Quand elle se détourna de la table de toilette, Elayne se redressait sur son séant en dénouant la lanière de cuir supportant l’anneau. « J’ai vu que vous perdiez la saidar, alors je suis partie par le bureau d’Elaida, mais j’ai pensé que je ne devais pas y rester longtemps de crainte que vous vous inquiétiez. Je n’ai rien appris, à part que Shemerine doit être arrêtée et rétrogradée au rang d’Acceptée. » Elle se leva et remit l’anneau dans le coffret.
« Elles peuvent faire ça ? ôter son rang à une Aes Sedai ?
— Je ne sais pas. Je crois qu’Elaida fait tout ce qu’elle veut. Egwene ne devrait pas s’habiller avec ces vêtements aiels. Ils ne sont pas très seyants. »
Nynaeve relâcha le souffle qu’elle avait retenu. Manifestement Elayne désirait opposer une sourde oreille à ce qu’avait dit Egwene. Nynaeve ne demandait pas mieux. « Non, ils ne le sont certes pas. » Grimpant sur le lit, elle se tassa contre la paroi ; elles dormaient à tour de rôle du côté extérieur.
« Je n’ai même pas eu une chance d’envoyer un message à Rand. » Elayne se coucha après elle, et la lampe s’éteignit. Les petites fenêtres ne livraient passage qu’à de brefs reflets de clair de lune. « Et un message à Aviendha. Si elle prend soin de lui pour moi, alors elle devrait s’en occuper.
— Il n’est pas un cheval, Elayne. Vous n’en êtes pas propriétaire.
— Je n’ai jamais dit ça. Qu’est-ce que vous ressentiriez si Lan se met à fréquenter une Cairhienine ?
— Ne soyez pas stupide. Dormez. » Nynaeve s’enfonça farouchement dans son petit oreiller. Peut-être aurait-elle dû envoyer un mot à Lan. Toutes ces dames nobles, de Tear aussi bien que du Cairhien. Il serait sage de ne pas oublier à qui il appartenait.
En aval de Boannda, les bois cernaient de près la rivière des deux côtés, enchevêtrements impénétrables d’arbres et de plantes grimpantes. Villages et fermes disparurent. L’Eldar aurait aussi bien pu couler dans un désert à des milliers de lieues d’habitations humaines. À cinq journées de Samara, le début de l’après-midi vit la Couleuvre ancrée au milieu d’un coude de la rivière, tandis que l’unique chaloupe du bateau transportait le reste des passagers sur une plage de vase sèche craquelée bordée par des collines basses couvertes de forêts. Même les grands saules et les chênes profondément enracinés avaient quelques feuilles brunies.
« Ce n’était pas nécessaire de donner le collier à cet homme », dit Nynaeve sur le rivage, en regardant approcher la chaloupe, bondée avec quatre rameurs, Juilin et les cinq derniers guerriers du Shienar. Elle espérait n’avoir pas été naïve ; Neres lui avait montré sa carte de cette portion de la rivière, désignant le repère marquant remplacement de Salidar à trois quarts de lieue du cours d’eau, mais rien d’autre n’indiquait qu’il y avait jamais eu de village dans les parages. L’orée de la forêt était une muraille inviolée. « Ce que je lui ai payé était nettement suffisant.
— Pas pour compenser sa cargaison, répliqua Elayne. Qu’il soit un contrebandier ne justifie pas que nous ayons le droit, nous, de l’en dépouiller. » Nynaeve se demanda si elle en avait discuté avec Juilin. Probablement pas. Il ne s’agissait une fois de plus que de ce qui était légal. « D’ailleurs, les opales dorées font clinquant, surtout montées de cette façon. En tout cas, cela en valait la peine, rien que pour voir sa tête. » Elayne eut un brusque petit rire. « Cette fois-ci, il m’a regardée. » Nynaeve essaya de se retenir, mais elle ne put s’empêcher de rire aussi.
Thom était là-haut près des arbres, essayant de distraire les deux garçons de Marigan en jonglant avec des balles de couleur extraites de ses manches. Jaril et Seve le contemplaient en silence, clignant à peine des paupières, et se cramponnaient l’un à l’autre. Nynaeve n’avait pas été réellement surprise quand Marigan et Nicola avaient demandé à l’accompagner. Nicola regardait maintenant Thom et riait de bon cœur, mais elle aurait passé chaque minute auprès de Nynaeve si cette dernière l’avait permis. Toutefois, qu’Areina désire venir avait été un peu une surprise. Elle était assise à l’écart sur un arbre tombé, observant Birgitte qui ajustait une corde à son arc. Toutes ces trois femmes risquaient d’éprouver un choc quand elles découvriraient ce qui se trouvait dans Salidar. Du moins Nicola trouverait-elle son asile et Marigan aurait peut-être même une chance de dispenser des herbes médicinales, s’il n’y avait pas trop de Sœurs Jaunes alentour.
« Nynaeve, avez-vous pensé… à la façon dont nous allons être reçues ? » Nynaeve regarda Elayne avec stupeur. Elles avaient traversé la moitié de la terre, ou pas loin, et vaincu par deux fois l’Ajah Noire. D’accord, elles avaient été aidées dans Tear, mais Tanchico était entièrement leur œuvre. Elles apportaient des nouvelles d’Elaida et de la Tour qu’elle était prête à parier que personne ne connaissait à Salidar. Et, ce qui était le plus important, elles pouvaient aider ces Sœurs à entrer en contact avec Rand. « Elayne, je ne dirais pas qu’elles nous accueilleront comme des héroïnes, mais je ne serais pas étonnée si elles nous embrassaient avant que cette journée soit finie. » Rand seul vaudrait bien ça.
Deux des matelots pieds nus sautèrent à l’eau pour retenir la chaloupe et l’empêcher d’être entraînée par le courant, et Juilin et les guerriers du Shienar pataugèrent jusqu’au bord tandis que les marins regrimpaient dans la chaloupe. Sur la Couleuvre, des hommes relevaient déjà l’ancre.
« Frayez-nous un passage, Uno, dit Nynaeve. J’ai l’intention d’arriver là-bas avant la nuit. » D’après l’aspect de la forêt, envahie par les plantes grimpantes et les broussailles poussiéreuses, trois quarts de lieue prendraient bien ce temps-là. Si Neres ne s’était pas arrangé pour la tromper. C’est ce qui la tracassait par-dessus tout.
50
Enseigner, et apprendre
Quelque quatre heures plus tard, la sueur qui coulait sur la figure de Nynaeve avait très peu de rapport avec la chaleur anormale pour la saison et elle se demandait s’il n’aurait pas mieux valu que Neres se soit joué de leur candeur. Ou ait refusé de les transporter au-delà de Boannda. Le soleil de fin d’après-midi dardait des rayons obliques à travers des fenêtres aux vitres en majorité fendues. Les mains crispées sur ses jupes dans un mélange d’irritation et de malaise, elle s’efforçait d’éviter de regarder les six Aes Sedai groupées autour d’une des tables massives près du mur. Leurs bouches remuaient silencieusement tandis qu’elles conféraient derrière un écran de saidar. Elayne se tenait le menton haut, les mains croisées calmement à sa taille, mais une crispation autour des yeux et aux coins de ses lèvres gâtait sa prestance royale. Nynaeve n’était pas certaine de vouloir connaître ce que disaient les Aes Sedai ; un coup étourdissant après l’autre avaient réduit ses grandes espérances à un état d’hébétude. Un choc de plus et elle hurlerait, et elle ne savait pas si ce serait de fureur ou de pur et simple énervement.
Presque tout, à part leurs vêtements, était étalé sur cette table, depuis la flèche d’argent de Birgitte devant la corpulente Morvrine et les trois ter’angreals devant Sheriam jusqu’aux coffrets dorés devant Myrelle aux yeux noirs. Pas une de ces femmes n’avait l’air satisfaite. Le visage de Carlinya aurait pu être sculpté dans de la neige, même la maternelle Anaiya arborait un masque sévère et visiblement l’expression de perpétuelle surprise des yeux écarquillés de Beonine se teintait d’agacement. D’agacement et de quelque chose de plus. De temps en temps, Beonine esquissait un geste comme pour toucher la serviette blanche soigneusement étalée sur le sceau en cuendillar, mais sa main s’arrêtait toujours et se retirait.