Elle se haussa sur la pointe des pieds, pour s’assurer qu’il ne manque pas de voir son sourire. Lequel lui fit rentrer le menton dans son col. « Du premier jusqu’au dernier, Capitaine. Sinon, je vous tranche les oreilles d’un coup de rasoir. »
La bouche de Neres s’ouvrit dans un mouvement de colère, puis subitement ses yeux s’écarquillèrent, leur regard fixé au-delà d’elle. « Très bien, répliqua-t-il vivement, mais je compte sur une compensation financière quelconque, notez-le. Je donne des aumônes au Nouvel An et ce jour-là est passé depuis longtemps. »
En rabaissant les talons sur le pont, elle regarda par-dessus son épaule avec méfiance. Thom, Juilin et Uno étaient là, les observant, elle et Neres, d’un air débonnaire. Aussi débonnaire que possible étant donné les traits d’Uno et le sang qui lui maculait la figure. D’un air beaucoup trop détaché.
Avec un reniflement sec, elle déclara : « Je les verrai tous à bord avant que quelqu’un touche à un cordage », puis elle partit à la recherche de Galad. Elle estimait qu’il avait droit à des remerciements. Il avait pensé que ce qu’il faisait était ce qu’il fallait faire. C’est ça l’ennui avec les meilleurs des hommes. Ils s’imaginent toujours qu’ils font ce qu’il faut. N’empêche, quoi que Thom, Juilin et Uno aient fait, ils avaient coupé effectivement court à une discussion.
Elle trouva Galad avec Elayne, la frustration peinte sur ce beau visage. Il se rasséréna en l’apercevant. « Nynaeve, j’ai payé votre passage jusqu’à Boannda. C’est seulement à mi-chemin d’Altara, où le Boern se jette dans l’Eldar, mais je n’avais pas les moyens de payer pour aller plus loin. Le capitaine Neres a pris jusqu’au dernier sou de ma bourse et j’ai dû emprunter en plus. Ce diable d’homme exige dix fois plus que le prix normal. J’en suis désolé, mais vous aurez à vous débrouiller par vous-mêmes pour vous rendre de là à Caemlyn. J’en suis franchement navré.
— Tu en as déjà fait bien suffisamment, commenta Elayne dont les yeux se tournèrent vers les panaches de fumée s’élevant au-dessus de Samara.
— J’avais promis », dit-il avec une résignation lassée. Manifestement, ils avaient eu la même discussion avant l’arrivée de Nynaeve.
Nynaeve s’arrangea pour offrir ses remerciements, auxquels il se déroba gracieusement mais avec l’air de penser qu’elle non plus ne comprenait pas. Et elle était plus que prête à s’avouer du même avis. Il avait déclenché une guerre pour tenir une promesse – Elayne avait raison sur ce point ; ce serait une guerre, si ce n’en était pas déjà une – pourtant, avec ses hommes qui s’étaient emparés du navire de Neres, il se refusait à demander un prix de transport plus raisonnable. Le bateau appartenait à Neres et Neres était en droit d’exiger ce qu’il voulait. Du moment qu’il emmenait Elayne et Nynaeve. C’était vrai : Galad ne calculait jamais ce que coûte d’agir selon la stricte justice, ni pour lui ni pour personne d’autre.
À la passerelle, il s’arrêta, contemplant la ville comme s’il voyait l’avenir. « Tenez-vous à distance de Rand al’Thor, dit-il d’un ton morne. Il apporte la destruction. Il anéantira de nouveau le monde avant d’en avoir fini. » Puis il remonta d’un pas rapide sur le quai, appelant déjà pour qu’on lui apporte son armure.
Nynaeve se retrouva échangeant avec Elayne le même regard perplexe, qui devint d’ailleurs vite embarrassé. C’était difficile de partager un moment pareil avec quelqu’un dont on sait que sa langue risque de vous écorcher vive. Du moins était-ce pour cela qu’elle se sentait déconcertée ; pourquoi Elayne aurait cette mine bouleversée, elle ne parvenait pas à l’imaginer, à moins que cette gamine ne commence à revenir à la raison. Voyons, Galad ne se doutait pas qu’elles n’avaient pas l’intention de se rendre à Caemlyn. Sûrement pas. Les hommes ne sont jamais clairvoyants à ce point-là. Elle et Elayne s’abstinrent de se regarder pendant quelque temps.
49
En route pour Boannda
L’embarquement du petit groupe d’hommes, de femmes et d’enfants se déroula sans grande difficulté. Pas une fois Nynaeve ne précisa au Capitaine Neres qu’il allait trouver de la place pour chacun et que, quoi que lui pense exiger comme tarif, elle savait parfaitement, elle, combien elle verserait pour leur transport jusqu’à Boannda. Certes, peut-être avait-elle légèrement facilité l’opération en prenant la précaution de demander discrètement à Uno que les guerriers du Shienar s’occupent de leurs épées d’une manière ou d’une autre. Quinze hommes aux traits rudes et aux vêtements rustiques, tous avec le crâne rasé et un chignon au sommet, sans parler des taches de sang, huilant et aiguisant leurs lames, riant quand l’un d’eux racontait comment tel autre avait failli être embroché comme un agneau à rôtir – eh bien, ils produisaient un effet très salutaire. Elle compta la somme dans la main de Neres et, si elle souffrait, elle n’avait qu’à se remémorer ces quais de Tanchico pour continuer à compter. Neres avait raison sur un point ; ces gens n’avaient pas l’air de posséder beaucoup d’argent ; ils auraient besoin des sous qu’ils avaient. Elayne n’avait aucune raison de demander avec cette écœurante gentillesse si on lui arrachait une dent.
L’équipage s’élança aux ordres que cria Neres pour larguer les amarres alors que les derniers du groupe enjambaient encore le bordage avec leurs maigres possessions dans les bras, ceux qui avaient quelque chose en dehors des hardes sur leur dos. À la vérité, ils remplirent même le large bateau de sorte que Nynaeve commença à se demander si Neres n’avait pas eu raison sur ce point-là aussi. Cependant, un tel espoir illumina leurs visages une fois que leurs pieds furent fermement plantés sur le pont qu’elle se sentit gênée d’y avoir songé. Et, quand ils apprirent qu’elle avait payé leur passage, ils s’attroupèrent autour d’elle, se bousculant pour lui baiser les mains, l’ourlet de sa jupe, criant remerciements et bénédictions, certains avec des larmes ruisselant sur leurs joues crasseuses, hommes aussi bien que femmes. Elle aurait aimé pouvoir s’enfoncer à travers les planches sous ses pieds.
Les ponts bouillonnèrent d’activité quand les avirons furent sortis et les voiles hissées, et Samara commença à diminuer derrière eux avant qu’elle parvienne à mettre fin complètement à cette démonstration. Si Elayne ou Birgitte avaient émis un mot, elle leur aurait fait faire à l’une et à l’autre deux fois le tour du bateau en leur tapant dessus pour la bonne mesure.
Elles demeurèrent cinq jours sur la Couleuvre, cinq jours à descendre le cours lent et sinueux de l’Eldar par des journées torrides et des nuits pas beaucoup plus fraîches. Des choses changèrent pour le mieux pendant ce temps-là, mais le voyage ne commença pas bien.
Le premier vrai problème du trajet fut la cabine de Neres à la poupe, l’unique logement du bateau excepté le pont. Non pas que Neres l’évacua à regret. Sa hâte – chausses, tuniques et chemises jetées sur son épaule et pendillant d’un gros paquet dans ses bras, son plat à barbe serré dans une main et son rasoir dans l’autre – incita Nynaeve à examiner sévèrement Thom, Juilin et Uno. Qu’elle se serve d’eux quand elle le désirait était une chose, une tout autre qu’ils veillent sur elle derrière son dos. Leurs visages n’auraient pas pu être plus ouverts, ou leurs yeux plus innocents. Elayne mentionna un autre des dictons de Lini, sa vieille nourrice. « Un sac ouvert ne dissimule rien, et une porte ouverte ne cache pas grand-chose, mais un homme à l’expression ouverte dissimule sûrement quelque chose. »
Pourtant, quelque problème que poseraient ces hommes, le problème actuel était la cabine elle-même. Elle sentait le renfermé et le moisi, même avec les minuscules fenêtres rabattues, qui ne laissaient entrer que peu de clarté dans ses obscurs confins. « Confins » était le terme approprié. La cabine était petite, plus petite que la roulotte et la majeure partie de l’espace était occupée par une lourde table et des chaises à haut dossier dont les pieds étaient fixés au sol, ainsi que par l’échelle donnant accès au pont. Une table de toilette incorporée à la paroi, avec une cuvette et un broc encrassés ainsi qu’un étroit miroir poussiéreux, encombrait encore plus la pièce et complétait son ameublement à l’exception de quelques étagères vides et de patères pour accrocher des vêtements. Les poutres du plafond étaient juste au-dessus de leurs têtes même pour elles. Et il n’y avait qu’un lit, plus large que ce sur quoi elles avaient dormi, toutefois guère assez large pour deux. Grand comme il l’était, Neres aurait aussi bien pu vivre dans une boîte. Il n’avait vraiment pas renoncé au moindre pouce qui pouvait accueillir de la marchandise.