Il demeura les yeux fixés sur la porte longtemps après qu’elle s’était refermée sur les trois.
C’est un frôlement de bottes qui lui remémora la présence de Mat. Ce dernier tentait de se glisser vers la porte, progressant avec lenteur pour ne pas être vu.
« J’ai besoin de te parler, Mat. »
Mat eut une grimace. Touchant le médaillon au renard comme un talisman, il se tourna vivement face à Rand. « Si tu t’imagines que je vais poser ma tête sur le billot parce que ces idiotes le font, n’y pense plus maintenant. Je ne suis pas un sacré héros et je ne veux pas en être un. Morgase était une jolie femme – j’avais même de la sympathie pour elle ; autant qu’on peut en éprouver à l’égard d’une reine – mais Rahvin, c’est Rahvin, que la Lumière te brûle, et je…
— Tais-toi et écoute. Il faut que tu cesses de fuir.
— Que je sois brûlé si je cesse ! Ce jeu-là, je ne l’ai pas choisi et je ne me laisserais pas…
— J’ai dit “Tais-toi !” » Rand poussa d’un doigt ferme la tête de renard contre la poitrine de Mat. « Je sais où tu as obtenu ça. J’étais là, tu te rappelles ? J’ai coupé la corde au bout de laquelle tu étais pendu. Je ne connais pas exactement ce qui t’a été fourré dans le crâne mais quoi que ce soit j’en ai besoin. Les chefs de clan ont l’expérience de la guerre, seulement toi aussi tu l’as en quelque sorte, et peut-être même de façon plus approfondie. J’ai besoin de ça ! ors voici ce que vous allez faire, toi et la Bande de la Main Rouge… »
« Soyez prudentes, demain », dit Moiraine.
Egwene s’arrêta à la porte de sa chambre. « Oui, bien sûr, nous serons prudentes. » Son estomac était agité de soubresauts, mais elle garda sa voix ferme. « Nous sommes conscientes du danger qu’il y aura à affronter un des Réprouvées. » D’après l’expression d’Aviendha, elles auraient aussi bien pu s’entretenir de ce qu’il y avait au menu du dîner. Il est vrai qu’elle n’avait jamais peur de rien.
« Vous l’êtes, voyez-vous ça, murmura Moiraine. Néanmoins soyez très prudentes, que vous pensiez ou non qu’un des Réprouvés est dans les parages. Rand aura besoin de vous deux dans les jours qui viennent. Vous vous y prenez habilement avec ses accès d’humeur, bien que j’avoue que vos méthodes sont inhabituelles. Il aura besoin de gens qui ne seront pas mis en fuite ou domptés par ses colères, qui lui diront ce qu’il doit entendre au lieu de ce qu’ils imaginent qu’il désire entendre.
— Vous vous en chargez, Moiraine, lui répondit Egwene.
— Bien sûr. Seulement il aura encore besoin de vous. Reposez-vous bien. Demain sera… pénible pour nous tous. » Elle s’éloigna d’un pas léger dans le couloir, passant alternativement de la pénombre à une nappe de clarté projetée par une lampe. La nuit s’imposait déjà dans ces couloirs sombres et l’approvisionnement en huile était réduit.
« Resteras-tu un moment avec moi, Aviendha ? demanda Egwene. J’ai plus envie de parler que de manger.
— Je dois expliquer à Amys ce que j’ai promis de faire demain. Et il faut que je sois dans la chambre à coucher de Rand al’Thor quand il y viendra.
— Elayne ne pourra pas se plaindre que tu n’as pas surveillé Rand de près pour elle. As-tu réellement traîné dans le couloir la Dame Berewine par les cheveux ? »
Les joues d’Aviendha se colorèrent faiblement. « Tu crois que ces Aes Sedai à – Salidar ? – l’aideront ?
— Prends garde à ce nom, Aviendha. On ne peut pas laisser Rand les découvrir sans préparation. » Tel qu’il était à présent, elles seraient probablement plus disposées à le neutraliser ou du moins à envoyer treize des leurs qu’à lui prêter assistance. Elle aurait à se tenir entre elles dans le Tel’aran’rhiod – elle, Nynaeve et Elayne – et à espérer que ces Aes Sedai se seraient trop engagées pour reculer avant qu’elles découvrent combien il était proche de la folie.
« Je prendrai garde. Repose-toi bien. Et mange copieusement ce soir. Demain matin, ne mange rien. Ce n’est pas bon de danser la danse des lances avec l’estomac plein. »
Egwene la regarda partir à grandes enjambées avant d’appuyer les mains contre son estomac. Elle ne pensait pas qu’elle mangerait ce soir ni demain matin. Rahvin. Et peut-être Lanfear, ou un des autres. Nynaeve avait affronté Moghedien et avait gagné. À ceci près que Nynaeve était plus forte qu’elle ou Aviendha, quand elle parvenait à canaliser. Il n’y en aurait peut-être pas un de plus. Rand avait dit que les Réprouvés ne se fiaient pas les uns aux autres. Elle souhaitait presque qu’il se trompe ou, au moins, qu’il n’en soit pas si certain. C’était effrayant de penser qu’elle voyait un homme différent regarder par ses yeux à lui, qu’elle entendait les paroles d’un autre homme sortir de sa bouche. Cela ne devrait pas être ; tout le monde renaissait au fil des tours de la Roue, mais tout le monde n’était pas le Dragon Réincarné. Moiraine ne voulait pas en parler. Que ferait Rand si Lanfear était là-bas ? Lanfear avait aimé d’amour Lews Therin Telamon, mais qu’avait ressenti pour elle le Dragon ? Combien de Rand était toujours Rand ?
« Continue comme ça et tu vas te rendre folle, dit-elle avec fermeté. Tu n’es pas une gamine. Agis en adulte. »
Quand une servante lui apporta son souper de fèves mange-tout, de pommes de terre et de pain frais, elle se força à manger. Ce qu’elle avalait avait comme un goût de cendres.
Mat arpenta vivement les couloirs faiblement éclairés du palais et ouvrit d’une poussée la porte de l’appartement qui avait été réservé au jeune héros de la bataille contre les Shaidos. Non pas qu’il y avait passé beaucoup de temps ; à peine. Des serviteurs avaient allumé deux des torchères. Héros ! Il n’était pas un héros ! Qu’est-ce qu’un héros y gagnait ? Qu’une Aes Sedai lui tapote la tête avant de le renvoyer comme un chien pour recommencer. Qu’une noble dame condescende à lui accorder un baiser, ou dépose une fleur sur sa tombe. Il allait et venait comme un lion en cage dans son antichambre, pour une fois sans évaluer le prix du tapis à ramages provenant d’Illian ou les chaises, les tables et les coffres ornés de dorures et incrustés d’ivoire.
L’entretien orageux avec Rand avait duré jusqu’au coucher du soleil, lui esquivant, se dérobant, Rand le harcelant avec autant de persistance qu’Aile-de-Faucon après la déroute du Défilé de Cole. Qu’allait-il faire ? S’il repartait à cheval, Talmanes et Nalesean le suivraient sûrement avec autant d’hommes qu’ils pourraient mettre en selle, s’attendant à ce qu’il trouve une autre bataille. Et il en trouverait probablement une ; voilà ce qui le refroidissait en réalité. Il avait beau être horrifié de le reconnaître, l’Aes Sedai avait raison. Il était attiré vers les batailles ou elles l’étaient vers lui. Personne n’aurait tenté plus ardemment que lui d’en éviter une sur l’autre rive de l’Alguenya. Même Talmanes en avait fait la remarque. Jusqu’à la deuxième fois où son prudent cheminement pour s’éloigner d’une bande d’Andorans les avait amenés là où il n’y avait pas d’autre choix que se battre avec une autre. Et chaque fois il sentait les dés rouler dans sa tête ; c’était maintenant presque comme un avertissement qu’une bataille se trouvait juste de l’autre côté de la prochaine colline.
Il y avait toujours un bateau, ou devrait y en avoir, là-bas aux quais à côté des péniches transportant le blé. Difficile d’être pris au cœur d’une bataille sur un bateau au milieu d’une rivière. Sauf que les Andorans tenaient l’une des berges de l’Alguenya sur une moitié sinon plus de son cours en aval de la cité. Du train où allait sa chance, le bateau s’échouerait sur la rive droite avec la moitié de l’armée d’Andor campée là.