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Nynaeve ne savait pas quoi d’autre un endroit était censé être dans le Tel’aran’rhiod. « C’est le ter’angreal que vous avez utilisé. Vous me sembliez presque floue, comme voilée de brume.

— Ah, moi, je me suis trouvée bien. » Toutefois, il n’y avait qu’une nuance de sécheresse dans la voix d’Elayne, et elles s’installèrent pour dormir.

Nynaeve s’était rappelé avec justesse les coudes pointus d’Elayne, mais ils ne pouvaient pas diminuer sa bonne humeur, non plus que le murmure d’Elayne se plaignant qu’elle-même avait les pieds froids. Elle l’avait fait. Peut-être qu’oublier que l’on avait peur n’était pas pareil que de ne pas avoir peur mais du moins était-elle retournée dans le Monde des Rêves. Peut-être qu’un jour elle retrouverait le courage de ne plus avoir peur.

Ayant commencé, il fut plus facile de continuer que de s’arrêter. Tous les soirs après celui-là, elles entrèrent ensemble dans le Tel’aran’rhiod, toujours avec une visite à la Tour pour voir ce qu’elles pourraient apprendre. Ce qui n’était pas grand-chose, en dehors de l’ordre d’envoyer un émissaire à Salidar pour inviter les Aes Sedai qui s’y trouvaient à revenir à la Tour. À part que l’invitation – ce que Nynaeve parvint à en lire avant qu’elle se transforme en rapport sur l’examen de novices éventuelles pour juger si elles avaient les aptitudes adéquates, quoi que cela soit censé signifier – à part donc que cette invitation était davantage une sommation que ces Aes Sedai se soumettent immédiatement à Elaida et soient reconnaissantes d’y être autorisées. Toutefois, c’était la confirmation qu’elles ne couraient pas après une chimère. L’ennui avec le reste de ce dont elles voyaient des fragments, c’est qu’elles n’en connaissaient pas assez pour les assembler en un tout. Qui était donc ce Davram Bashere et pourquoi Elaida était-elle si acharnée à le trouver ? Pourquoi Elaida avait-elle interdit à quiconque de mentionner le nom de Mazrim Taim, le faux Dragon, avec menace de sévères sanctions ? Pourquoi la Reine Tenobia de la Saldaea et le Roi Easar du Shienar avaient-ils l’un et l’autre écrit des lettres s’élevant poliment mais fermement contre l’ingérence de la Tour Blanche dans leurs affaires ? Tout cela incita Elayne à murmurer un des dictons de Lini : « Pour connaître deux, il faut d’abord connaître un. » Nynaeve ne put que tomber d’accord que c’était certainement le cas.

En dehors des incursions dans le bureau d’Elaida, elles travaillèrent à apprendre la maîtrise d’elles-mêmes et de leur environnement dans le Monde des Rêves. Nynaeve n’entendait pas se laisser de nouveau surprendre comme elle l’avait été par Egwene et par les Sagettes. Moghedien, elle essaya de ne pas y penser. Mieux valait de beaucoup se concentrer sur les Sagettes.

De la procédure utilisée par Egwene pour apparaître dans leurs rêves comme à Samara, elles furent dans l’impossibilité de deviner quoi que ce soit ; l’appeler n’aboutit qu’à accentuer cette sensation désagréable d’être observées et Egwene ne renouvela pas son apparition. Essayer de retenir quelqu’un d’autre dans le Tel’aran’rhiod était une incroyable source de frustration, même après qu’Elayne avait découvert par hasard la méthode, qui était de voir la personne comme appartenant aussi au rêve. Elayne finit par y arriver – et Nynaeve la félicita avec autant de bonne grâce qu’elle fut capable d’en montrer – mais des jours passèrent avant que Nynaeve elle-même y parvienne. Elayne aurait aussi bien pu être l’espèce de brume qu’elle semblait être, disparaissant avec un sourire chaque fois qu’elle le désirait. Quand Nynaeve réussit enfin à fixer Elayne là, elle en ressentit l’effort comme si elle avait soulevé un rocher.

Créer des fleurs ou des formes fantastiques en pensant à elles était beaucoup plus amusant. La concentration nécessaire était en relation à la fois avec la grandeur de la chose et son existence dans le monde réel. Des arbres couverts de fleurs aux formes extraordinaires rouges, or et violettes étaient plus difficiles à faire qu’un miroir en pied pour examiner les modifications apportées par vous ou par votre compagne à votre robe. Un palais de cristal brillant surgissant du sol était encore plus difficile et même s’il donnait la sensation d’être solide quand on le touchait, il changeait chaque fois que l’image dans votre esprit vacillait, et il cessait d’exister en même temps que l’image. Elles décidèrent sans discussion de ne pas s’occuper d’animaux après que quelque chose de spécial – ressemblant beaucoup à un cheval avec une corne sur le nez ! – les pourchassa toutes les deux jusqu’en haut d’une colline avant qu’elles parviennent à l’obliger à disparaître. Ce qui fut bien près de déclencher une nouvelle querelle où chacune prétendait que c’était l’œuvre de l’autre mais, à ce moment-là, Elayne avait recouvré suffisamment de sa nature habituelle pour éclater de rire à l’idée du spectacle qu’elles devaient avoir offert, escaladant la colline à toutes jambes, leurs jupes relevées, en criant à cette chose de s’en aller. Même le refus obstiné d’Elayne d’admettre que c’était sa faute n’empêcha pas les gloussements de Nynaeve de fuser aussi.

Elayne utilisait alternativement le disque de fer et la plaque apparemment en ambre avec sa gravure de femme endormie, mais elle n’aimait vraiment pas se servir de l’un ou l’autre de ces ter’angreals. Si appliquée qu’elle fut avec eux, elle ne se sentait pas aussi pleinement présente dans le Tel’aran’rhiod qu’avec l’anneau. Et elle était obligée de s’en occuper pour qu’ils fonctionnent ; nouer le flot d’Esprit n’était pas possible ou alors vous vous retrouviez aussitôt expulsée du Monde des Rêves. Canaliser quelque chose d’autre en même temps semblait quasiment irréalisable – et Elayne ne comprenait pas pourquoi. Elle s’intéressait davantage à la façon dont ils avaient été fabriqués et n’était pas du tout satisfaite qu’ils ne livrent pas leurs secrets aussi aisément que l’a’dam. Ne pas connaître le « pourquoi » était un gratteron dans son bas.

Une fois, Nynaeve en essaya un des deux, par coïncidence le soir où elles avaient rendez-vous avec Egwene, le soir après le départ de Boannda. Elle n’aurait pas été assez irritée sans ce qui lui échauffait si souvent la bile. Les hommes.

Neres avait commencé, arpentant bruyamment le pont alors que le soleil se couchait, se plaignant entre ses dents qu’on lui avait volé sa cargaison. Elle n’en tint pas compte, bien sûr. Puis Thom qui préparait son lit au pied du mât d’artimon dit à mi-voix : « Il n’a pas tort. »

C’était flagrant qu’il n’avait pas vu Nynaeve dans la clarté rougeoyante qui déclinait et Juilin non plus, assis sur ses talons à côté de lui. « C’est un contrebandier, mais il avait payé ces marchandises. Nynaeve n’avait pas le droit de les confisquer.

— Les sacrés droits d’une femme sont ce qu’elle affirme sacrément qu’ils sont, commenta Uno en riant. Voilà ce que les femmes prétendent dans le Shienar, en tout cas. »

C’est alors qu’ils l’avaient aperçue et s’étaient tus, comme d’habitude trouvant trop tard la sagesse. Uno se frotta la joue, celle sans cicatrice. Il avait enlevé son pansement ce jour-là, et il savait maintenant ce qui avait été fait. Elle eut l’impression qu’il avait l’air gêné. Difficile à dire dans les ombres mouvantes, mais les deux autres n’affichaient apparemment aucune expression.

Elle s’abstint de leur parler, naturellement, elle se contenta de s’éloigner dignement en serrant fermement sa natte. Elle réussit même à descendre l’échelle d’un pas aussi délibéré. Elayne avait déjà dans la main le disque de fer ; le coffret en bois sombre était ouvert sur la table. Nynaeve prit la plaque jaunâtre où était gravée à l’intérieur une femme endormie ; elle donnait la sensation d’être lisse et douce, pas du tout de quelque chose qui grifferait du métal. Avec l’avantage de cette colère qui couvait en elle, la saidar était une chaude aura invisible juste derrière son épaule. « Peut-être que je trouverai pourquoi ce machin ne vous laisse canaliser que bribe par bribe. »