« Oui. » Le ton était méfiant.
« Tu avais vu que nous allions tomber amoureux.
— Pas exactement. J’ai vu que tu serais amoureuse de lui. Je ne sais pas ce qu’il éprouve pour toi, je sais seulement qu’il est lié à toi d’une certaine façon. »
La bouche d’Elayne se pinça. C’était à peu près ce à quoi elle s’était attendue, mais non pas ce qu’elle avait envie d’entendre. « Désirer » et « vouloir » sont des pierres d’achoppement, mais « est » rend le chemin plus aisé. Voilà ce que Lini disait. On doit se débrouiller avec ce qui existe, pas avec ce qu’on désire qui soit. « Et tu avais vu qu’il y aurait quelqu’un d’autre. Quelqu’un avec qui j’aurais… à… le partager.
— Deux, rectifia Min d’une voix enrouée. Deux autres. Et… Et je suis l’une d’elles. »
Bouche ouverte déjà pour une autre question, pendant un moment Elayne ne put que la regarder avec stupeur. « Toi ? » réussit-elle finalement à dire.
Min se hérissa. « Oui, moi ! Me crois-tu incapable de tomber amoureuse ? Je ne le voulais pas, mais je suis amoureuse, et voilà. » Elle dépassa Elayne à grands pas dans l’allée et, cette fois, Elayne fut plus lente à la rejoindre.
Cela expliquait assurément un certain nombre de choses. Pourquoi Min avait toujours évité nerveusement d’en parler. La broderie sur ses revers. Et, à moins qu’elle ne l’imagine, Min était fardée aussi. Qu’est-ce que j’en pense ? demanda-t-elle. Elle ne parvenait pas à le déterminer. « Qui est la troisième ? questionna-t-elle à mi-voix.
— Je ne sais pas, marmonna Min. Uniquement qu’elle n’est pas commode de caractère. Pas Nynaeve, merci à la Lumière. » Elle eut un faible rire. « Je ne crois pas que j’aurais survécu à ça. » De nouveau, elle regarda prudemment Elayne du coin de l’œil. « Qu’est-ce que cela implique entre toi et moi ? J’ai de l’affection pour toi. Je n’ai jamais eu de sœur mais, parfois, j’ai comme l’impression que tu… Je veux être ton amie, Elayne, et je ne cesserai pas d’avoir de l’affection pour toi quoi qu’il arrive, mais je ne peux pas m’empêcher de l’aimer, lui.
— L’idée de partager un homme ne me plaît guère », répliqua Elayne d’un ton guindé. Ce qui était assurément bien au-dessous de la vérité.
« Moi non plus. Seulement… Elayne, j’ai honte de l’admettre, mais je le prendrai n’importe comment je pourrai l’avoir. Non pas que nous avons l’une et l’autre grand choix en la matière. Par la Lumière, il a bouleversé ma vie entière. Rien que de penser à lui me brouille l’esprit. » Min donnait l’impression de ne pas savoir si elle devait rire ou pleurer.
Elayne relâcha lentement son souffle. Pas la faute de Min. Valait-il mieux que ce soit Min plutôt que, disons, Berelain ou une autre qu’elle ne pourrait pas supporter ? « Ta’veren, commenta-t-elle. Il courbe le monde autour de lui. Nous sommes des copeaux emportés dans un tourbillon. Mais je crois me rappeler que toi, moi et Egwene avons dit que nous ne laisserions jamais un homme briser notre amitié. Nous résoudrons la question d’une manière ou d’une autre, Min. Et quand nous aurons découvert qui est la troisième… Eh bien, nous résoudrons cela aussi. Vaille que vaille. » Une troisième ! Se pourrait-il que ce soit Berelain ? Oh, sang et cendres !
« Vaille que vaille, répéta Min d’un ton morne. En attendant, toi et moi, nous sommes prises ici dans une chausse-trape. Je sais qu’il en existe une autre, je sais que je ne peux rien là contre, mais j’ai eu assez de mal à me réconcilier avec l’idée qu’il y avait toi et… les Cairhienines ne sont pas toutes comme Moiraine. J’ai vu une dame noble dans Baerlon, un jour. En surface, elle rendait Moiraine pareille à Leane mais, quelquefois, elle disait des choses, par allusions. Et ses auras ! Je ne crois pas qu’un homme dans toute la ville était en sécurité seul avec elle, pas à moins d’être laid, boiteux et, mieux encore, mort. »
Elayne renifla, mais elle réussit à prendre un ton léger. « Ne t’inquiète pas pour ça. Nous avons une autre sœur, toi et moi, une que tu n’as jamais rencontrée. Aviendha surveille Rand de près et il ne fait pas dix pas sans une garde de Vierges de la Lance aielles. » Une Cairhienine ? Au moins elle avait rencontré Berelain, la connaissait un peu. Non, elle n’allait pas se ronger le cœur là-dessus comme une idiote. Une jeune femme adulte affrontait le monde comme il était et en tirait le meilleur parti. Qui pouvait être cette troisième ?
Elles avaient abouti dans une cour à ciel ouvert parsemée de cendres froides. D’énormes chaudrons, la plupart piqués là d’où la rouille avait été enlevée, étaient alignés le long du mur d’enceinte en pierre, qui avait été renversé en plusieurs endroits par les arbres qui avaient poussé dessous. En dépit des ombres traversant la cour, deux bouilloires Rimantes étaient encore posées sur des flammes et trois novices, les cheveux collés par la transpiration et leurs jupes blanches relevées, s’activaient avec ardeur sur des planches à laver plongées dans de larges baquets pleins d’eau savonneuse.
Avec un coup d’œil aux chemises sous le bras de Min, Elayne s’ouvrit à la saidar. « Laisse-moi t’aider avec ça. » Canaliser pour effectuer des corvées qui vous ont été assignées était interdit – le travail physique forme le caractère, disait-on – mais ceci ne pouvait pas être considéré comme la même chose. Si elle agitait avec assez de violence les chemises dans l’eau, il n’y aurait pas de raison de se mouiller les mains. « Dis-moi tout. Est-ce que Siuan et Leane sont aussi changées qu’elles le paraissent ? Comment êtes-vous arrivées ici ? Est-ce que Logain est vraiment ici ? Et pourquoi laves-tu des chemises d’homme ? Tout. »
Min rit, visiblement enchantée de changer de sujet. « Tout, cela demanderait une semaine. N’empêche, j’essaierai. D’abord, j’ai aidé Siuan et Leane à s’extraire du cachot où Elaida les avait fourrées, puis… »
Émettant les sons d’émerveillement appropriés, Elayne canalisa de l’Air pour soulever au-dessus de ses flammes une des bouilloires fumantes. Elle remarqua à peine les regards incrédules des novices ; elle était maintenant habituée à sa force et elle s’avisait rarement qu’elle faisait sans réfléchir des choses dont certaines Aes Sedai confirmées étaient parfaitement incapables. Qui était la troisième femme ? Mieux vaudrait pour Aviendha qu’elle veille à le surveiller de près.
51
La nouvelle parvient à Cairhien
Un mince filet de fumée bleue montant de la pipe ordinaire au court tuyau serré entre ses dents, Rand avait une main appuyée sur la balustrade de pierre du balcon et contemplait le jardin au-dessous. Des ombres nettes s’allongeaient ; le soleil était une boule rouge tombant dans un ciel sans nuages. Dix jours dans Cairhien et ceci semblait le premier moment où il était resté immobile quand il ne dormait pas. Selande se tenait à côté de lui, tout près, son clair visage levé pour observer non le jardin mais lui. Sa chevelure n’était pas coiffée de façon aussi compliquée qu’une femme de plus haut rang, mais elle ajoutait encore un demi-pied à sa taille. Il s’efforçait de faire abstraction de sa présence, n’empêche qu’ignorer une femme qui insiste pour presser sa poitrine ferme contre votre bras n’était pas facile. La réunion avait duré assez longtemps pour qu’il désire quelques instants de répit. Il avait compris que c’était une erreur dès que Selande l’avait suivi au-dehors.