« Je vais te dire une chose, continuait Mat. Il y a là-bas beaucoup d’hommes fidèles à la reine. Ils ne sont pas tellement décidés à se battre pour un roi. Trouve Elayne. La moitié d’entre eux se rallieront en foule à toi pour la mettre sur le…
— Tais-toi ! » l’interrompit Rand d’un ton cassant. Il frémissait tellement de fureur qu’Egwene recula et même Moiraine l’examina attentivement. La main d’Aviendha se resserra sur son épaule, mais il s’en débarrassa d’une secousse en se levant. Morgase morte parce qu’il n’avait pas réagi. Sa propre main était sur le poignard aussi bien que celle de Rahvin. Elayne. « Elle sera vengée. Rahvin, Mat. Pas Gaebril. Rahvin. Je lui tordrai le cou quand bien même je ne ferai jamais rien d’autre !
— Oh, sang et sacrées cendres ! gémit Mat.
— C’est de la folie. » Egwene tressaillit comme si elle se rendait compte de ce qu’elle venait de dire, mais elle conserva cette voix calme et ferme. « Tu as encore le Cairhien sur les bras, sans compter les Shaidos dans le nord et ce que tu projettes dans le Tear. As-tu l’intention de commencer une autre guerre, avec deux déjà en cours, y compris un pays dévasté ?
— Pas une guerre. Moi. Je peux être à Caemlyn dans une heure. Un raid – d’accord, Mat ? – un raid, pas une guerre. J’arracherai le cœur de Rahvin. » Sa voix résonnait comme un marteau. Il avait la sensation que de l’acide lui courait dans les veines. « Pour un peu, je souhaiterais avoir les treize Sœurs d’Elaida à emmener avec moi pour le paralyser et l’amener devant un tribunal. Jugé et pendu pour meurtre. Ce serait justice. Mais il aura à mourir de quelque manière que j’arrive à le tuer.
— Demain », dit Moiraine doucement.
Rand lui lança un regard de colère. Mais elle avait raison. Mieux vaudrait demain. Une nuit pour laisser s’apaiser son emportement. À présent, il voulait se saisir du saidin et frapper à tour de bras, pour détruire. La musique d’Asmodean avait de nouveau changé, pour un air que les musiciens des rues avaient joué pendant la guerre civile. On l’entendait encore quelquefois quand un noble cairhienin passait. « L’Imbécile qui se prenait pour un Roi. » « Sortez d’ici, Natael. Filez. »
Asmodean se leva avec aisance en saluant, mais son visage aurait pu passer pour de la neige et il traversa la pièce rapidement, comme pas très sûr de ce qu’une seconde de plus risquait d’apporter. Il cultivait toujours la provocation, mais peut-être aujourd’hui était-il allé trop loin. Comme il ouvrait la porte, Rand reprit la parole.
« Je vous verrai ce soir. Ou je vous verrai mort. »
Le salut d’Asmodean n’eut pas autant de grâce, cette fois. « Comme mon Seigneur Dragon le commande », dit-il d’une voix étranglée, et il referma la porte sur lui.
Les trois femmes regardaient Rand, impassibles, sans ciller.
« Vous autres aussi, partez. » Mat bondit pratiquement vers la porte. « Pas toi. J’ai encore des choses à te dire. »
Mat s’arrêta net, avec un soupir bruyant et jouant avec son médaillon. Il était le seul à avoir bougé.
« Vous n’avez pas treize Aes Sedai, déclara Aviendha, mais vous en avez deux. Et moi-même. Je n’en connais peut-être pas autant que Moiraine Sedai, mais je suis aussi forte qu’Egwene et la danse ne m’est pas étrangère. » Elle entendait par là la danse des lances, ainsi que les Aiels appelaient la bataille.
« Rahvin est mon affaire personnelle », lui dit-il sobrement. Peut-être qu’Elayne lui pardonnerait dans une certaine mesure si au moins il vengeait sa mère. Probablement pas, mais peut-être se le pardonnerait-il à lui-même. Un peu. Il força ses mains à rester à ses côtés, à ne pas se crisper en poings.
« Vas-tu tracer par terre une ligne pour qu’il la franchisse ? s’exclama Egwene. Lui lancer un défi ? As-tu envisagé que Rahvin pourrait bien ne pas être seul s’il se proclame maintenant Roi d’Andor ? La belle avance si un de ses gardes te transperce le cœur d’une flèche quand tu te présenteras. »
Il se rappelait avoir souhaité qu’elle ne s’emporte pas contre lui, mais alors la situation était beaucoup plus simple. « Croyais-tu que j’avais l’intention d’y aller seul ? » Si, justement ; il n’avait pas songé une minute à avoir quelqu’un pour protéger ses arrières, et pourtant maintenant il entendait un léger murmure : Il aime venir par-derrière, ou attaquer de flanc. Il était pratiquement incapable de penser clairement. Sa colère semblait avoir une vie personnelle, alimentant les feux qui la maintenaient bouillante. « Mais pas toi. Ceci est trop dangereux. Moiraine peut venir si elle le désire. »
Egwene et Aviendha ne se regardèrent pas avant de s’avancer, mais elles s’élancèrent d’un même mouvement, ne s’arrêtant que lorsqu’elles furent si près que même Aviendha dut rejeter la tête en arrière pour le regarder.
« Moiraine peut venir si elle le désire », dit Egwene.
Si sa voix était comme de la glace lisse, celle d’Aviendha était de la lave en fusion. « Mais c’est trop dangereux pour nous.
— Est-ce que tu es devenu mon père ? Ton nom est-il Bran al Vere ?
— Si vous disposez de trois lances, en repoussez-vous deux de côté parce qu’elles sont de fabrication plus récente ?
— Je ne veux pas vous mettre en danger », dit-il sévèrement.
Egwene haussa les sourcils. « Oh ? » Ce fut tout.
« Je ne suis pas votre gai’shain. » Aviendha retroussa les lèvres, montrant les dents. « Jamais vous ne choisirez quels risques je prends, Rand al’Thor. Jamais. Comprenez-le maintenant. »
Il pouvait… Quoi ? Les envelopper dans le saidin et les laisser ? Il n’était toujours pas en mesure de les enfermer dans un écran. Alors elles pourraient fort bien le piéger en retour. Un beau gâchis, tout cela parce qu’elles étaient résolues à être entêtées.
« Tu as pensé aux gardes, dit Moiraine, mais que se passera-t-il si qui est avec Rahvin est Semirhage ou Graendal ? Ou Lanfear ? Ces deux-ci sont en mesure de vaincre l’un de ceux-là, mais à toi seul pourrais-tu affronter elle et Rahvin réunis ? »
Il y avait eu quelque chose dans sa voix quand elle avait prononcé le nom de Lanfear. Avait-elle peur que si Lanfear était là, il finisse par se joindre à elle ? Que ferait-il si elle était là ? Que pouvait-il faire ? « Elles peuvent venir », dit-il entre ses dents serrées. « Maintenant, voulez-vous vous en aller ?
— Comme tu l’ordonnes », répliqua Moiraine, mais elles n’y mirent aucune hâte. Aviendha et Egwene prirent un soin ostentatoire à rajuster leurs châles avant de se diriger vers la porte. Seigneurs et nobles dames se précipitaient sur un mot de lui, mais jamais elles.
« Vous n’avez pas essayé de m’en dissuader », dit-il tout à coup.
C’est à Moiraine qu’il s’adressait, mais Egwene parla la première bien qu’à Aviendha, et avec un sourire. « Empêcher un homme de faire ce qu’il veut faire, est comme d’enlever un bonbon à un enfant. Parfois on y est obligé, mais parfois cela n’en vaut pas la peine. » Aviendha acquiesça d’un signe de tête. « La Roue tisse comme la Roue le veut », fut la réponse de Moiraine. Elle tenait sur le seuil, plus Aes Sedai d’allure qu’il ne l’avait jamais vue, éternellement jeune, avec des yeux sombres qui paraissaient prêts à l’engloutir, élancée et frêle et pourtant si royale qu’elle aurait inspiré le respect à une pleine salle de reines même si elle avait été incapable de canaliser une étincelle. Cette pierre bleue sur son front reflétait de nouveau la lumière. « Tu t’en tireras bien, Rand. »