Comme dans un cauchemar, le mur au-dessus s’écroula en avant dans une demi-douzaine d’endroits, les Aiels et les pierres s’écrasant sur ceux qui grimpaient encore. Avant que ces blocs de pierre qui glissaient et rebondissaient atteignent les rues, des Trollocs apparurent dans les percées, laissant tomber les béliers gros comme des arbres dont ils s’étaient servis et tirant au clair des épées incurvées à la façon d’une lame de faux – d’autres, avec des haches de guerre, dont un côté avait la forme d’une pique, et des lances barbelées, énormes formes humaines en cotte de mailles noire avec des pointes aux épaules et aux coudes, d’énormes faces humaines déformées par des boutoirs et des mufles, des becs et des cornes ou des plumes, qui dévalaient la pente avec au milieu d’eux des Myrddraals sans yeux pareils à des serpents du cœur de la nuit. Tout le long de la rue, Trollocs hurlants et Myrddraals silencieux jaillirent des portes des maisons, sautèrent par des fenêtres. Des éclairs s’abattirent du ciel sans nuage.
Rand tissa le Feu et l’Air pour affronter le Feu et l’Air, un bouclier qui s’élargit lentement pour combattre l’attaque de la foudre. Trop lentement. Un éclair frappa le bouclier juste au-dessus de sa tête, explosant dans une lumière éblouissante, mais d’autres s’enfoncèrent dans le sol et ses cheveux se dressèrent tandis que l’air même semblait le projeter à terre en le martelant. Il faillit perdre le tissage, faillit perdre le Vide même, mais il tissa ce qu’il ne pouvait voir par ses yeux encore emplis de lumière coruscante, agrandit le bouclier contre les coups de foudre venus des deux qu’il pouvait au moins sentir s’abattre régulièrement sur le bouclier. Qui s’abattaient pour l’atteindre, mais cela pouvait changer. Attirant le saidin grâce à l’angreal dans sa poche, il tissa le bouclier jusqu’à ce qu’il fut sûr qu’il couvrirait la moitié de la Cité Intérieure, puis le fixa. Comme il se remettait péniblement debout, la vue commença à lui revenir, voilée et douloureuse au début. Il devait agir vite. Rahvin savait qu’il était ici. Il devait…
Un temps d’une étonnante brièveté s’était passé, apparemment. Rahvin ne s’était pas soucié du nombre des siens qu’il fauchait. Des Myrddraals et des Trollocs étourdis sur la pente s’effondraient sous les coups des lances maniées par les Vierges, dont beaucoup se déplaçaient elles-mêmes en chancelant. Quelques-unes, les plus proches de Rand, se relevaient péniblement de l’endroit où elles avaient été projetées, et Pevin était campé là, se retenant debout grâce à la hampe de la bannière rouge, son visage balafré toujours sans plus d’expression qu’une plaque d’ardoise. D’autres Trollocs jaillissaient par les trous dans le mur au-dessus et le fracas de la bataille emplissait les rues dans toutes les directions, mais cela aurait pu aussi bien se passer dans un autre pays en ce qui concernait Rand.
Il y avait eu plus d’un éclair dans cette première salve, mais tous n’avaient pas été dirigés sur lui. Les bottes fumantes de Mat gisaient à une douzaine de pas d’où Mat lui-même était étalé sur le dos. Des vrilles de fumée montaient aussi de la hampe noire de sa lance, de sa tunique, même de la tête de renard en argent pendant hors de sa chemise, qui ne l’avait pas sauvé du canalisage d’un homme. Asmodean était une masse tordue carbonisée, reconnaissable seulement à l’étui de harpe noirci encore attaché sur son dos. Et Aviendha… Sans traces de blessures, elle aurait pu s’être couchée pour se reposer – si elle avait pu reposer les yeux grands ouverts sans ciller fixés sur le soleil.
Rand se pencha pour toucher sa joue. Se refroidissait déjà. Donnant l’impression… De ne plus être de la chair.
« RAAAHVIIIIN ! »
Il le surprit un peu, ce son sortant de sa gorge. Il semblait être assis quelque part au fond de sa propre tête, le Vide autour de lui plus vaste, plus vide que jamais auparavant. Le saidin faisait rage en lui. Qu’il l’emporte dans sa furie, il s’en moquait. La souillure s’infiltrait partout, flétrissait tout. Il s’en moquait.
Trois Trollocs forcèrent un passage entre les Vierges, grandes haches d’armes à pique et lances curieusement crochues dans des mains velues, des yeux que trop humains braqués sur lui, qui se tenait là apparemment sans arme. Celui avec un boutoir et des défenses de sanglier s’abattit, la lance d’Enaila plantée dans son épine dorsale. Le bec d’aigle et le museau d’ours coururent sur lui, l’un avec des pieds chaussés de bottes, l’autre des pattes.
Rand se sentit sourire.
Du feu jaillit des deux Trollocs, une flamme par chaque pore, sortant impétueusement à travers leur cotte de mailles. Alors même que leurs bouches s’ouvraient pour hurler, un portail se découpa à l’endroit précis où ils se tenaient. Des moitiés sanglantes de Trollocs en train de brûler, nettement tranchées, tombèrent, mais Rand plongeait son regard dans l’ouverture. Pas dans l’obscurité, dans une grande salle à colonnes aux lambris de pierre sculptés de lions, où un homme imposant avec des ailes blanches dans ses cheveux noirs se levait d’un bond avec surprise d’un trône doré. Une douzaine d’hommes, les uns habillés comme des seigneurs, les autres portant cuirasse, se retournèrent pour voir ce que leur maître regardait.
Rand les remarqua à peine. « Rahvin », dit-il. Ou quelqu’un le dit. Il n’était pas sûr qui.
Projetant devant lui du feu et des éclairs, il franchit le portail qu’il laissa se refermer derrière lui. Il était la mort.
Nynaeve n’avait aucun mal à conserver l’humeur qui lui permettait de canaliser un flot d’Esprit à destination du fragment d’ambre sculpté en forme de femme endormie au fond de son aumônière. Même la sensation d’yeux invisibles observateurs ne pouvait l’atteindre à travers sa colère ce matin. Siuan se tenait devant elle dans une rue de Salidar dans le Tel’aran’rhiod, une rue déserte à part elles, quelques mouches et un renard qui s’arrêta pour les regarder avec curiosité avant de repartir en trottinant.
« Il faut vous concentrer, s’exclama Nynaeve d’un ton sec. Vous aviez plus de maîtrise que cela la première fois. Concentrez-vous !
— Je me concentre, espèce d’idiote ! » La simple robe de laine bleue de Siuan était soudain de la soie. L’étole aux sept rayures du Trône d’Amyrlin était passée autour de son cou et un serpent en or se mordant la queue l’était à son doigt. Regardant Nynaeve d’un air furieux, elle ne paraissait pas s’apercevoir du changement, pourtant elle avait porté cette même tenue cinq fois aujourd’hui. « S’il y a une difficulté, elle tient à cette infecte tisane que vous m’avez donnée ! Pouah ! J’en ai encore le goût sur la langue. Comme du fiel de raie. » Étole et anneau disparurent ; l’encolure montante de la robe de soie plongea assez bas pour dévoiler l’anneau de pierre tors, pendant entre ses seins au bout d’une belle chaîne d’or.
« Si vous n’insistiez pas pour que je vous apprenne alors que vous avez besoin de quelque chose pour vous aider à dormir, vous n’auriez pas à la prendre. » Eh bien, il y avait eu un peu de racine de langue-de-mouton et quelques autres ingrédients qui n’étaient pas vraiment nécessaires dans le mélange. Cette femme méritait d’avoir la langue qui la brûle.
« Vous pouvez difficilement me donner des leçons quand vous enseignez à Sheriam et aux autres. » La soie pâlit ; l’encolure était de nouveau montante, entourée d’une fraise en dentelle blanche, et un réseau de perles s’ajustait sur les cheveux de Siuan. « Ou préféreriez-vous que je vienne après elles ? Vous affirmez qu’il vous faut un peu de sommeil sans être dérangée. »