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« Un jour ou l’autre, répondit Moiraine d’une voix égale, un jour ou l’autre, je serai… obligée de te quitter, finalement. Ce qui sera doit être. » Rand eut impression qu’elle frissonnait, mais ce fut si bref que ç’aurait pu être un tour de son imagination et, l’instant d’après elle était redevenue tout sang-froid et maîtrise d’elle-même. « Il faut que tu sois prêt. » Le rappel de ses doutes fut désagréable à Rand. « Nous devrions discuter de tes projets. Tu ne peux pas demeurer ici beaucoup plus longtemps. Même si les Réprouvés ne prévoient pas de t’attaquer, ils sont là-bas et étendent leur pouvoir. Rassembler les Aiels ne servira à rien si tu découvres que tout ce qui se trouve au-delà de l’Échine du Monde est entre leurs mains. »

Avec un petit rire étouffé, Rand s’adossa à la table. Ainsi ce n’était qu’une nouvelle tactique ; s’il était inquiet à cause de son départ, peut-être serait-il plus désireux d’écouter, plus disposé à être guidé. Elle ne pouvait pas mentir, bien sûr, pas ouvertement. L’un des célèbres Trois Serments l’interdisait ; ne prononcer aucune parole qui ne soit vraie. Il avait appris que cela laissait des échappatoires larges comme des écuries. Elle finirait bien par le laisser tranquille. Après qu’il sera mort, sans doute.

« Vous voulez discuter de mes projets », dit-il d’un ton ironique. Sortant de la poche de sa tunique une courte pipe et une blague à tabac en cuir, il remplit le fourneau qu’il tassa du pouce et atteignit brièvement le saidin pour canaliser une flamme qui dansa au-dessus du tabac. « Pourquoi ? Ce sont mes projets. » Tirant lentement sur sa pipe, il attendit, sans prêter attention à l’air menaçant d’Egwene.

Le visage de l’Aes Sedai ne changea absolument pas, mais ses grands yeux noirs donnèrent l’impression de flamboyer. « Qu’as-tu fait quand tu as refusé d’être guidé par moi ? » Sa voix était aussi unie que ses traits, pourtant ses paroles résonnèrent comme des coups de fouet. « Partout où tu es allé, tu as laissé derrière toi la mort, la destruction et la guerre.

— Pas dans le Tear », répliqua-t-il, trop vite. Et trop sur le ton de la défensive. Il ne devait pas lui permettre de le désarçonner. Avec détermination il tira de sa pipe des bouffées volontairement espacées.

« Non, acquiesça-t-elle, pas dans le Tear. Pour une fois, tu avais une nation derrière toi, un peuple, et qu’as-tu accompli ? Imposer la justice dans le Tear était digne d’éloges. Établir l’ordre au Cairhien, nourrir les affamés, est louable. En d’autres temps, je t’aurais félicité. » Elle-même était originaire du Cairhien. « Par contre, cela ne te prépare pas au jour où tu livreras la Tarmon Gai’don. » Une femme constante dans ses objectifs, détachée quand il s’agissait d’autre chose, même de son pays natal. Mais ne devrait-il pas se montrer aussi concentré sur son but ?

« Que voudriez-vous que je fasse ? Que je traque les Réprouvés un par un ? » De nouveau, il se contraignit à tirer plus lentement sur sa pipe ; cela lui demanda un effort. « Connaissez-vous même l’endroit où ils sont ? Oh, Sammael est à Illian – vous le savez, cela – mais le reste ? Que se passera-t-il si je me lance aux trousses de Sammael comme vous le désirez et que je découvre deux ou trois ou quatre d’entre eux ? Ou même tous les neuf ?

— Tu aurais pu en affronter trois ou quatre, peut-être tous les neuf survivants, dit-elle d’un ton glacial, si tu n’avais pas abandonné Callandor à Tear. La vérité, c’est que tu fuis. Tu n’as pas vraiment de plan, pas de plan pour te préparer à la Dernière Bataille. Tu cours d’un lieu à l’autre en espérant que tout finira bien par s’arranger. En espérant, parce que tu ignores quel parti adopter. Si tu écoutais mes conseils, au moins aurais-tu… » Il l’interrompit, d’un geste brusque avec sa pipe, sans se soucier le moins du monde des coups d’œil coléreux que lui jetèrent les deux femmes.

« Un plan, j’en ai un. » Si elles tenaient à l’apprendre, eh bien, qu’elles l’apprennent, et qu’il soit brûlé s’il en changeait un mot. « Pour commencer, j’ai l’intention de mettre fin aux guerres et aux massacres, que ce soit moi qui les ai déclenchés ou non. Si des hommes doivent tuer, qu’ils tuent des Trollocs, qu’ils ne s’entre-tuent pas. Lors de la Guerre des Aiels, quatre clans ont franchi le Rempart du Dragon et ils ont imposé leur loi pendant plus de deux ans. Ils ont pillé et incendié le Cairhien, vaincu toutes les armées envoyées contre eux. S’ils en avaient eu envie, ils auraient conquis Tar Valon. La Tour n’aurait pas pu les en empêcher, à cause de vos Trois Serments. » Ne pas se servir du Pouvoir comme d’une arme sauf contre des Engeances de l’Ombre ou des Amis du Ténébreux, ou pour défendre leur propre vie, c’était un autre des Serments et les Aiels n’avaient pas menacé la Tour elle-même. La colère s’était maintenant emparée de lui. Il fuyait et espérait, hein ? « Quatre clans ont réussi cela. Qu’arrivera-t-il quand j’en conduirai onze par-dessus l’Échine du Monde ? » Ce serait onze ; peu de chances de rallier à lui les Shaidos. « D’ici que les nations songent à s’allier, ce sera trop tard. Elles accepteront ma paix ou je serai enterré dans le Can Breat. » Un son discordant jaillit de la harpe et Natael se pencha sur l’instrument en secouant la tête. Un instant après, les sons apaisants résonnèrent de nouveau.

« Un melon ne serait jamais aussi enflé que ta tête, marmonna Egwene en croisant ses bras sous ses seins. Et une pierre ne serait pas aussi réfractaire ! Moiraine essaie seulement de t’aider. Pourquoi ne le comprends-tu pas ? »

L’Aes Sedai lissa les pans de sa jupe de soie, qui n’en avaient pas besoin. « Emmener les Aiels de l’autre côté du Rempart du Dragon risque d’être le pire parti que tu puisses prendre. » Sa voix avait une note coupante, marque de colère ou de frustration. Du moins parvenait-il à ce qu’elle comprenne qu’il n’était pas une marionnette. « D’ici là, le Trône d’Amyrlin sera entré en rapport avec les dirigeants de toutes les nations qui en ont encore un, leur mettant sous les yeux les preuves que tu es le Dragon Réincarné. Ils sont au courant des Prophéties ; ils sont au courant de ce pour quoi tu es né. Une fois qu’ils seront convaincus de qui et de ce que tu es, ils t’accepteront parce qu’ils y sont obligés. La Dernière Bataille approche et tu es leur seul espoir, l’unique espérance de l’humanité. »

Rand éclata de rire. D’un rire amer. Coinçant sa pipe entre ses dents, il se hissa sur la table où il s’assit en tailleur, et les dévisagea. « Ainsi vous et Siuan Sanche vous imaginez encore que vous connaissez tout ce qu’il y a à savoir. » S’il plaisait à la Lumière, elles ne connaissaient pas tout sur lui et ne le découvriraient jamais. « Vous êtes stupides, toutes les deux.

— Montre-toi un peu respectueux ! » le gronda Egwene, mais Rand reprit sans l’écouter.

« Les Puissants Seigneurs de Tear connaissent aussi les Prophéties et ils m ont reconnu, dès qu’ils ont vu l’Épée qui ne Peut pas être Touchée serrée dans mon poing. La moitié d’entre eux s’attendent à ce que je leur apporte la puissance ou la gloire ou les deux à la fois ; l’autre moitié aimerait autant me plonger un poignard dans le dos et essayer d’oublier que le Dragon Réincarné a jamais été à Tear. Voilà comment les nations accueilleront le Dragon Réincarné. À moins que je ne les dompte d’abord, comme je l’ai fait avec les Tairens. Savez-vous pourquoi j’ai laissé Callandor à Tear ? Pour qu’ils se souviennent de moi. Chaque jour, ils sont conscients qu’elle est là, enfoncée dans le Cœur de la Pierre, et ils sont conscients que je reviendrai la prendre. Voilà ce qui les rattache à moi. » C’était l’une des raisons pour lesquelles il avait laissé derrière lui l’Épée qui n’est pas une Épée. Il n’aimait même pas penser à l’autre.