Le sourire de Juilin fendit presque en deux son visage bistré. « Pas des imbéciles. Des folles et des fous. Qu’Elaida ait été là le jour où Logain est né m’indiffère. Elles sont folles de penser qu’elles sont capables d’ici d’abattre une Amyrlin siégeant dans la Tour Blanche. Nous atteindrions Cairhien dans un mois, peut-être.
— Ragan et quelques-uns des autres ont déjà repéré des chevaux à emprunter. » Uno souriait, lui aussi, d’un sourire qui détonnait d’incroyable façon avec cet œil rouge furieux peint sur son cache-œil. « Les sentinelles sont postées pour guetter les gens qui entrent, pas ceux qui sortent. Nous pouvons les distancer dans la forêt. La nuit tombera bientôt. Elles ne nous trouveront jamais. » Que les jeunes femmes aient renfilé à leur doigt leur anneau au Grand Serpent quand ils étaient au bord de la rivière avait eu un effet remarquable sur son langage. Mais apparemment il se rattrapait quand il croyait qu’elles ne pouvaient l’entendre.
Nynaeve regarda Elayne, qui secoua légèrement la tête. Elayne était prête à supporter n’importe quoi pour être Aes Sedai. Et elle-même ? Peu de chance qu’elles parviennent à influencer ces Aes Sedai pour qu’elles soutiennent Rand si, à la place, ces dames avaient décidé de tenter de le soumettre à leur volonté. Disons qu’il n’existait aucune chance ; autant qu’elle se montre réaliste. Et pourtant… Et pourtant il y avait ce Talent de Guérison. Elle n’en apprendrait rien à Cairhien, tandis qu’ici… À moins de dix pas d’elle, Therva Maresis, une svelte Sœur Jaune au long nez, cochait méthodiquement d’un trait de sa plume une liste sur un parchemin. Un Lige chauve à barbe noire conférait avec Nisao Dachen près de la porte, la dominant de la tête et des épaules bien qu’étant de taille moyenne, tandis que Dagdara Finchey – aussi large de carrure que n’importe quel homme dans la salle et plus grande que la plupart – s’adressait à un groupe de novices devant une des cheminées sans feu, les envoyant une par une avec autorité exécuter telle ou telle mission. Nisao et Dagdara étaient aussi de l’Ajah Jaune ; on disait que Dagdara, ses cheveux grisonnants indiquant un âge très avancé chez une Aes Sedai, en connaissait plus sur l’Art de Guérir qu’aucune des deux autres. Ce n’était pas comme si Nynaeve serait en mesure d’être utile au cas où elle rejoindrait Rand. Juste le regarder devenir fou. En admettant qu’elle puisse approfondir ses connaissances concernant la Guérison, peut-être trouverait-elle un moyen de tenir cette folie en échec. Il y avait trop de choses pour son goût à elle que les Aes Sedai qualifiaient volontiers de sans espoir et laissaient de côté.
Tout cela lui passa comme l’éclair par l’esprit le temps qu’il lui fallut pour regarder Elayne et se retourner vers ses compagnons. « Nous resterons ici. Uno, si vous et les autres désirez aller trouver Rand, vous êtes libres en ce qui me concerne. Malheureusement, je n’ai plus d’argent pour vous aider. » L’or que les Aes Sedai avaient pris, elles en avaient besoin comme elles l’avaient dit, mais elle ne pouvait s’empêcher de tiquer à l’idée du peu de pièces d’argent restées dans son escarcelle. Ces hommes l’avaient suivie – elle et Elayne, bien sûr – pour toutes les mauvaises raisons, mais cela ne diminuait pas ses responsabilités envers eux. Ils étaient fidèles à Rand ; ils n’avaient aucune raison de participer à une lutte pour la Tour Blanche. Avec un coup d’œil au coffret doré, elle ajouta à regret : « Mais j’ai quelques objets que vous pouvez vendre en route.
— Vous devez partir aussi, Thom, dit Elayne. Et vous également, Juilin. Rester ne sert à rien. Nous n’avons pas besoin de vous maintenant, mais Rand si. » Elle voulut déposer son coffret de bijoux dans les mains de Thom, mais il refusa de le prendre.
Les trois hommes échangèrent un regard de cette façon exaspérante qu’ils avaient, Uno se risquant jusqu’à rouler son œil unique. Nynaeve crut entendre Juilin murmurer quelque chose signifiant qu’il avait prédit qu’elles seraient entêtées.
« Peut-être dans quelques jours, déclara Thom.
— Quelques jours », acquiesça Juilin.
Uno hocha la tête. « Un peu de repos ne sera pas de refus si des Liges doivent me pourchasser jusqu’à mi-chemin du Cairhien. »
Nynaeve les foudroya de son regard le plus péremptoire et tira délibérément sur sa natte. Elayne redressa le menton de son mouvement le plus altier, ses yeux bleus hautains assez durs pour broyer de la glace. Thom et les autres reconnaissaient sûrement ces signes à présent ; leurs balivernes ne seraient pas tolérées. « Si vous vous imaginez que vous appliquez toujours les consignes de Rand al’Thor qui sont de veiller sur nous… » commença Elayne d’un ton froid en même temps que Nynaeve s’exclamait avec la chaleur de l’emportement : « Vous avez promis de faire ce qu’on vous dirait de faire et j’entends bien…
— Il ne s’agit pas de ça, interrompit Thom en rejetant en arrière d’un doigt noueux les cheveux follets d’une mèche d’Elayne. Pas de cela du tout. Est-ce qu’un vieil homme qui boite n’a pas besoin d’un peu de repos ?
— À parler franc, déclara Juilin, je reste simplement parce que Thom me doit de l’argent. Aux dés.
— Vous attendez-vous à ce que nos volions vingt chevaux à des Liges aussi facilement que de tomber du lit ? » grommela Uno. Il semblait avoir oublié qu’il venait précisément de le proposer.
Elayne eut l’air interdite, les mots lui manquant, et Nynaeve avait elle-même des difficultés à trouver les siens. Elles tombaient de rudement haut. Pas même un changement de pied chez ces trois-là. L’ennui, c’est qu’elle se sentait écartelée. Elle avait résolu de les renvoyer. Elle l’avait décidé et pas parce qu’elle ne voulait pas qu’ils soient là à la regarder plonger dans des révérences et des courbettes à droite et à gauche. Pas du tout. Pourtant avec dans Salidar presque rien de ce à quoi elle s’était attendue, elle devait s’avouer, bien qu’à contrecœur, qu’il serait… réconfortant… de savoir qu’elle et Elayne avaient plus que Birgitte sur qui compter. Non pas qu’elle accepterait l’offre d’évasion, bien sûr – si c’était le nom à lui donner – quelles que soient les circonstances. Leur présence serait juste… un réconfort. Non pas certes qu’elle les laisserait s’en douter. Elle n’y serait pas obligée, puisqu’ils allaient partir, quoi qu’ils en pensent. Rand pourrait bien trouver à les utiliser, très probablement, et ici ils ne seraient qu’un embarras. Sauf…
La porte dépourvue de peinture s’ouvrit et Siuan sortit à grands pas, suivie par Leane. Elles se dévisagèrent froidement avant que Leane respire dédaigneusement par le nez et s’éloigne, d’une démarche étonnamment sinueuse tandis qu’elle contournait Croi et Avar pour s’enfoncer dans le corridor qui conduisait aux cuisines. Nynaeve fronça légèrement les sourcils. Au sein de toute cette froideur glaciale il y avait eu un instant, un bref pétillement qu’elle avait failli ne pas voir alors que c’était là devant elle…
Siuan se tourna vivement vers elle, puis s’arrêta soudain net, son visage se dépouillant de toute expression. Quelqu’un d’autre s’était joint au petit groupe.
Gareth Bryne, la cuirasse bosselée bouclée par-dessus sa simple tunique chamois et ses gantelets au dos renforcé de lamelles d’acier passés dans son ceinturon, incarnait l’autorité. Des cheveux en majorité gris et le visage ouvert de qui a franc-parler et bonhomie lui donnaient l’apparence d’un homme qui a tout vu, tout enduré ; un homme qui pouvait endurer n’importe quoi.
Elayne sourit avec un salut gracieux de la tête. Ce qui était loin de son air stupéfait, à l’arrivée dans Salidar, quand elle l’avait remarqué au bout de la rue. « Je ne dirai pas que le plaisir est total de vous voir, Seigneur Gareth. J’ai appris qu’il y avait eu un différend entre ma mère et vous, mais je suis sûre qu’il peut être aplani. Vous savez que maman a des réactions vives quelquefois. Elle reviendra sur sa décision et vous demandera de reprendre la place qui vous revient à Caemlyn, vous pouvez en être certain.