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En toute franchise, elle ne pouvait pas faire plus. La maîtrise dont elle était si fière avait disparu. Ses vêtements changeaient selon ses inquiétudes concernant elle et Moghedien, Egwene, Rand et Lan. D’une minute à l’autre, le robuste drap de laine des Deux Rivières se transformait en cape enveloppante avec profond capuchon qui se changeait en une cotte de mailles de Blanc Manteau qui devenait la robe de soie rouge – seulement transparente ! – qui devenait une cape encore plus épaisse qui devenait… Elle pensa que son visage changeait aussi. Une fois, elle vit ses mains avec la peau plus brune que celle de Juilin. Peut-être que si Moghedien ne la reconnaissait pas…

« Egwene ! » Le dernier appel enroué se répercuta au milieu des colonnes et Nynaeve, frissonnante, s’obligea à ne pas bouger de là, pour encore compter jusqu’à cent. L’immense salle resta vide à part elle. Souhaitant pouvoir éprouver plus de regret que de hâte, elle sortit du rêve…

… et se retrouva couchée jouant avec l’anneau tors sur son lien de cuir, les yeux fixés sur les poutres épaisses au-dessus du lit, écoutant les mille craquements du bateau filant vers l’aval dans l’obscurité.

« Est-ce qu’elle était là ? questionna Elayne. Vous n’êtes pas partie très longtemps, mais…

— Je suis lasse d’avoir peur, répliqua Nynaeve sans quitter du regard les poutres. Je suis tellement lasse d’être une poltronne. » Les derniers mots s’étouffèrent dans des larmes qu’elle ne put ni arrêter ni cacher, bien qu’ayant beau se frotter les yeux.

Elayne fut là en une seconde, la tenant dans ses bras et lui caressant les cheveux et, un instant après, Birgitte appliqua une compresse humectée d’eau fraîche sur sa nuque. Elle versa toutes les larmes de son corps en les entendant lui répéter qu’elle n’était pas poltronne.

« Si je savais que Moghedien me traque, déclara finalement Birgitte, je détalerais à toutes jambes. S’il n’y avait pas d’autre endroit où me cacher que dans un terrier de blaireau, je ramperais dedans, me roulerais en boule et attendrais en suant sang et eau qu’elle soit partie. Je ne me planterais pas non plus devant un des s’redits de Cerandine s’il chargeait ; et ni l’un ni l’autre n’est de la lâcheté. Vous devez choisir votre heure et votre propre terrain et l’attaquer de la manière à laquelle elle s’attend le moins. Je prendrai ma revanche sur elle si jamais je le peux, mais ce sera seulement comme cela que je m’y risquerais. Toute autre méthode serait de la stupidité. »

Ce n’était guère ce que Nynaeve avait envie d’entendre, mais ses larmes et leurs paroles de réconfort créèrent une nouvelle brèche dans les haies d’épines qui avaient poussé entre elles.

« Je vais vous prouver que vous n’êtes pas lâche. » Descendant le coffret de bois noir de l’étagère où elle l’avait rangé, Elayne en sortit le disque de fer avec son dessin en spirale. « Nous allons y retourner ensemble. »

Cela, Nynaeve avait encore moins envie de l’entendre. Seulement il n’y avait pas moyen de s’y soustraire, pas après qu’elles lui avaient affirmé qu’elle n’était pas une poltronne. Donc elles partirent.

Pour la Pierre de Tear, où elles contemplèrent Callandor – cela valait mieux que de regarder par-dessus son épaule en se demandant si Moghedien ne surviendrait pas – puis pour le Palais Royal de Caemlyn sous la conduite d’Elayne et pour le Champ d’Emond avec Nynaeve comme guide. Nynaeve avait déjà vu des palais, avec leurs vastes salles, leurs magnifiques plafonds peints et sols de marbre, leurs dorures, beaux tapis et leurs tapisseries raffinées, mais c’était là où Elayne avait grandi. Le voir et le savoir lui permettaient de comprendre un peu Elayne. Bien sûr qu’elle s’attendait à ce que le monde s’incline devant elle ; pendant qu’elle grandissait on lui avait enseigné qu’il le ferait, dans un endroit où il le faisait.

Elayne, une pâle image d’elle-même à cause du ter’angreal qu’elle utilisait, fut étrangement silencieuse pendant qu’elles étaient là-bas. Aussi bien, Nynaeve garda le silence au Champ d’Emond. D’abord, le village était plus étendu que dans son souvenir, avec davantage de maisons à toit de chaume et la charpente en bois d’autres qui étaient en cours de construction. Quelqu’un bâtissait une très grande maison juste à la sortie du village, trois niveaux de forme irrégulière, et une stèle de pierre de près de trois toises de haut avait été érigée sur le Pré communal, où des noms avaient été gravés sur toute la surface. Elle en reconnut un bon nombre ; c’était principalement des noms des Deux Rivières. Un mât avait été planté de chaque côté, l’un portant au sommet une bannière avec une tête de loup rouge, l’autre une bannière avec un aigle rouge. Tout avait l’air prospère et heureux – pour autant qu’elle pouvait le dire, alors qu’il n’y avait personne – mais c’était incompréhensible. Qu’étaient donc ces bannières ? Et qui voudrait construire une telle maison ?

Elles se déplacèrent en un éclair jusqu’à la Tour Blanche et le bureau d’Elaida. Rien n’y était changé, sauf que seulement une demi-douzaine de tabourets restaient dans le demi-cercle en face de la table d’Elaida. Et le triptyque de Bonwhin n’était plus là. Le tableau de Rand y était toujours, avec une déchirure mal raccommodée dans la toile en travers du visage de Rand, comme si on lui avait lancé quelque chose.

Elles feuilletèrent les papiers dans la boîte de laque avec ses faucons dorés et ceux sur la table de la Gardienne des Chroniques dans l’antichambre. Documents et lettres se métamorphosaient pendant qu’elles les examinaient, n’empêche qu’elles réussirent à en lire un peu. Elaida savait que Rand avait franchi le Rempart du Dragon et était entré dans le Cairhien mais des décisions qu’elle comptait prendre à ce sujet il n’y avait pas d’indication. Une sommation coléreuse à toutes les Aes Sedai de revenir immédiatement à la Tour à moins qu’elles n’aient d’autres ordres explicites émanant d’elle. Elaida semblait irritée par pas mal de choses, que si peu de Sœurs soient revenues après son offre d’amnistie, que la plupart des yeux-et-oreilles du Tarabon restent encore silencieux, que Pedron Niall rappelle toujours des Blancs Manteaux en Amadicia alors qu’elle ignorait pourquoi, que Davram Bashere soit encore introuvable en dépit du fait qu’il était accompagné d’une armée. La fureur vibrait dans tous les documents sous son sceau. Rien n’avait réellement d’utilité ou d’intérêt, sauf peut-être en ce qui concernait les Blancs Manteaux. Non pas qu’elles risquaient d’avoir des ennuis tant qu’elles se trouvaient sur la Couleuvre.

Quand elles retournèrent à leurs corps sur le bateau, Elayne était silencieuse en quittant son fauteuil afin de ranger le disque dans le coffret. Spontanément, Nynaeve se leva pour l’aider à poser sa robe. Comme elles grimpaient ensemble en chemise dans le lit, Birgitte se redressa ; elle avait l’intention, dit-elle, de dormir au sommet de l’échelle.

Elayne canalisa pour éteindre la lampe. Au bout d’un moment qu’elles étaient couchées dans le noir, elle dit : « Le palais paraissait si désert, Nynaeve. Il donnait tellement l’impression d’être vide. »