— C’est ridicule. » Nynaeve s’aperçut qu’elle était assise au bord de la couchette. Elle ne se rappelait pas s’être assise. Thom et Juilin tiendraient leur langue. Personne d’autre n’en avait la moindre idée. Elle devrait avertir Elayne. « Nous n’avons rien prétendu de la sorte.
— Ne me mentez pas, ma petite. Si j’avais besoin d’une confirmation, vos yeux me la donneraient. Votre estomac en est tout retourné, n’est-ce pas ? »
Il était effectivement crispé. « Bien sûr que non. Si je vous enseigne quelque chose, c’est parce que je ne demande pas mieux. » Elle n’allait pas permettre à cette femme de l’intimider. Le dernier vestige de pitié disparut. « Si je le fais, je veux quelque chose en retour. Vous étudier, vous et Leane. Je veux savoir si la désactivation peut se Guérir.
— Ce n’est pas possible, dit froidement Siuan. Maintenant…
— Tout sauf la mort devrait être guérissable.
— “Devrait” n’est pas “est”, ma petite. Leane et moi avons reçu la promesse qu’on nous laisserait en paix. Parlez à Faolaine ou à Emera si vous avez envie de connaître ce qui arrive à quiconque nous rudoie. Elles n’étaient pas les premières ni les pires, mais c’est elles qui ont pleuré le plus longtemps. »
Son autre moyen de pression. La panique qui avait failli la dominer le lui avait complètement sorti de la tête. S’il existait. Un seul coup d’œil. « Que dirait Sheriam si elle était au courant que vous et Leane n’êtes nullement prêtes à vous crêper le chignon ? » Siuan se contenta de la regarder. « Elles vous croient domptées, n’est-ce pas ? Plus vous brusquez quelqu’un qui ne peut pas riposter, plus elles y voient une preuve quand vous vous précipitez pour obéir chaque fois qu’une Aes Sedai tousse. A-t-il suffi de quelques mimiques craintives pour qu’elles oublient que vous deux avez travaillé la main dans la main pendant des années ? Ou les avez-vous convaincues que la désactivation avait tout changé en vous, et pas seulement votre figure ? Quand elles découvriront que vous avez intrigué derrière leur dos, que vous les avez manipulées, vous hurlerez plus fort qu’un grondin. Quoi que soit ça. » Même pas un clignement de paupières. Siuan n’allait pas perdre son sang-froid et laisser échapper le moindre aveu. Pourtant, il y avait eu quelque chose dans ce bref regard ; Nynaeve en était certaine. « Je désire vous étudier – ainsi que Leane – chaque fois que je le voudrai. Logain également. » Peut-être apprendrait-elle là quelque chose aussi. Les hommes étaient différents ; ce serait comme de considérer le problème sous un autre angle. Non pas qu’elle le Guérirait quand bien même elle découvrirait comment. Le canalisage de Rand était nécessaire. Elle n’avait pas l’intention de lâcher sur le monde un autre homme capable d’utiliser le Pouvoir. « Sinon, alors vous pouvez oublier l’anneau et le Tel’aran’rhiod. » Que cherchait Siuan là-bas ? Probablement juste à revivre quelque chose qui du moins ressemblait à être une Aes Sedai. Nynaeve étouffa énergiquement la pitié qui s’était momentanément rallumée. « Et si vous soutenez que nous avons prétendu être des Aes Sedai, eh bien, je n’aurai pas d’autre choix que de parler de vous et de Leane. Elayne et moi passerons peut-être des instants désagréables jusqu’à ce que la vérité éclate, mais elle éclatera, et cette vérité vous obligera à verser des larmes aussi longtemps qu’en ont versé Faolaine et Emera réunies. »
Le silence se prolongea. Comment Siuan réussissait-elle à paraître si maîtresse d’elle-même ? Nynaeve avait toujours cru que cela avait un rapport avec le fait d’être Aes Sedai. Elle se sentait les lèvres sèches, la seule partie d’elle-même qui l’était. Au cas où elle se serait trompée, où Siuan relèverait le défi, elle savait qui pleurerait.
Finalement, Siuan murmura : « J’espère que Moiraine a réussi à maintenir l’échine d’Egwene plus souple que celle-ci. » Nynaeve ne comprit pas, mais elle n’eut guère de temps pour y réfléchir. La seconde d’après, son vis-à-vis se penchait en avant, la main tendue. « Vous gardez mon secret et je garderai le vôtre. Enseignez-moi l’usage de l’anneau et vous pourrez étudier la désactivation et la neutralisation autant que le cœur vous en dit. »
Nynaeve retint de justesse un soupir de soulagement en serrant la main offerte. Elle avait réussi. Pour la première fois de ce qui semblait une éternité, quelqu’un avait essayé de l’intimider et avait échoué. Elle se sentait presque prête à affronter Moghedien. Presque.
Elayne rattrapa Min une fois franchie la porte de derrière de l’auberge et se mit à son pas. Min avait ce qui ressemblait à deux ou trois chemises blanches en tapon sous le bras. Le soleil était au ras de la cime des arbres et, dans la clarté faiblissante, la cour des écuries avait l’aspect de la terre fraîchement retournée, avec au beau milieu une énorme souche qui était probablement celle d’un chêne. L’écurie en pierre coiffée de chaume n’avait pas de porte, ce qui permettait de bien voir des hommes allant et venant parmi les stalles pleines. Chose surprenante, Leane parlait à un homme de forte carrure à la limite de l’ombre de l’écurie. D’après ses vêtements grossiers, il avait l’air d’un forgeron, ou d’un bagarreur. Ce qui était surprenant, c’est que Leane s’en tenait aussi près, la tête penchée en levant les yeux vers lui. Puis elle lui tapota la joue avant de se détourner et de rentrer précipitamment dans l’auberge. Le colosse la suivit un instant des yeux, avant de se fondre dans les ombres.
« Ne me demande pas ce qu’elle a en tête, commenta Min. Des gens bizarres viennent les voir, Siuan ou elle, et certains des hommes elle… Eh bien, tu as vu. »
Elayne ne s’intéressait pas réellement aux activités de Leane. Seulement, maintenant qu’elle se trouvait seule avec Min, elle ne savait pas comment aborder ce qu’elle voulait. « Qu’est-ce que tu fais ?
— De la lessive, murmura Min en rééquilibrant avec irritation le ballot de chemises qu’elle portait. Je ne peux pas te dire à quel point c’est bon de voir pour une fois Siuan être la souris. Elle ignore si l’aigle va la manger ou la garder comme animal de compagnie, mais elle a le même choix qu’elle offre à tous les autres. Aucun ! »
Elayne pressa le pas pour rester à sa hauteur tandis qu’elles traversaient la cour. De quoi qu’il s’agisse, cela n’offrait pas d’ouverture. « Es-tu au courant de ce que Thom allait proposer ? Nous restons ici.
— Je le leur avais dit. Et ce n’était pas une vision. » L’allure de Min ralentit comme elles s’engageaient entre l’écurie et une murette croulante, le long d’une allée obscure aux éteules de broussailles et aux herbes piétinées. « Je ne pensais pas que tu renoncerais à la chance de recommencer à étudier. Tu en étais toujours enthousiaste. Nynaeve aussi, même si elle refusait de l’admettre. J’aurais préféré me tromper. Je serais partie avec vous. Du moins, je… » Elle murmura quelque chose d’une voix indistincte sur un ton furieux. « Ces trois que vous avez amenées avec vous sont source d’ennuis, et ça c’est bien une vision. »
La voilà, l’ouverture dont elle avait besoin. Pourtant, au lieu de ce qu’elle s’était proposé de demander, elle dit : « Tu parles de Marigan, Nicola et Areina ? Comment peuvent-elles créer des ennuis ? » Seule une idiote passerait outre à ce que voyait Min.
« Je ne sais pas exactement. J’ai seulement aperçu des fragments d’aura et juste du coin de l’œil. Jamais quand je les regardais en face, où j’aurais pu déchiffrer quelque chose. Il n’y en a pas beaucoup qui ont des auras tout le temps, tu sais. Peut-être qu’elles propageront des racontars. Avez-vous manigancé quelque chose que vous ne voudriez pas être connu des Aes Sedai ?
— Absolument pas », répliqua Elayne avec autorité. Min la dévisagea du coin de l’œil, et elle ajouta : « Eh bien, rien à quoi nous n’étions pas obligées. Impossible qu’elles soient au courant, en tout cas. » Ceci ne la menait pas où elle voulait aller. S’emplissant d’air les poumons, elle sauta du haut de la falaise. « Min, tu avais eu une vision concernant Rand et moi, n’est-ce pas ? » Elle avait avancé de deux pas avant de se rendre compte que sa compagne s’était arrêtée.