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Les enfants jouèrent aussi un rôle dans ce retour à l’équilibre d’Elayne et de Birgitte, encore que cela ait commencé réellement ce premier matin sur la rivière quand Nynaeve s’occupa des blessures des hommes qui les escortaient. Elle sortit son sac de cuir plein d’herbes médicinales, prépara cataplasmes et onguents, banda les plaies. Ces estafilades la mirent suffisamment en colère pour Guérir – la maladie et les blessures l’irritaient toujours – et elle Guérit certaines des pires, mais elle devait se montrer prudente. Des cicatrices qui disparaissent susciteraient des bavardages et la Lumière seule savait comment Neres réagirait s’il pensait avoir à son bord une Aes Sedai ; très probablement il enverrait furtivement de nuit un homme sur la rive de l’Amadicia pour tenter d’obtenir leur arrestation à tous. Aussi bien, cette nouvelle pousserait peut-être quelques-uns des réfugiés à sauter à l’eau.

En ce qui concerne Uno, par exemple, elle massa son épaule gravement meurtrie avec un soupçon de liniment à base de griffe-ardente, passa un rien de baume panacéen sur l’entaille à vif de sa figure – inutile d’en gâcher trop de l’un et de l’autre – et, avant de le Guérir, lui enveloppa la tête de bandes au point qu’il parvenait à peine à remuer la mâchoire. Quand il tressaillit en agitant les bras, elle dit rondement : « Ne soyez pas un tel bébé, je n’aurais pas cru qu’un grand bonhomme en pleine force ne supporte pas une petite douleur. Maintenant, laissez ça tranquille ; si seulement vous y touchez avant trois jours, je vous administrerai une dose de médicament que vous ne serez pas près d’oublier. »

Il hocha la tête, la dévisageant avec tant d’incertitude que visiblement il ignorait ce qu’elle avait fait. S’il le comprit quand il enleva finalement les bandes, avec un peu de chance personne d’autre ne se rappellerait exactement la gravité de la blessure et il serait assez raisonnable pour garder bouche close.

Une fois qu’elle avait commencé, quoi de plus naturel que de continuer avec le reste des passagers. Rares étaient les réfugiés sans ecchymoses ni écorchures, et certains des enfants donnaient des signes d’avoir de la fièvre ou des vers. Ceux-là, elle pouvait les guérir l’esprit tranquille ; les enfants protestent immanquablement quand ils avalent un remède qui n’a pas le goût de miel. S’ils racontaient à leur mère qu’ils avaient éprouvé un drôle d’effet, les enfants imaginent toujours n’importe quoi.

Elle ne s’était jamais sentie réellement à l’aise avec les enfants. C’est vrai, elle désirait avoir les bébés de Lan. Une partie d’elle-même le souhaitait. Les enfants sont capables de provoquer du gâchis à partir de rien. Ils paraissent avoir l’habitude de faire le contraire de ce que vous leur dites dès que vous avez le dos tourné juste pour voir quelle réaction vous aurez. Pourtant, elle se retrouva en train de lisser les cheveux noirs d’un garçonnet ne lui arrivant pas plus haut qu’à la ceinture qui la regardait solennellement avec des yeux bleus brillants. Lesquels ressemblaient beaucoup aux yeux de Lan.

Elayne et Birgitte se joignirent à elle, juste pour maintenir l’ordre au début mais, d’une manière ou d’une autre, elles se tournèrent aussi vers les enfants. Curieusement, Birgitte n’avait pas l’air du tout ridicule avec un marmot de trois ou quatre ans perché sur chaque hanche et un cercle de gamins autour d’elle à qui elle chantait une chanson absurde sur des animaux qui dansaient. Et Elayne passait à la ronde un sac de bonbons rouges. La Lumière seule savait où elle les avait dénichés, ou pourquoi. Elle n’eut pas l’air gênée du tout quand Nynaeve la surprit à en glisser un dans sa bouche ; elle se contenta de sourire, retira avec douceur le pouce qu’une fillette avait dans la sienne et le remplaça par un autre bonbon. Les enfants riaient comme s’ils venaient de se rappeler ce que c’est que de rire et se blottissaient dans les jupes de Nynaeve, d’Elayne ou de Birgitte aussi volontiers que dans celles de leur mère. Dans ces circonstances, c’était très difficile de manifester la moindre mauvaise humeur. Elle ne parvint même pas à se forcer à plus qu’émettre un reniflement, et encore à peine audible, quand Elayne recommença à étudier l’a’dam dans l’intimité de la cabine. Cette petite semblait plus que jamais persuadée que le bracelet, le collier et la laisse créaient une certaine forme de liage. Nynaeve lui tint même compagnie une ou deux fois ; la vue seule de cette chose détestable suffisait à la rendre capable d’embrasser la saidar et de suivre les recherches d’Elayne.

L’histoire des réfugiés vint à être connue, bien sûr. Des familles séparées, perdues ou mortes. Des fermes, des boutiques et des ateliers ruinés par les répercussions des troubles dans le monde qui se propageaient et ruinaient le commerce. Les gens ne peuvent pas acheter quand ils ne peuvent pas vendre. Le Prophète n’avait été que la dernière brique qui casse l’essieu de la charrette. Nynaeve ne dit rien quand elle vit Elayne glisser une pièce d’or à un bonhomme aux rares cheveux gris qui porta la main à son front ridé et voulut lui baiser la main. Elle apprendrait à quelle vitesse l’or disparaît. D’ailleurs, Nynaeve elle-même avait donné quelques pièces de monnaie. Bon d’accord, peut-être plus que quelques-unes.

Parmi les hommes, tous sauf deux grisonnaient ou commençaient à devenir chauves avec des visages tannés et des mains rendues calleuses par le travail. Les hommes plus jeunes avaient été incorporés de force quand ils n’étaient pas capturés par le Prophète ; ceux qui refusaient l’une ou l’autre solution avaient été pendus. Les deux jeunes – à peine plus que des gamins, en réalité ; Nynaeve doutait qu’ils soient obligés de se raser régulièrement – avaient des airs de bête pourchassée et tressaillaient si un des guerriers du Shienar les regardait. Parfois, les hommes âgés parlaient de recommencer à zéro, de trouver un morceau de terre pour cultiver ou de se remettre à exercer leur métier, mais le ton de leurs voix révélait que c’était plus du bluff et de la bravade que l’espoir véritable. La plupart du temps, ils parlaient à mi-voix de leurs familles ; une épouse perdue, des fils et des filles perdus, des petits-enfants perdus. Eux-mêmes paraissaient perdus. La deuxième nuit, un brave homme aux grandes oreilles décollées qui avait semblé le plus enthousiaste parmi un groupe accablé de tristesse se volatilisa ; simplement, il n’était plus là quand le soleil s’était levé. Il avait peut-être nagé jusqu’à la berge. Nynaeve l’espérait.

Toutefois, ce sont les femmes qui la touchaient le plus. Elles n’avaient pas plus de perspectives d’avenir que les hommes, pas plus de certitudes, mais la majeure partie avaient davantage de fardeaux. Aucune n’avait de mari avec elle, ou savait même si elle avait un mari vivant, néanmoins les responsabilités qui pesaient sur elles leur étaient aussi un stimulant pour continuer. Nulle femme avec du cran ne renonce quand elle a des enfants. Pourtant, même les autres avaient l’intention de trouver un futur quelconque. Elles avaient au moins une bribe de cet espoir que les hommes feignaient seulement d’avoir. Trois, en particulier, avaient conquis son cœur.

Nicola était à peu près de son âge et de sa stature, svelte tisserande brune aux grands yeux qui avait prévu de se marier. Jusqu’à ce que son Hyran se mette dans la tête que le devoir lui imposait de suivre le Prophète, de suivre le dragon Réincarné ; il l’épouserait quand son devoir serait accompli. Le devoir était très important aux yeux d’Hyran. Il aurait été un mari et un père bon et consciencieux, disait Nicola. Seulement, ce qu’il avait dans la tête ne lui avait pas servi à grand-chose quand quelqu’un l’avait fendue d’un coup de hache. Nicola ne savait pas qui ni pour quelle raison, elle savait juste qu’il lui fallait s’éloigner du Prophète autant qu’elle le pouvait. Quelque part devait exister un endroit où il n’y avait pas de tueries, où elle n’aurait pas toujours peur de ce qu’elle découvrirait au prochain coin de rue.