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Voilà comment elle se retrouva dans le Cœur de la Pierre, canalisant un flot d’Esprit dans la plaque, laquelle dans le Tel’aran’rhiod était nichée au fond de son escarcelle. Comme souvent dans le Monde des Rêves, Elayne portait une robe convenant pour la cour de sa mère, en soie verte brodée d’or autour du cou, avec un collier et des bracelets d’anneaux d’or et de pierres de lune, mais Nynaeve fut surprise de découvrir qu’elle-même n’était pas habillée très différemment, à part que sa chevelure était nattée – et de sa vraie couleur – au lieu d’être libre sur ses épaules. Sa robe était bleu clair et argent et, bien que pas aussi décolletée que les robes de Luca, encore plus échancrée qu’à son avis elle ne l’aurait choisie. N’empêche, elle jugea d’un plaisant effet la façon dont s’irisait entre ses seins l’unique goutte-de-feu enfilée en pendentif sur sa chaîne d’argent. Egwene ne trouverait pas facile de houspiller une femme ainsi vêtue. Et bien sûr que cela n’avait aucun rapport avec la raison qui l’avait incitée à la mettre, même inconsciemment.

Elle vit tout de suite ce qu’Elayne avait voulu dire quand elle avait déclaré qu’elle « se trouvait bien » ; à ses propres yeux elle ne différait pas d’Elayne qui avait l’anneau tors enfilé elle ne savait comment sur son collier. Pourtant Elayne commenta qu’elle paraissait… floue. Floue aussi était la sensation que donnait la saidar, à l’exception du flot d’Esprit qu’elle avait commencé à tisser pendant qu’elle était éveillée. Le reste était mince et même la chaleur jamais visible de la Vraie Source semblait atténuée. Sa colère demeurait juste assez forte pour qu’elle canalise. Si l’irritation contre Thom et les autres s’effaçait devant l’énigme, cette énigme comportait sa propre source d’irritation ; se cuirasser pour affronter Egwene n’y avait aucune part ; elle ne se cuirassait pas du tout et rien ne justifiait le faible goût sur sa langue de fougère-aux-chats bouillie et de feuille-de-grive en poudre ! Pourtant faire jaillir une seule flamme dansant en l’air, l’une des premières choses enseignées à une novice, semblait aussi difficile que jeter Lan sur son épaule. La flamme lui paraissait estompée même à elle et aussitôt qu’elle noua le tissage, la flamme commença à disparaître. En quelques secondes il n’y en avait plus.

« Les deux à la fois ? » dit Amys. Elle et Egwene étaient là, de l’autre côté de Callandor, l’une et l’autre en jupe, corsage et châle aiels. Du moins Egwene ne s’était pas parée d’autant de colliers et de bracelets. « Pourquoi avez-vous l’air si bizarre, Nynaeve ? Avez-vous appris à venir tout éveillée ? »

Nynaeve eut un petit sursaut. Elle détestait tellement que les gens la prennent par surprise. « Egwene, comment est-ce que tu… ? » commença-t-elle en lissant sa jupe, en même temps qu’Elayne disait : « Egwene, nous ne comprenons pas comment tu… »

Egwene leur coupa la parole. « Rand et les Aiels ont gagné une grande victoire à Cairhien. » Tout jaillit tel un torrent, tout ce qu’elle leur avait dit dans leurs rêves, depuis Sammael jusqu’à la pointe de lance seanchane. Chaque mot bousculait presque celui qui le précédait et elle les prononçait avec autorité en les accompagnant d’un regard soutenu.

Nynaeve échangeait avec Elayne des coups d’œil déconcertés. Voyons, elle leur avait déjà raconté ça. Elles ne pouvaient pas l’avoir imaginé, pas maintenant que chaque mot était confirmé. Même Amys, dont la longue chevelure blanche accentuait l’air d’éternelle jeunesse de son visage presque mais pas tout à fait semblable à celui des Aes Sedai, paraissait stupéfaite par ce déluge de paroles.

« Mat a tué Couladin ? » s’exclama Nynaeve à un moment donné. Cela n’avait certes pas figuré dans leurs rêves d’elle. Cela ne ressemblait pas du tout à Mat. Conduire des guerriers ? Mat ?

Quand Egwene finit par se taire, rajustant son châle et respirant un peu vite – elle avait à peine repris haleine en débitant son récit – Elayne demanda d’une voix faible : « Va-t-il bien ? » Elle donnait l’impression de commencer presque à douter de ses propres souvenirs.

« Aussi bien qu’on peut s’y attendre, répliqua Amys. Il se surmène et n’écoute personne. Excepté Moiraine. » Amys n’avait pas l’air contente.

« Aviendha est avec lui presque tout le temps, dit Egwene. Elle prend bien soin de lui pour toi. »

Nynaeve en doutait. Elle ne connaissait pas grand-chose des Aiels, mais elle soupçonnait que là où Amys disait qu’il se « surmenait », quelqu’un d’autre aurait employé les termes « se tuer au travail ».

Apparemment, Elayne était du même avis. « Alors pourquoi le laisse-t-elle s’épuiser ? Que fait-il ? »

Pas mal de choses, en l’occurrence, et visiblement beaucoup trop. Deux heures par jour d’exercice à l’épée avec Lan ou qui d’autre il pouvait réquisitionner. Ce qui provoqua chez Amys un pincement de lèvres réprobateur. Deux heures encore consacrées à la pratique de l’art aiel de combattre sans armes. Egwene jugeait peut-être cela bizarre, mais Nynaeve n’avait que trop conscience de la détresse ressentie quand on ne peut pas canaliser. Toutefois, Rand ne serait certainement jamais dans cette situation. Il était devenu un roi, ou davantage, entouré par une garde de Far Dareis Mai, commandant seigneurs et nobles dames. À la vérité, il passait tellement de temps à leur donner des ordres et à leur courir après pour s’assurer qu’ils exécutaient bien ce qu’il avait dit qu’il ne voulait pas perdre encore du temps pour se mettre à table si les Vierges de la Lance ne lui apportaient pas de quoi manger là où il était. Pour une certaine raison, alors que cela semblait agacer Egwene presque autant qu’Elayne, Amys avait nettement l’air amusée, encore que son visage ait repris l’impassibilité aielle quand elle vit que Nynaeve s’en était aperçue. Pourtant une autre heure chaque jour était réservée à une drôle d’école qu’il avait fondée, invitant non seulement des savants mais aussi des artisans, depuis un bonhomme qui fabriquait des longues-vues jusqu’à une femme qui avait construit une espèce d’énorme arbalète avec des poulies qui pouvait projeter une lance à plus d’un quart de lieue de là. Il n’avait expliqué à personne dans quel but, sauf peut-être à Moiraine, mais la seule réponse que l’Aes Sedai avait donnée à Egwene était que le désir de laisser quelque chose après soi était fortement enraciné chez tout le monde. Moiraine ne donnait pas l’impression de s’inquiéter de ce que faisait Rand.

« Ce qui reste des Shaidos bat en retraite vers le nord, déclara Amys d’un ton sévère, et d’autres franchissent tous les jours le Rempart du Dragon pour les rejoindre, mais Rand al’Thor les a apparemment oubliés. Il envoie les lances au sud, vers le Tear. La moitié est déjà partie. Rhuarc dit qu’il n’a même pas informé les chefs pour quelle raison et je ne pense pas que Rhuarc me mentirait. Moiraine est plus proche de Rand al’Thor que n’importe qui à part Aviendha, cependant elle refuse de le questionner. » Secouant la tête, elle murmura : « Encore que, pour sa défense, je dois convenir qu’Aviendha n’a rien appris.

— La meilleure façon de garder un secret est de n’en parler à personne », lui répondit Elayne, ce qui lui valut un regard dur. Amys n’était guère en retard sur Bair quand il s’agissait d’asséner des regards qui vous faisaient passer d’un pied sur l’autre.