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Capturés lors d’une bataille ou d’une razzia, les gaïshains étaient engagés par serment à servir avec obéissance pendant un an et un jour, sans toucher une arme, sans exercer de violence, et à la fin retournant à leur clan et leur enclos comme si de rien n’était. Un étrange écho de la Voie de la Feuille. Le ji’e’toh, l’honneur et l’obligation, l’imposait et ne pas respecter ji’e’toh était presque le pire acte que puisse commettre un Aiel. Peut-être le pire. C’était possible que certains de ces hommes et de ces femmes servent leur propre chef de clan, mais aucun ne le laisserait paraître même par un clignement de paupière pendant que durait la période de gaïshain, même pas pour un fils ou une fille.

Rand s’avisa subitement que telle était la véritable raison pour laquelle certains Aiels avaient pris tellement au tragique ce qu’il avait révélé. Ceux-là devaient avoir l’impression que leurs ancêtres avaient adhéré au principe du gaïshain non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour toutes les générations suivantes. Et ces générations – toutes jusqu’à ce jour – avaient enfreint le ji’e’toh en prenant en main la lance. Les hommes qui se trouvaient devant lui avaient-ils jamais fait ce raisonnement ? Le ji’e’toh avait une très grande importance aux yeux d’un Aiel.

Les gaïshains sortirent pratiquement sans bruit avec leurs pieds chaussés de pantoufles aux semelles silencieuses. Aucun des chefs ne toucha au vin ou à la nourriture.

« Y a-t-il un espoir que Couladin me rencontre ? » Rand savait que non ; il avait cessé d’envoyer des demandes d’entrevue quand il avait appris que Couladin faisait écorcher vif les messagers. Seulement c’était un moyen de relancer la discussion avec les chefs.

Han eut un rire sec. « La seule nouvelle que nous avons eue de lui, c’est qu’il a l’intention de vous dépiauter, vous, la prochaine fois qu’il vous verra. Est-ce que cela donne l’impression qu’il acceptera un entretien ?

Puis-je séparer les Shaidos de lui ?

— Ils le suivent, dit Rhuarc. Il n’est nullement un chef, mais les Shaidos en sont persuadés. » Couladin n’avait jamais pénétré au milieu de ces colonnes de verre, peut-être même croyait-il toujours, comme il le prétendait, que tout ce que Rand avait raconté était un mensonge. « Il soutient qu’il est le Car’a’carn et ils le croient aussi. Les Vierges shaidos qui sont venues l’ont fait pour rejoindre leur société et cela parce que les Far Dareis Mai se sont portées gardiennes de votre honneur. Personne d’autre ne viendra.

— Nous envoyons des éclaireurs pour les surveiller, ajouta Bruan, et les Shaidos les tuent quand ils le peuvent – Couladin prépare le déclenchement d’une demi-douzaine d’inimitiés entre clans – mais jusqu’à présent il ne donne aucun signe de vouloir lancer une attaque contre nous ici. J’ai entendu dire qu’il prétend que nous avons violé le caractère sacré de Rhuidean et que nous attaquer ici ne serait qu’accentuer cette profanation. »

Erim émit un grognement et changea de position sur son coussin. « Il entend par là qu’il y a ici assez de lances pour tuer deux fois chaque Shaido et qu’il en resterait encore. » Il fourra dans sa bouche un morceau de fromage blanc, grommelant la bouche pleine : « Les Shaidos ont toujours été des lâches et des voleurs.

— Des chiens sans honneur », déclarèrent en chœur Bael et Jheran, qui se dévisagèrent ensuite comme si chacun estimait que l’autre l’avait piégé.

« Avec ou sans honneur, reprit Bruan sobrement, les partisans de Couladin sont en nombre croissant. » En dépit du calme de son attitude, il but néanmoins longuement à son gobelet avant de continuer. « Vous savez tous de quoi je parle. Une partie de ceux qui s’en sont allés après le temps de morosité n’ont pas jeté leur lance. Au lieu de cela, ils ont rejoint leurs sociétés parmi les Shaidos.

— Aucun Tomanelle n’a jamais rompu avec son clan », riposta sèchement Han.

Bruan reporta son regard par-dessus Rhuarc et Erim vers le chef des Tomanelles et déclara d’un ton posé : « C’est arrivé dans tous les clans. » Sans attendre que sa parole soit de nouveau mise en doute, il se réadossa à son coussin. « On ne peut pas appeler cela rompre avec son clan. Ils ont rejoint leur société. Comme les Vierges shaidos qui sont venues à leur Toit ici. »

Quelques murmures s’élevèrent, mais personne ne contesta cette fois-ci ce qu’il disait. Les règles régissant les sociétés guerrières aielles étaient complexes et, d’une certaine manière, leurs membres se sentaient liés aussi étroitement à leur société qu’à leur clan. Par exemple, les membres d’une même société ne se battaient pas entre eux même si leurs clans se livraient une guerre à mort. Des hommes n’épousaient pas une femme apparentée de trop près à un membre de leur société, exactement comme si cela équivalait pour elle à être de leur sang. Les habitudes des Far Dareis Mai, les Vierges de la Lance, Rand y voulait même pas penser.

« J’ai besoin de connaître les intentions de Couladin », leur dit-il. Couladin était un taureau avec une abeille dans l’oreille ; il pouvait charger dans n’importe quelle direction. Il hésita. « Serait-ce une offense à l’honneur d’envoyer des gens rejoindre leur société chez les Shaidos ? » Il n’eut pas besoin d’expliquer plus avant sa pensée. Comme un seul homme, ils s’étaient figés sur place, même Rhuarc, les yeux assez froids pour chasser toute chaleur de la salle.

« Espionner de cette manière… » – Erim tordit la bouche en prononçant « espionner » comme si le mot avait mauvais goût – « … serait comme d’épier son propre enclos. Aucun homme d’honneur ne voudrait se charger d’une chose pareille. »

Rand se retint de demander s’ils ne pourraient pas trouver quelqu’un ayant l’honneur un peu moins chatouilleux. Le sens de l’humour chez les Aiels était bizarre, parfois cruel, mais sur certains points ils n’en possédaient absolument pas.

Pour changer de sujet, il questionna : « Y a-t-il des nouvelles de ce qui se passe de l’autre côté du Rempart du Dragon ? » Il connaissait la réponse ; ce genre de nouvelle se propageait vite même parmi la quantité d’Aiels réunis autour de Rhuidean.

« Rien qui vaille d’en parler, répliqua Rhuarc. Avec les troubles qui éclatent chez les Tueurs de l’Arbre, peu de colporteurs entrent dans la Terre Triple. » C’était le nom que les Aiels donnaient au Désert ; un châtiment pour leur péché, un banc d’épreuve pour leur courage, une enclume pour les forger. “Les Tueurs de l’Arbre” – ou Tueurs d’Arbre – était le nom qu’ils donnaient aux Cairhienins. « La Bannière du Dragon flotte toujours sur la Pierre de Tear. Des gens du Tear se sont rendus au nord dans le Cairhien comme vous l’avez ordonné, pour distribuer de la nourriture aux Tueurs de l’Arbre. Rien de plus.

— Vous auriez dû laisser les Tueurs d’Arbre mourir de faim », marmotta Bael, et Jheran ferma la bouche d’un coup sec. Rand se douta qu’il s’était apprêté à dire à peu près la même chose.

« Les Tueurs d’Arbre ne sont bons à rien sinon à être tués ou vendus comme des bêtes dans le Shara », décréta Erim d’un ton sévère. C’étaient deux des peines que les Aiels infligeaient à ceux qui s’introduisaient dans le Désert sans y avoir été invités ; seuls les ménestrels, les colporteurs et les Rétameurs voyageaient librement, mais toutefois les Aiels évitaient les Rétameurs comme s’ils étaient porteurs de fièvre. Shara était le nom des pays d’au-delà du Désert ; même les Aiels ne connaissaient pas grand-chose sur eux.