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— Ce qui signifie, je suppose, que nous allons nous injurier mutuellement, commenta Siuan d’un ton ironique. Bah, cela vaut mieux que l’autre solution.

— Nous n’aurions pas à nous emporter si vous… ! » Prenant une profonde aspiration, Nynaeve détourna brusquement les yeux ; ceci n’était pas le moyen de repartir du bon pied. L’air qu’elle aspirait se figea dans sa gorge et elle retourna la tête vers Siuan si vite qu’elle parut l’avoir secouée. Elle espérait que c’est ce qui avait paru. Juste pour une seconde, il y avait eu un visage à une fenêtre de l’autre côté de la rue. Et il y avait une palpitation dans son ventre, une bulle de peur, une brûlure de colère parce qu’elle avait peur. « Je pense que nous devrions nous en retourner à présent, dit-elle à mi-voix.

— Retourner ! Vous avez dit que cette potion infecte m’endormirait pour deux bonnes heures, et nous ne sommes ici que depuis guère plus de la moitié de ce temps.

— Le temps ici s’écoule différemment. » Était-ce Moghedien ? Le visage avait disparu si vite qu’il pouvait s’agir de quelqu’un qui se rêvait ici pour un instant. Si c’était Moghedien, elles ne devaient pas – ne devaient pour rien au monde – lui laisser comprendre qu’elle avait été vue. Il fallait qu’elles partent. Bulle de peur, brûlure de colère. « Je vous l’ai dit. Un jour dans le Tel’aran’rhiod peut-être une heure dans le monde réel, ou le contraire. Nous…

— J’ai puisé mieux que cela dans les fonds de la cale avec un seau, mon petit. Inutile de croire que vous pouvez me rouler dans la farine. Vous m’enseignerez tout ce que vous enseignez aux autres, comme convenu. Nous partirons quand je me réveillerai. »

Le temps manquait. Si c’était bien Moghedien. La robe de Siuan était à présent de soie verte, et l’étole d’Amyrlin et son anneau au Grand Serpent étaient de nouveau là mais, chose étonnante, le décolleté était presque aussi profond que tout ce qu’elle avait porté avant. Le ter’angreal en forme d’anneau pendait au-dessus de ses seins, incorporé en quelque sorte à un collier d’émeraudes carrées.

Nynaeve agit sans réfléchir. Sa main se tendit brusquement, agrippa le collier si fort qu’il s’arracha du cou de Siuan. Les yeux de Siuan s’écarquillèrent mais, dès que le fermoir céda, elle disparut et collier et anneau fondirent entre les doigts de Nynaeve. Pendant un instant, elle contempla sa main vide. Qu’advenait-il de quelqu’un expulsé de cette façon du Tel’aran’rhiod ? Avait-elle renvoyé Siuan à son corps endormi ? Ou ailleurs ? Ou dans le néant ?

Elle fut saisie de panique. Elle était juste debout là. Vive comme la pensée, elle s’enfuit, le Monde des Rêves semblant changer autour d’elle.

Elle se tenait dans une rue non pavée d’un petit village aux maisons de bois, aucune n’ayant d’étage. Le Lion Blanc d’Andor flottait au sommet d’une haute hampe et une unique digue de pierre s’avançait dans un large cours d’eau que survolait au ras de ses flots en direction du sud une bande d’oiseaux au long bec. Tout avait un air vaguement familier, mais il lui fallut un moment pour reconnaître où elle était. Jurene. Dans le Cairhien. Et ce cours d’eau était le fleuve Erinin. C’est là qu’elle, Egwene et Elayne étaient montées à bord de La Flèche Filante, baptisée aussi improprement que La Couleuvre, pour continuer leur voyage jusqu’à Tear. Ce temps-là donnait l’impression d’être quelque chose lu dans un livre voilà longtemps.

Pourquoi avait-elle sauté jusqu’à Jurene ? C’était simple et la réponse se présenta aussitôt qu’elle le pensait. Jurene était le seul endroit du Tel’aran’rhiod dont elle était certaine qu’il était ignoré de Moghedien, le seul endroit qu’elle-même connaissait assez bien pour y atterrir. Elles s’y étaient trouvées une heure avant que Moghedien apprenne son existence, et elle était sûre que ni elle ni Elayne ne l’avaient de nouveau mentionné, dans le Tel’aran’rhiod ou dans le monde éveillé.

Par contre, cela laissait une autre question. La même, en un sens. Pourquoi Jurene ? Pourquoi n’être pas sortie du Rêve, ne pas s’être éveillée dans son propre lit, quelque peu confortable qu’il fût, si laver la vaisselle et frotter les planchers en plus du reste ne l’avaient pas laissée tellement fatiguée qu’elle continuerait à dormir ? Je peux encore en sortir. Moghedien l’avait vue dans Salidar, en admettant que ce soit elle. Moghedien connaissait maintenant Salidar. Je peux en parler à Sheriam. Comment ? Admettre qu’elle instruisait Siuan ? Elle n’était pas censée avoir en main ces ter’angreals excepté avec Sheriam et les autres Aes Sedai. Comment Siuan se débrouillait pour les avoir quand elle le voulait, Nynaeve ne le savait pas. Non, elle ne redoutait pas d’autres heures passées dans l’eau chaude jusqu’au coude. Elle avait peur de Moghedien. La colère lui causait de telles brûlures d’estomac qu’elle aurait aimé avoir un peu de menthe de sa sacoche aux simples. Je suis si… si sacrément lasse d’avoir peur.

Devant une des maisons, il y avait un banc qui surplombait la jetée et le fleuve. Elle s’assit et envisagea sa situation sous tous les angles. C’était ridicule. La Vraie Source était quelque chose de pâle. Elle canalisa une flamme dansant dans l’air au-dessus de sa main. Elle paraissait peut-être consistante – à ses propres yeux, en tout cas – mais elle voyait le fleuve à travers cette parcelle de feu. Elle l’attacha et la flamme se dissipa comme de la brume dès que le nœud fut terminé. Comment affronter Moghedien alors que la moins douée des novices dans Salidar avait autant ou davantage de force qu’elle ? Voilà pourquoi elle s’était enfuie jusqu’ici au lieu de quitter le Tel’aran’rhiod. Effrayée et furieuse de l’être, trop furieuse pour réfléchir judicieusement, pour jauger sa propre faiblesse.

Elle allait sortir du Rêve. Quel qu’ait été le plan de Siuan, il n’aboutirait pas ; elle serait obligée de courir sa chance en même temps que Nynaeve. L’idée de nouvelles heures passées à nettoyer des sols fit crisper sa main sur sa natte. Des jours, plus probablement, et peut-être la badine de Sheriam par-dessus le marché. Elles ne la laisseraient peut-être plus jamais approcher d’un ter’angreal donnant accès au Rêve, ou n’importe quel ter’angreal. Elles la placeraient sous la tutelle de Faolaine au lieu de Theodrine. Fin de son étude de Siuan et de Leane, pour ne rien dire de Logain ; peut-être fin de l’étude de l’art de la Guérison.

Dans un déchaînement de colère, elle canalisa une autre flamme. Si cette flamme était un brin plus forte, elle ne le discernait pas. Et voilà pour sa tentative d’attiser sa colère dans l’espoir que cela l’aiderait. « Il ne reste plus qu’à leur dire simplement que j’ai vu Moghedien, murmura-t-elle en tirant sur sa natte assez fort pour avoir mal. Ô Lumière, elles me remettront à Faolaine. Je préférerais presque mourir !

— Pourtant, vous avez l’air d’aimer exécuter de petites courses pour elle. »

Cette voix moqueuse tira Nynaeve de dessus le banc telles des mains sur ses épaules. Moghedien se tenait dans la rue tout de noir vêtue, secouant la tête devant ce qu’elle voyait. Rassemblant ses forces, Nynaeve tissa un écran d’Esprit et le précipita entre Moghedien et la saidar. Essaya de l’y insérer ; c’était pareil à vouloir abattre un arbre avec une hache en papier. Moghedien sourit bel et bien avant de prendre la peine de trancher le tissage de Nynaeve, et cela aussi négligemment qu’elle aurait écarté un bitème de sa figure. Nynaeve la regardait fixement comme si on lui avait asséné un coup de merlin sur le crâne. Au bout du compte, en arriver là. Le Pouvoir Unique, inutile. Le bouillonnement de colère en elle, inutile. La totalité de ses plans, de ses espérances, inutile. Moghedien ne se souciait pas de riposter. Elle ne se donnait même pas la peine de canaliser son propre écran. C’était la mesure du dédain qu’elle éprouvait.