Ne restait plus qu’à exécuter ce que Rand désirait. Il voyait ça d’ici.
« Bonjour, Puissant Seigneur Weiramon, et vous autres tous, Puissants Seigneurs et Puissantes Dames. Je suis un joueur, un paysan, et je suis ici pour prendre le commandement de votre sacrée armée ! Le sacré Seigneur Dragon Réincarné nous rejoindra dès qu’il se sera fichtrement occupé d’une sacrée petite affaire ! »
Saisissant sa lance à hampe noire qui était dans le coin, il la projeta avec violence à travers la pièce. Elle frappa une tenture murale – une scène de chasse – et le mur de pierre derrière cette tapisserie avec un clang retentissant, puis tomba sur le sol, laissant les chasseurs nettement tranchés par le milieu. La lame d’épée de deux pieds de long n’était ni ébréchée ni abîmée. Évidemment non. Une œuvre d’Aes Sedai.
Il palpa des doigts les corbeaux sur la lame. « Serai-je jamais libéré des œuvres d’Aes Sedai ?
— Qu’est-ce qui s’est passé ? » questionna Melindhra depuis le seuil de la porte.
Il la regarda tandis qu’il calait la lance contre le mur et, pour changer, ce n’est pas à une chevelure tel de l’or filé ou à des yeux bleu clair ou à un corps ferme qu’il pensait. Apparemment, tous les Aiels se rendaient tôt ou tard à la rivière, pour contempler en silence une pareille quantité d’eau dans un même endroit, mais Melindhra y allait chaque jour, pratiquement. « Kadere a-t-il déjà trouvé des bateaux ? » Kadere n’irait pas à Tar Valon sur des barges à blé.
« Les chariots du colporteur sont encore là-bas. Je ne suis pas au courant pour… les bateaux. » Elle prononça maladroitement ce mot qui ne lui était pas familier. « Pourquoi désirez-vous savoir ?
— Je m’en vais quelque temps. Pour Rand », ajouta-t-il vivement. Elle avait les traits trop figés. « Je vous emmènerais bien avec moi si je pouvais, mais vous ne voudriez pas quitter les Vierges. » Un bateau ou son propre cheval ? Et dans quelle direction ? Voilà la question. Il arriverait à Tear plus vite sur un bateau rapide qu’en selle sur Pips. S’il était assez stupide pour faire ce choix. S’il avait le choix.
La bouche de Melindhra se pinça brièvement. À sa surprise, ce n’était pas parce qu’il la laissait. « Ainsi vous vous glissez de nouveau dans l’ombre de Rand al’Thor. Vous avez acquis beaucoup d’honneur pour vous-même, parmi les Aiels comme parmi les hommes des Terres humides. Votre honneur personnel, pas un reflet de l’honneur du Car’a’carn.
— Il peut garder son honneur et l’emporter à Caemlyn ou au Gouffre du Destin, je m’en moque. Ne vous tracassez pas. Je trouverai de l’honneur en abondance. Je vous l’écrirai. De Tear. » Tear ? Il n’échapperait jamais à Rand ou aux Aes Sedai s’il faisait ce choix-là.
« Il se rend à Caemlyn ? »
Mat réprima un tressaillement. Il n’était pas censé parler de ça. Quoi qu’il décide pour le reste, il pouvait en tout cas rectifier la situation sur ce point-là. « Juste un nom qui m’est passé par la tête. À cause des Andorans là-bas dans le sud, je suppose. Comment saurais-je où il… »
Il n’eut pas d’avertissement. Un instant, elle se tenait là, le suivant son pied l’atteignait à la hauteur de la ceinture, lui coupant le souffle, le pliant en deux. Les yeux exorbités, il s’efforça de garder son équilibre, de se redresser, de réfléchir. Pourquoi ? Elle pivota comme une danseuse, à l’envers, et son autre pied contre le côté de sa tête le fit chanceler. Sans un temps d’arrêt, elle sauta en l’air sur place, levant les jambes, et la semelle souple de sa botte le frappa en pleine figure.
Quand ses yeux s’éclaircirent assez pour voir, il était couché sur le dos, au milieu de la pièce par rapport à elle. Il sentait du sang sur son visage. Sa tête lui donnait l’impression d’être bourrée de laine et la pièce d’osciller. C’est alors qu’il l’aperçut qui sortait de son escarcelle un poignard, une lame fine pas beaucoup plus longue que sa main à elle, scintillant dans la clarté des lampes. Enroulant la shoufa autour de sa tête d’un geste preste, elle releva le voile noir devant son visage.
Étourdi, il réagit d’instinct, sans réfléchir. La lame sortit de sa manche, quitta sa main comme flottant dans de la gelée. À ce moment seulement, il se rendit compte de ce qu’il avait fait et il allongea le bras désespérément dans une tentative pour rattraper son arme.
Le manche surgit entre les seins de Melindhra. Elle s’affaissa sur les genoux, retomba en arrière.
Mat se redressa péniblement, chancelant, sur les mains et les genoux. Sa vie en aurait-elle dépendu qu’il aurait été incapable de se mettre debout, mais il rampa vers elle en murmurant éperdument : « Pourquoi ? Pourquoi ? »
Il écarta d’un coup sec son voile, et ces yeux bleu clair se fixèrent sur lui. Elle sourit, même. Il ne regarda pas le manche du poignard. Il savait où se trouve le cœur dans un corps humain. « Pourquoi, Melindhra ?
— Vos jolis yeux m’ont toujours plu, dit-elle dans un souffle, si faible qu’il dut se concentrer pour l’entendre.
— Pourquoi ?
— Certains serments sont plus importants que d’autres, Mat Cauthon. » Le poignard à lame mince se dressa d’un vif élan, tout ce qui lui restait de force dans cette attaque, la pointe repoussant contre la poitrine de Mat la tête de renard qui pendait. Le médaillon d’argent n’aurait pas suffi à bloquer une lame de poignard, mais l’angle d’attaque était juste ce qu’il fallait d’erroné et une paille invisible dans l’acier fit que la lame se rompit au ras du manche en même temps qu’il lui saisissait la main. « Vous avez la chance du Grand Seigneur.
— Pourquoi ? répéta-t-il d’une voix insistante. Que la Lumière vous brûle, pourquoi ? » Il comprit qu’il n’y aurait pas de réponse. Sa bouche était ouverte comme si elle s’apprêtait à en dire davantage, mais ses yeux se voilaient déjà.
Il esquissa le geste de relever le voile, pour couvrir son visage et ses yeux fixes, puis laissa retomber sa main. Il avait tué des hommes et des Trollocs, mais jamais une femme jusqu’à présent. Les femmes étaient heureuses quand il entrait dans leur vie. Ce n’était pas une vantardise. Les femmes souriaient pour lui ; même quand il les quittait, elles souriaient comme si elles étaient prêtes à l’accueillir avec joie au cas où il reviendrait. C’était tout ce qu’il avait réellement voulu des femmes ; un sourire, une danse, un baiser et que l’on se souvienne de lui avec affection.
Il se rendit compte que ses pensées s’égaraient. Arrachant le manche sans lame de la main de Melindhra – il était en jade serti d’or, incrusté d’abeilles dorées – il le précipita dans le foyer de la cheminée en marbre, avec l’espoir qu’il se briserait. Il avait envie de pleurer, de hurler. Je ne tue pas les femmes ! Je les embrasse, je ne… !
Il devait réfléchir avec lucidité. Pourquoi ? Pas parce qu’il partait, sûrement. Elle avait à peine réagi à cette nouvelle. D’ailleurs, elle pensait qu’il courait après les honneurs ; ce qu’elle avait toujours approuvé. Quelque chose qu’elle avait dit le tarabustait, puis lui revint en mémoire, provoquant un frisson. La chance du Grand Seigneur. Il l’avait entendu sous une forme différente, bien des fois. La veine même du Ténébreux. « Une Amie du Ténébreux. » Une question ou une certitude ? Il aurait aimé que cette pensée rende ce qu’il avait fait moins pénible dans son esprit. Il allait emporter le souvenir de son visage jusque dans sa propre tombe.
Tear. Il lui avait pratiquement annoncé qu’il allait dans cette ville. Le poignard. Des abeilles d’or dans le jade. Il parierait sans le voir qu’il y en avait neuf. Neuf abeilles d’or sur champ vert. Les armoiries d’Illian. Où Sammael gouvernait. Sammael pouvait-il avoir peur de lui ? Comment Sammael serait-il même au courant ? Seulement quelques heures s’étaient écoulées depuis que Rand l’avait demandé à Mat – le lui avait ordonné – et il n’était pas certain lui-même de la décision qu’il allait prendre. Peut-être que Sammael n’avait pas voulu courir le risque ? D’accord. Un des Réprouvés redoutant un joueur, quelque bourrée que soit sa tête de la science des batailles d’autres guerriers. C’était ridicule.