec peut-être un peu plus de vigueur que ce n’était strictement nécessaire.

Uno secoua la tête. « Bah, si je dois me faire entortiller, je suppose que je n’y échapperai pas. Mais attention. Les partisans de Masema ont découvert le bateau – le Serpent-de-rivière ou quelque chose comme ça – moins d’une heure après son accostage, seulement les Blancs Manteaux s’en sont emparés. Voilà ce qui a déclenché cette petite bagarre. La mauvaise nouvelle, c’est que les Blancs Manteaux occupent encore les docks. La pire est que Masema semble avoir oublié cette histoire de bateaux – je suis allé le trouver et il n’a rien voulu entendre à propos de bateaux ; tout ce dont il sait parler, c’est de pendre les Blancs Manteaux et d’obliger l’Amadicia à plier le genou devant le Seigneur Dragon quand bien même il devrait incendier le pays entier – mais il n’a pas pris la peine d’avertir tous ses partisans. Il y a eu des combats près de la rivière et cela dure peut-être encore. Vous faire traverser les émeutes sera assez difficile mais si on se bat sur les quais je ne promets rien. Et comment je vous amènerai à bord d’un bateau qui est aux mains des Blancs Manteaux, je n’en ai pas la moindre idée. » Relâchant un long soupir, il essuya la sueur sur son front avec le dos d’une main pleine de cicatrices. La tension provoquée par un aussi long discours sans émettre de jurons se lisait clairement sur son visage.

Nynaeve serait peut-être revenue sur son interdiction de parsemer de jurons son langage à ce moment – si elle n’avait pas été trop abasourdie pour proférer un son. Ce devait être une coïncidence. Par la Lumière, j’avais dit n’importe quoi pour un navire, mais je ne m’attendais pas à ça. Pas à ça ! Elle se demandait pourquoi Elayne et Birgitte la dévisageaient avec des expressions aussi détachées. Elles étaient au courant de tout aussi bien qu’elle et aucune n’avait évoqué cette possibilité. Les trois hommes échangeaient des coups d’œil soucieux, visiblement conscients qu’il se passait quelque chose et tout aussi manifestement ignorants de ce que c’était, ce pour quoi merci à la Lumière. Les choses se passaient beaucoup mieux quand ils ne savaient pas tout.

Ce devait juste être une coïncidence.

En un sens, elle fut plus que contente de fixer son regard sur un autre homme avançant au milieu des chariots ; cela fournissait une excuse pour détourner les yeux d’Elayne et de Birgitte. Et par ailleurs la vue de Galad la mit dans ses petits souliers.

Il portait un simple manteau brun et un bonnet plat en velours au lieu de sa cape blanche et de son armure étincelante, mais son épée était toujours attachée à son côté. Il n’était pas venu avant au campement et l’effet de sa figure fut saisissant. Mueline esquissa involontairement un pas en avant et les deux sveltes acrobates se penchèrent, lèvres entrouvertes. Les Chavana étaient manifestement oubliés, et pas contents de l’être. Même Clarine rajusta sa robe en le regardant, jusqu’à ce que Petra ôte sa pipe de sa bouche et dise quelques mots. Alors elle vint le rejoindre à l’endroit où il était assis et serra le visage de Petra contre son ample poitrine. Néanmoins, son regard continua à suivre Galad par-dessus la tête de son mari.