— Si vous me relâchez, je… »
Nynaeve songea de nouveau aux orties-brûlantes et, cette fois, pas à un simple effleurement. Moghedien aspira l’air entre ses dents serrées, secouée de tremblements comme un drap de lit par grand vent.
« Voilà ce qui m’est arrivé de plus effrayant dans ma vie », déclara Birgitte. Une fois de plus elle-même, elle portait la courte veste et les vastes chausses, mais elle n’avait ni arc ni carquois. « J’étais une enfant ; mais en même temps ce qui était moi – réellement moi – était juste une imagination planant dans le cerveau de cette enfant. Et j’en avais conscience. Je savais que j’allais simplement regarder ce qui arrivait et continuer à jouer… » Ramenant sa tresse dorée par-dessus son épaule, elle jeta à Moghedien un regard dur.
« Comment êtes-vous venue ici ? questionna Nynaeve. J’en suis reconnaissante, vous comprenez, mais… comment ? »
Birgitte adressa à Moghedien un ultime coup d’œil glacial, puis ouvrit sa tunique pour fouiller dans son corsage et en retira l’anneau de pierre tors passé dans un lien de cuir. « Siuan s’est réveillée. Rien qu’une minute et pas complètement. Assez longtemps pour maugréer que vous lui aviez arraché ça. Quand vous ne vous êtes pas réveillée aussitôt après elle, j’ai compris que quelque chose ne tournait pas rond, alors j’ai pris l’anneau et le reste de ce que vous aviez préparé pour Siuan.
— Il n’y en avait presque plus. Juste la lie.
— Suffisamment pour m’endormir. À propos, le goût est horrible. Après cela, c’était aussi facile que trouver des danseurs emplumés à Shiota. D’une certaine façon, ceci est presque comme si j’étais encore… » Birgitte s’interrompit avec un nouveau regard furieux pour Moghedien. L’arc d’argent réapparut dans sa main et un carquois de flèches en argent sur sa hanche, cependant, un instant après, ils disparurent. « Le passé est passé et l’avenir est devant, déclara-t-elle d’un ton ferme. Je n’étais pas vraiment surprise en me rendant compte qu’il y avait deux d’entre vous qui se savaient dans le Tel’aran’rhiod. J’ai compris que l’autre devait être elle et, quand je suis arrivée et vous ai vues toutes les deux… Elle avait l’air de vous avoir déjà capturée, mais j’espérais que, si je détournais son attention, vous trouveriez peut-être une échappatoire. »
Nynaeve éprouva un brusque sentiment de honte. Elle avait envisagé d’abandonner Birgitte. C’était ce qu’elle avait presque décidé. Cette pensée n’avait été là qu’un instant, rejetée aussitôt évoquée, mais elle s’était présentée. Quelle poltronne elle était. Sûrement que Birgitte n’avait jamais connu même une minute où la peur l’avait presque dominée. « Je… » Un faible goût de fougère-aux-chats bouillie et de poudre de feuille-de-grive. « J’ai bien failli m’enfuir, dit-elle d’une voix faible. J’étais tellement terrorisée que la langue me collait au palais. J’ai failli m’enfuir et vous abandonner.
— Oh ? » Nynaeve se crispa intérieurement tandis que Birgitte la dévisageait. « Seulement vous ne l’avez pas fait, n’est-ce pas ? J’aurais dû laisser aller la flèche avant d’appeler, mais tirer dans le dos de quelqu’un me met toujours mal à l’aise. Même elle. N’empêche, tout s’est finalement arrangé. La question est, comment allons-nous disposer d’elle maintenant ? »
Moghedien semblait certes avoir surmonté sa peur. Ne tenant aucun compte du collier autour de sa gorge, elle observait Nynaeve et Birgitte avec l’air de penser que c’étaient elles les prisonnières, pas elle, et de méditer sur le sort à leur réserver. À part un frémissement des mains de temps en temps, comme si elle avait envie de gratter là où sa peau gardait le souvenir des orties, elle était l’image de la sérénité en habit noir. Par contre, l’a’dam permettait à Nynaeve de savoir qu’il y avait en elle de la peur, presque des propos affolés mais volontairement mis en sourdine. Elle aurait aimé que l’a’dam lui permette de savoir ce que Moghedien pensait aussi bien que ce qu’elle ressentait. D’autre part, elle était tout aussi contente de ne pas être dans l’esprit derrière ces froids yeux noirs.
« Avant que vous n’envisagiez quoi que ce soit de… radical, dit Moghedien, rappelez-vous que j’en sais beaucoup qui vous serait utile. J’ai observé les autres Élus, jeté un coup d’œil dans leurs intrigues. Est-ce que cela ne vaut pas quelque chose ?
— Expliquez-moi et je verrai ce que cela vaut », dit Nynaeve. Que pouvait-elle bien faire de cette femme ?
« Lanfear, Graendal, Rahvin et Sammael complotent ensemble. »
Nynaeve donna à la laisse une brève secousse, et Moghedien chancela. « Je suis au courant. Dites-moi quelque chose de nouveau. » Cette femme était captive ici, mais l’a’dam n’existait qu’aussi longtemps qu’elles se trouvaient dans le Tel’aran’rhiod.
« Savez-vous qu’ils manœuvrent pour que Rand al’Thor attaque Sammael ? Seulement, quand il ira, il rencontrera aussi les autres, qui le guettent pour le prendre au piège entre eux. Du moins sera-t-il face à Graendal et à Rahvin. Je pense que Lanfear joue un autre jeu, un jeu dont les autres ignorent tout. »
Nynaeve échangea avec Birgitte un regard soucieux. Il fallait que Rand soit prévenu de ça. Il le serait dès qu’elle et Elayne parleraient ce soir à Egwene. Si elles réussissaient à mettre assez longtemps la main sur le ter’angreal.
« À condition, murmura Moghedien, qu’il vive assez longtemps pour arriver à eux. »
Nynaeve saisit la laisse argentée à l’endroit où elle rejoignait le collier et attira contre la sienne la figure de la Réprouvée. Des yeux noirs affrontèrent froidement son regard, mais elle sentait à travers l’a’dam de la colère, et de la peur qui cherchait à monter à la surface et qui était piétinée. « Écoutez-moi. Croyez-vous que je ne comprends pas pourquoi vous vous montrez tellement coopérative ? Vous pensez que si vous continuez à parler assez longtemps je relâcherai plus ou moins mon attention, ce qui vous permettra de vous échapper. Vous pensez que plus longtemps nous parlons, plus difficile ce sera pour moi de vous tuer. » Ce qui était assez vrai. Tuer quelqu’un de sang-froid, même une des Réprouvées, serait pénible, peut-être même plus dur qu’elle ne le pourrait. Qu’allait-elle faire de cette femme ? « Mais comprenez bien. Je ne veux pas d’allusions. Essayez de me cacher quelque chose et je vous infligerai tout ce que vous avez jamais imaginé pour moi. » De l’épouvante glissa le long de la laisse, comme des hurlements à vous glacer jusqu’à la moelle au fin fond de l’esprit de Moghedien. Peut-être n’en connaissait-elle pas autant sur l’a’dam que le croyait Nynaeve. Peut-être était-elle persuadée que Nynaeve pouvait lire ses pensées si l’envie l’en prenait. « Maintenant, si vous êtes au courant de ce qui menacerait Rand, une menace qui précéderait celle de Sammael et des autres, dites-le. Sur-le-champ ! »
Les paroles jaillirent de la bouche de Moghedien et sa langue sortit continuellement pour lui humecter les lèvres. « Al’Thor a l’intention de se mettre à la recherche de Rahvin. Aujourd’hui. Ce matin. Parce qu’il pense que Rahvin a tué Morgase. Je ne sais pas s’il l’a fait ou non, mais al’Thor le croit. Seulement Rahvin n’a jamais eu confiance en Lanfear. Il ne s’est jamais fié à aucun d’eux. Pourquoi s’y fierait-il ? Il a supposé que c’était peut-être un piège pour lui, alors il a installé son propre piège. Il a placé des Gardes dans Caemlyn de sorte que si un homme canalise une étincelle il le saura. Al’Thor donnera tête baissée dans le piège. Il est déjà presque certainement tombé dedans. Je pense qu’il avait l’intention de quitter Cairhien aussitôt après le lever du soleil. Je n’y suis pour rien. Je n’y ai pas participé. Je… »