Nynaeve frémit, les poings serrés le long de son corps. Sheriam et les autres n’étaient pas le pire de ce qui alimentait sa colère. Elle et Elayne les amenaient à tour de rôle dans le Tel’aran’rhiod par deux en même temps, parfois toutes les six en une seule nuit et, même si elle était le professeur, jamais elles ne lui laissaient oublier qu’elle était Acceptée et elles Aes Sedai. Un mot vif quand elles commettaient une bévue ridicule… Elayne n’avait été envoyée qu’une fois astiquer des marmites, mais les mains de Nynaeve étaient ridées d’avoir plongé dans de l’eau chaude savonneuse ; elles l’étaient en tout cas là-bas où son corps était couché endormi. Pourtant ce n’était pas le pire. Pas plus que le fait qu’elle avait à peine une minute de libre pour chercher ce qui, si c’était possible, remédierait à la désactivation et à la neutralisation. Logain se montrait plus coopératif que Siuan et Leane, en tout cas, ou du moins plus empressé. Merci à la Lumière, il avait compris qu’il fallait en garder le secret. Ou pensait y réussir ; il croyait probablement qu’elle le guérirait un de ces quatre matins. Non, pire que cela, c’était que Faolaine avait été testée et élevée… non pas au rang d’Aes Sedai – pas sans la baguette aux Serments, qui se trouvait à l’abri dans la Tour – mais à quelque chose de plus qu’Acceptée. Faolaine endossait maintenant n’importe quelle robe qu’elle voulait et, si elle ne pouvait pas porter le châle – marque distinctive des Aes Sedai – ni choisir une Ajah, elle avait reçu une certaine autorité. Nynaeve pensait avoir cherché plus de tasses d’eau, plus de livres – laissés délibérément, elle en était certaine ! – plus d’épingles, d’encriers et autres choses inutiles au cours de ces quatre derniers jours que pendant son séjour entier à la Tour. Pourtant, Faolaine n’était pas la plus insupportable. Elle ne voulait même pas s’en souvenir. Sa colère aurait chauffé une maison en hiver.
« Qu’est-ce qui a croché un hameçon dans vos ouïes aujourd’hui, ma petite ? » Siuan avait sur elle une robe comme celle de Leane, seulement plus diaphane que même Leane ne mettrait jamais en public, si fine qu’il était difficile de dire de quelle couleur elle était. Pas la première fois non plus qu’elle l’avait sur le dos aujourd’hui. Qu’est-ce qui rôdait au fond de l’esprit de cette femme ? Dans le Monde des Rêves, des choses comme ces changements de vêtement dénotaient des pensées dont on ignorait peut-être même qu’on les avait. « Vous avez été presque une compagne agréable jusqu’à aujourd’hui », continua Siuan avec irritation, puis elle marqua un temps. « Jusqu’à aujourd’hui. Je comprends maintenant. Hier après-midi, Sheriam a désigné Theodrine pour commencer à vous aider à détruire ce blocage que vous vous êtes forgé. C’est cela qui vous chiffonne ? Vous n’aimez pas que Theodrine vous dise ce qu’il faut faire ? C’est une irrégulière aussi, mon petit. Si quelqu’un peut vous aider à apprendre à canaliser sans manger au préalable des orties, elle…
— Et qu’est-ce qui vous met tellement les nerfs en pelote que vous ne parvenez pas à empêcher votre robe de changer continuellement ? » Theodrine – voilà où le bât blessait. L’échec. « Peut-être s’agit-il de ce dont j’ai entendu parler hier soir ? » Theodrine était d’humeur égale, d’un caractère facile, patiente ; elle disait que cela ne pouvait s’obtenir en une seule séance ; son propre blocage avait requis des mois pour être supprimé et elle avait fini par comprendre qu’elle canalisait longtemps avant de venir à la Tour. Cependant, l’échec lui faisait mal et, pire que tout, si jamais on découvrait qu’elle avait pleuré comme un bébé dans les bras réconfortants de Theodrine quand elle avait compris qu’elle échouait… « On racontait que vous vous apprêtiez à lancer les bottes de Gareth Bryne à sa tête quand il vous a ordonné de vous asseoir et de les astiquer convenablement – il ne sait toujours pas que c’est Min qui les nettoie, n’est-ce pas ? – alors il vous a renversée sur son genou et… »
Ses oreilles tintèrent sous la gifle que Siuan lui assénait de toute la force de son bras. Pendant un instant, elle ne put que regarder fixement Siuan, ses yeux se dilatant de plus en plus. Poussant un cri inarticulé, elle tenta de donner un coup de poing dans l’œil à Siuan. Tenta, parce qu’elle ne savait comment Siuan l’avait agrippée par les cheveux. Une seconde plus tard, elles étaient par terre dans la rue roulant de-ci de-là en criant et se débattant frénétiquement.
Grognant, Nynaeve pensait qu’elle allait remporter la victoire, même si la moitié du temps elle ne savait pas si elle avait le dessus ou le dessous. Siuan s’efforçait d’une main de lui arracher sa tresse par les racines tandis que de l’autre elle lui martelait les côtes ou tout ce qu’elle rencontrait, mais Nynaeve lui infligeait le même traitement et les tiraillements secs et autres coups de poing de Siuan devenaient nettement plus faibles, et elle-même allait assommer Siuan d’ici une minute puis la laisser chauve en lui arrachant ce qu’elle avait de cheveux. Nynaeve poussa un petit cri aigu, car un orteil venait de lui heurter avec violence le tibia. Cette femme donnait des coups de pied ! Nynaeve essaya un coup de genou, mais ce n’était pas facile en jupe. Donner des coups de pied n’était pas une manière loyale de se battre !
Soudain, Nynaeve se rendit compte que Siuan était secouée de soubresauts. Elle crut d’abord qu’elle pleurait. Puis elle comprit que c’était du rire. Se redressant, elle écarta de sa figure des mèches de cheveux – sa tresse était pratiquement défaite – et décocha de son haut un regard furieux à son adversaire. « De quoi riez-vous ? De moi ? Si c’est le cas… !
— Pas de vous. De nous. » Encore vibrante de gaieté, Siuan se dégagea en repoussant Nynaeve. Les cheveux de Siuan étaient tout ébouriffés et de la poussière recouvrait la simple robe en laine qu’elle portait à présent, d’aspect usé et reprisée avec adresse à plusieurs endroits. Elle était pieds nus, aussi. « Deux femmes adultes se roulant par terre comme… Je n’avais pas fait ça depuis que… j’avais douze ans, je crois. Je me suis mise à penser qu’il ne nous manquait plus que la grosse Cian me tire par l’oreille pour me dire que les filles ne se battent pas. J’ai appris qu’un jour elle avait assommé un imprimeur ivre ; je ne sais pas pourquoi. » Quelque chose ressemblant fort à des gloussements de rire la saisit un instant, puis elle se calma et se leva, brossant ses vêtements pour qu’en tombe la poussière. « Si nous avons un désaccord, nous pouvons le régler comme des adultes. » Et d’un ton réfléchi : « Toutefois, ce serait une bonne idée de ne pas parler de Gareth Bryne. » Elle sursauta en voyant la robe usée devenir une robe rouge avec de la broderie noire et or autour de l’ourlet du bas et de la profonde encolure.
Nynaeve resta assise à la regarder. Comment aurait-elle réagi en tant que Sagesse si elle avait trouvé deux femmes se roulant dans la poussière de cette façon ? À tout le moins, la réponse maintint son irritation au stade du frémissement. Siuan ne paraissait pas encore avoir compris que dans le Tel’aran’rhiod c’était inutile de se servir de ses mains pour chasser la poussière. Écartant avec brusquerie ses doigts qui étaient en train de réparer le désordre de sa natte, Nynaeve se redressa vivement ; avant qu’elle soit de nouveau sur ses pieds, sa natte pendait parfaite par-dessus son épaule et ses bons lainages des Deux Rivières auraient pu revenir du blanchissage.
« Je suis d’accord », dit-elle. Deux femmes, n’importe lesquelles, surprises par elle dans cette situation, elle leur aurait fait regretter d’être nées avant de les traîner devant le Cercle des Femmes. Qu’est-ce qui lui prenait de jouer des poings comme un de ces idiots d’hommes ? D’abord contre Cerandine – elle n’avait pas envie de penser à cet épisode, mais il s’était produit – puis Latelle et maintenant ceci. Allait-elle se libérer de son blocage en étant perpétuellement irritée ? Malheureusement – ou peut-être heureusement – cette pensée n’influa en rien sur son humeur. « Si nous avons des différends, nous pouvons… en discuter.