Выбрать главу

Nynaeve n’avait jamais rencontré son pareil. Oh, elle avait entendu des hommes se plaindre des femmes et de leur façon de gaspiller l’argent, comme si les hommes ne répandaient pas leurs pièces de monnaie de-ci de-là comme de l’eau – ils n’avaient pas le sens de l’argent, encore moins qu’Elayne – et elle les avait même entendus attribuer aux femmes des ennuis variés, en général quand eux-mêmes étaient responsables de ces tracas. Mais elle ne se rappelait pas avoir jamais connu d’homme qui détestait les femmes. Ce fut inattendu d’apprendre que Neres avait une épouse et une horde d’enfants à Ebou Dar, mais nullement étonnant qu’il restait chez lui seulement juste assez longtemps pour embarquer une nouvelle cargaison. Il ne voulait même pas parler à une femme. C’était purement et simplement stupéfiant. Parfois Nynaeve se surprenait à le regarder du coin de l’œil, comme s’il s’était agi d’un animal extraordinaire. Bien plus étrange que les s’redits ou bête autre dans la ménagerie de Luca.

Naturellement, Elayne ou Birgitte n’avaient aucun moyen d’épancher leur bile là où il risquerait de les entendre. Les roulements d’yeux et les regards significatifs entre Thom et les autres étaient déjà assez irritants ; eux du moins s’efforçaient jusqu’à un certain point de les dissimuler. La satisfaction évidente de Neres en voyant se réaliser ses prévisions ridicules – c’est sûrement l’interprétation qui lui viendrait à l’esprit – ç’aurait été insupportable. Il ne leur laissait pas d’autre choix que ravaler leurs propos aigres-doux et sourire.

Quant à elle, Nynaeve aurait aimé se retrouver pour un moment hors de la vue de Neres avec Thom, Uno et Juilin. Ils s’oubliaient de nouveau, oubliaient qu’ils étaient censés obéir au doigt et à l’œil. Les résultats ne comptaient pas ; qu’ils attendent. Et pour on ne sait quelle raison ils s’étaient mis à tourmenter Neres par des commentaires assaisonnés de sourires féroces concernant fendre des crânes et trancher des gorges. Seulement l’unique endroit où elle était sûre d’éviter Neres était l’intérieur de la cabine. Ils n’étaient pas exactement un trio de géants, même si Thom était grand et Uno d’une large carrure, pourtant, rassemblés dans la cabine, ils auraient occupé l’espace restreint et l’auraient dominée du haut de leur taille. Guère favorable à la verte semonce dont elle voulait les gratifier ; donnez à un homme une chance de vous regarder de haut en bas et il a bataille à moitié gagnée. Aussi arbora-t-elle un masque affable, ignorant les froncements de sourcils surpris de Thom et de Juilin, les regards incrédules d’Uno et de Ragan, et elle prit plaisir à l’apparente bonne humeur que les autres jeunes femmes avaient été forcées d’adopter.

Elle parvint à garder le sourire quand elle apprit pourquoi les voiles étaient si gonflées, tandis que les berges vallonnées défilaient de chaque côté sous le soleil de l’après-midi aussi vite qu’un cheval au trot. Neres avait fait rentrer les avirons qui étaient casés au pied des garde-corps ; il semblait presque heureux. Presque. Un talus de glaise bas à face abrupte courait le long de la rive de l’Amadicia ; du côté du Ghealdan s’étendait un large ruban de roseaux entre la rivière et les arbres, en grande partie bruns à l’endroit où l’eau s’était retirée. Samara ne se trouvait qu’à quelques heures en amont.

« Vous avez canalisé », dit-elle à Elayne entre ses dents. Essuyant la sueur sur son front avec le dos de sa main, elle résista à l’impulsion d’en précipiter les gouttes sur le pont qui se soulevait avec lenteur. Les autres passagers laissaient entre eux et elle, Elayne et Birgitte, un espace vide de quelques pas, mais elle s’exprima néanmoins à voix basse et sur un ton aussi gracieux qu’elle en fut capable. Son estomac semblait remuer une seconde après le roulis du navire ; ce qui n’améliorait guère son humeur. « Ce vent est votre œuvre. » Elle espérait qu’il y avait assez de fenouil rouge dans sa panetière de cuir.

D’après la mine rayonnante d’Elayne et ses grands yeux, du lait et du miel auraient dû couler de sa bouche. « Vous devenez un lapin affolé. Ressaisissez-vous. Samara est à des lieues derrière nous. De cette distance, personne ne peut rien sentir d’utile. Il aurait fallu qu’elle soit avec nous sur le bateau pour savoir. J’ai été très rapide. »

Nynaeve songea que son propre visage allait se fendre si elle maintenait son sourire plus longtemps mais, du coin de l’œil, elle apercevait Neres qui observait ses passagers en secouant la tête. Furieuse comme elle l’était en ce moment, elle pouvait aussi voir le résidu presque estompé du tissage de sa compagne. Agir sur le temps était comme de lancer un caillou sur une pente ; il tendait à continuer à rouler dans la direction où vous l’avez envoyé. Quand il rebondissait hors de ce chemin, comme cela se passait tôt ou tard, vous n’aviez qu’à lui donner un léger coup de pouce pour le remettre en ligne. Moghedien aurait pu sentir depuis Samara un tissage de cette taille – peut-être – mais sûrement pas assez pour déceler où il avait été exécuté. Sur le plan de la force pure, elle-même était de taille à se mesurer avec Moghedien et, si elle n’était pas assez forte pour accomplir quelque chose, affirmer que la Réprouvée ne l’était pas non plus semblait admissible. Et, oui, elle voulait voyager aussi vite que possible ; en cet instant, un jour de plus que nécessaire confinée avec les deux autres présentait autant d’attrait pour elle que partager la cabine avec Neres. Aussi bien, un jour de plus sur l’eau n’était pas une perspective agréable. Comment un bateau pouvait-il se déplacer de cette manière alors que la rivière avait l’air si plate ?

Sourire commençait à lui rendre les lèvres douloureuses. « Vous auriez dû demander, Elayne. Vous vous lancez toujours à faire des choses sans demander, sans réfléchir. Il est temps que vous compreniez que, si vous tombez dans un trou en courant en aveugle, votre vieille nourrice ne viendra pas vous relever et vous laver la figure. » Au dernier mot, les yeux d’Elayne étaient ronds comme des tasses à thé et ses dents découvertes paraissaient prêtes à mordre.

Birgitte posa une main sur l’une et l’autre, se penchant tout près et souriant d’un air radieux comme si elle était en proie à une joie débordante. « Si vous ne cessez pas ça, vous deux, je vous jette dans la rivière pour vous calmer. Vous vous conduisez toutes les deux comme des serveuses de bar shagos énervées par un long hiver ! »

Le visage en sueur figé dans une expression aimable, les trois jeunes femmes s’éloignèrent à grands pas dans des directions différentes, aussi éloignées que le bateau le permettait. Vers le coucher du soleil, Nynaeve entendit Ragan remarquer qu’elle et les autres devaient être vraiment soulagées d’être loin de Samara, à voir comme elles se pâmaient quasiment de rire sur l’épaule les unes des autres, et ses compagnons donnaient l’impression d’être à peu près du même avis, mais les autres femmes à bord les observaient avec des figures beaucoup trop neutres. Elles savaient bien, elles, reconnaître quand il y avait de l’orage dans l’air.

Cependant, peu à peu, cette atmosphère électrique se dissipa. Nynaeve n’aurait pas su dire exactement comment. Peut-être que l’extérieur charmant que présentaient Elayne et Birgitte s’était simplement infiltré malgré elles à l’intérieur. Peut-être que ce qu’avait de ridicule s’efforcer de conserver un sourire amical tout en débitant des phrases mordantes, elles en avaient pris conscience de plus en plus. Quoi qu’il en soit, elle ne pouvait pas se plaindre du résultat. Lentement, jour après jour, les paroles et le ton des voix commencèrent à s’accorder avec l’aspect des visages et, de temps en temps, l’une des deux avait l’air gênée, se souvenant manifestement de la manière dont elle s’était conduite. Ni l’une ni l’autre ne prononça un mot d’excuse, bien sûr, ce que Nynaeve comprit parfaitement. Se serait-elle montrée aussi sotte et acrimonieuse qu’elles deux, elle ne voudrait certes pas le rappeler à qui que ce soit.