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Enaila était en tête d’une file de Vierges, chacune avec trois lances dans les mains, une file qui allait de la porte de la capitainerie et disparaissait par une des portes de la ville. Quelques-uns des Aiels sur le quai les examinaient avec curiosité, mais c’était manifestement quelque chose entre les Far Dareis Mai et le Car’a’carn, et nullement l’affaire des autres sociétés. Amys et trois ou quatre autres Sagettes qui avaient auparavant été Vierges de la Lance observaient avec plus d’attention. La plupart des non-Aiels étaient partis, excepté un petit nombre d’hommes qui relevaient les charrettes à blé renversées et s’efforçaient de regarder ailleurs. Enaila s’avança vers Rand, puis s’arrêta et sourit comme Suline sortait à son tour. Non pas de soulagement. De plaisir. Des sourires de plaisir qui se propagèrent tout au long de ce grand cortège de Vierges. Des sourires aussi sur le visage de ces Sagettes et, à son attention à lui, un bref hochement de tête approbateur de la part d’Amys comme s’il avait renoncé à une manière de se conduire inepte.

« Je croyais qu’elles allaient peut-être entrer une à la fois pour mettre fin à tes souffrances par un baiser », commenta Mat.

Rand fronça les sourcils en le voyant là debout appuyé sur sa lance et souriant de toutes ses dents, son chapeau à large bord repoussé en arrière sur sa tête. « Comment peux-tu être de si bonne humeur ? » L’odeur de chair carbonisée se répandait toujours dans l’air, et les gémissements des femmes et des hommes brûlés que soignaient des Sagettes.

« Parce que je suis en vie, riposta Mat. Comment voudrais-tu que je réagisse, que je pleure ? » Il haussa les épaules d’un mouvement gêné. « Amys dit qu’Egwene ira réellement très bien d’ici quelques jours. » Il jeta alors un coup d’œil alentour, mais comme s’il n’avait pas envie de voir ce qu’il voyait. « Que je me réduise en braise, si nous devons nous lancer dans cette entreprise, allons-y. Dovie’andi se tovya sagain.

— Comment ?

— J’ai dit qu’il est temps de jeter les dés. Est-ce que Suline t’a bouché les oreilles ?

— Il est temps de jeter les dés », acquiesça Rand. Le feu s’était éteint à l’intérieur de la cheminée d’Air vitreuse, mais de la fumée blanche montait toujours comme si des flammes consumaient encore le ter’angreal Moiraine. Il aurait dû… Ce qui est fait est fait. Les Vierges se massaient autour de Suline, autant que le quai pouvait en accueillir. Ce qui est fait est fait, et il aurait à vivre avec. La mort serait une délivrance de ce avec quoi il devait vivre. « Allons-y. »

54

Vers Caemlyn

Derrière Suline, cinq cents des Vierges accompagnaient Rand quand il retourna au Palais Royal, où Bael attendait dans la cour d’honneur à l’intérieur des grilles de la façade avec des Marcheurs du Tonnerre, des Yeux Noirs, des Chercheurs d’Eau et des membres du reste des sociétés, leurs nombres emplissant la cour et s’entassant dans le palais par toutes les portes, y compris les portes de service. Quelques-uns regardaient par les fenêtres du bas, guettant leur tour de sortir. Les balcons de pierre du palais étaient déserts. Dans la cour entière, il y avait un seul homme qui n’était pas un Aiel ; les Tairens et les Cairhienins – surtout les Cairhienins – se tenaient à l’écart quand les Aiels s’assemblaient. L’exception était au-dessus de Bael sur les larges degrés gris donnant accès à l’intérieur du palais. Pevin, avec la bannière rouge pendant mollement le long de sa hampe, et sans plus d’expression au milieu de ces Aiels qu’à n’importe quel autre moment.

Aviendha, en croupe derrière Rand, se cramponnait à lui, sa poitrine pressée contre son dos, jusqu’à l’instant où il mit pied à terre. Il y avait eu un bref dialogue entre elle et certaines des Sagettes, là-bas au port, qu’il ne pensait pas avoir été censé entendre.

« Va avec la Lumière, avait dit Amys en caressant le visage d’Aviendha, et garde-le étroitement. Tu sais combien dépend de lui.

— Beaucoup dépend de vous deux », déclara Bair à l’intention d’Aviendha presque en même temps que Mélaine s’écriait avec irritation : « Ce serait plus facile si tu avais réussi maintenant. »

Sorilea eut un rire sec. « De mon temps, même les Vierges n’ignoraient pas comment s’y prendre avec les hommes.

— Elle a mieux réussi que vous ne le croyez », leur avait rétorqué Amys. Aviendha avait esquissé un signe négatif et le bracelet d’ivoire sculpté de roses et d’épines avait glissé le long de son bras comme elle levait la main pour inciter Amys à se taire, mais celle-ci était passée outre à cette protestation à demi formulée. « J’attendais qu’elle nous l’annonce, seulement puisqu’elle s’en abstient… » C’est alors qu’elle l’avait aperçu à dix pas de là, les rênes de Jeade’en dans la main, et s’était interrompue net. Aviendha s’était retournée pour voir qui Amys dévisageait ; quand ses yeux avaient rencontré les siens, une rougeur vive avait envahi sa figure, puis s’était retirée si soudainement que même ses joues brunies par le soleil paraissaient pâles. Les quatre Sagettes fixaient sur lui des regards neutres, indéchiffrables.

Asmodean et Mat l’avaient rejoint, menant leurs chevaux par la bride. « Les femmes apprennent-elles cette façon de regarder au berceau ? avait commenté Mat à mi-voix. Est-ce leurs mères qui la leur enseignent ? Je crains que le puissant Car’a’carn n’ait trop chaud aux oreilles s’il demeure ici plus longtemps. »

Rand secoua la tête et, comme Aviendha passait une jambe par-dessus l’étalon pommelé pour se laisser glisser sur le sol, il la souleva du dos du cheval. Pendant un instant, il la tint par la taille, plongeant les siens dans ses yeux pers lumineux. Elle ne les détourna pas et son expression ne changea pas, mais ses mains se resserrèrent lentement sur ses avant-bras. Quel succès était-elle censée remporter ? Il avait pensé qu’elle avait été postée là afin de l’espionner pour le compte des Sagettes mais, si jamais elle posait une question concernant des choses qu’il ne communiquait pas aux Sagettes, c’était avec colère contre lui parce qu’il gardait des secrets à leur égard. Jamais sournoisement, jamais de tentative pour surprendre ce qu’il taisait. Brutalement peut-être, mais jamais par la bande. Il avait envisagé la possibilité qu’elle soit comme une des jeunes femmes de Colavaere, mais juste le temps bref d’en évoquer l’idée. Aviendha ne se laisserait jamais utiliser de cette façon. D’ailleurs, serait-ce même le cas, lui donner un goût d’elle puis lui refuser ensuite le moindre baiser, pour ne rien dire de l’obliger à courir après elle jusqu’à la moitié de la terre, ce n’était pas le moyen d’y parvenir. Qu’elle se montre plus que dépourvue de gêne à être nue devant lui, les coutumes aielles étaient différentes. Que son embarras lui soit une satisfaction, probablement était-ce parce qu’elle estimait que c’était une bonne plaisanterie à ses dépens. Alors qu’était-elle censée avoir réussi ? Des intrigues tout autour de lui. Est-ce que tout le monde complotait ? Il voyait son visage reflété dans ses yeux. Qui lui avait donné ce collier d’argent ?

« J’apprécie les mamours autant que n’importe qui, commenta Mat, mais tu ne penses pas qu’il y a un peu trop de spectateurs ? »

Rand lâcha la taille d’Aviendha et recula, toutefois pas plus vite qu’elle. Elle baissa la tête, arrangeant sa jupe, murmurant qu’aller à cheval l’avait mise en désordre, pourtant pas avant qu’il ait vu ses joues s’enflammer. Ma foi, il n’avait pas eu l’intention de la mettre mal à l’aise.