Honteux de lui-même autant que furieux contre l’autre, Rand défit ce qu’il avait tissé et le laissa choir. Malmener cet homme-là, c’était comme se battre avec un gamin de dix ans. Il ne pouvait pas voir l’écran qui bridait l’accès de l’autre au saidin – étant l’œuvre d’une femme – mais il savait que l’écran existait. Déplacer un gobelet était à peu près le maximum des capacités de Natael à présent. Par chance, l’écran avait également été dissimulé aux yeux des femmes. Natael appelait cela « inversion » ; toutefois, il ne paraissait pas capable de l’expliquer. « Et si elle avait vu ma tête et eu des soupçons ? J’étais aussi stupéfait que si ce gobelet avait volé jusqu’à moi de son propre mouvement ! » Il fourra de nouveau sa pipe entre ses dents et projeta d’impétueux jets de fumée.
« Elle ne s’en serait quand même pas avisée. » Se réinstallant sur les coussins, l’autre ramassa sa harpe et se remit à jouer distraitement une ligne mélodique aux sonorités à double entente. « Comment quiconque pourrait-il avoir des doutes ? Moi-même, j’ai du mal à croire cette situation. » S’il y avait si peu que ce soit d’amertume dans sa voix, Rand ne réussit pas à la déceler.
Il n’était pas entièrement sûr d’y croire non plus, bien qu’il eût œuvré avec assez de ténacité pour y arriver. L’homme en face de lui, Jasin Natael, avait un autre nom. Asmodean.
Jouant nonchalamment de la harpe, Asmodean ne faisait pas penser à l’un des Réprouvés redoutés. Il était même passablement bien de sa personne ; Rand supposait qu’il devait plaire aux femmes. C’était souvent étrange que le mal ne laisse pas de marques extérieures. Il était un des Réprouvés et, fort éloigné de chercher à le tuer, Rand cachait ce qu’il était à Moiraine et à tous les autres. Il avait besoin de quelqu’un pour l’instruire.
Si ce qui était vrai pour les femmes que les Aes Sedai appelaient des irrégulières l’était aussi pour les hommes, il n’avait qu’une chance sur quatre de survivre à la tentative d’apprendre seul comment se servir du Pouvoir. Ceci sans compter la folie. Son professeur devait être un homme. Moiraine et d’autres lui avaient répété suffisamment souvent qu’un oiseau ne peut pas enseigner à voler à un poisson, ni un poisson à nager à un oiseau. Et son professeur devait être quelqu’un d’expérimenté, quelqu’un qui connaissait déjà tout ce qu’il avait besoin d’apprendre. Comme les Aes Sedai neutralisaient les hommes capables de canaliser dès que ceux-ci étaient découverts – et on en trouvait de moins en moins chaque année – cela restreignait le choix. Un homme qui s’était simplement aperçu qu’il canalisait n’en connaissait pas davantage que lui. Un faux Dragon qui canalisait – si Rand en dénichait un pas déjà capturé et neutralisé – ne renoncerait guère à ses propres rêves de gloire au profit d’un autre se proclamant le Dragon Réincarné. Ce qui restait, ce que Rand avait attiré à lui, était un des Réprouvés.
Asmodean pinça des accords erratiques tandis que Rand s’asseyait sur un coussin en face de lui. C’était une bonne chose de se rappeler que cet homme n’avait pas changé, pas intérieurement, depuis le jour si lointain où il avait voué son âme au Ténébreux. Ce qu’il faisait maintenant, il le faisait par coercition ; il ne s’était pas converti à la Lumière. « N’avez-vous jamais pensé à revenir en arrière, Natael ? » Il était toujours attentif à lui donner ce nom ; un murmure de « Asmodean » et Moiraine serait persuadée qu’il s’était tourné vers le Ténébreux. Moiraine et d’autres peut-être. Ni lui ni Asmodean ne pourraient y survivre.
Les mains de l’autre se figèrent sur les cordes, son visage totalement impassible. « Revenir en arrière ? Demandred, Rahvin, n’importe lequel d’entre eux me tuerait à première vue, maintenant. Si j’avais de la chance. Excepté Lanfear peut-être et vous comprendrez que je ne tienne pas à risquer l’épreuve. Semirhage obligerait un rocher à crier grâce et à la remercier de le mettre à mort. Quant au Puissant Seigneur…
— Le Ténébreux », rectifia sèchement Rand sans retirer sa pipe de sa bouche. Le Puissant Seigneur des Ténèbres était le nom que les Amis du Ténébreux donnaient à l’Ombre. Les Amis du Ténébreux et les Réprouvés.
Asmodean inclina brièvement la tête en signe d’assentiment. « Quand le Ténébreux se libérera… » Si auparavant son visage était sans expression, maintenant il était par tous ses traits l’image de la morosité. « Qu’il suffise de dire que j’irai trouver Semirhage et me livrer à elle avant d’affronter la punition pour trahison du Puissant… du Ténébreux.
— Alors, c’est aussi bien que vous soyez ici à m’instruire. »
Une musique mélancolique commença à jaillir de la harpe, évoquant perte et larmes. « La Marche de la Mort, ; annonça Asmodean par-dessus la musique, le dernier mouvement du Cycle des grandes passions, composé il y a quelque trois cents ans avant la Guerre du Pouvoir par… »
Rand lui coupa la parole. « Vous ne m’instruisez pas très bien.
— Aussi bien que l’on peut s y attendre, étant donné les circonstances. Vous savez saisir le saidin maintenant, chaque fois que vous essayez, et distinguer un flot d’un autre. Vous savez vous protéger par un écran, et le Pouvoir exécute ce que vous voulez. » Il s’arrêta de jouer et fronça les sourcils sans regarder Rand. « Pensez-vous que Lanfear avait réellement l’intention que je vous apprenne tout ? Si elle l’avait voulu, elle se serait arrangée pour demeurer à proximité de façon à pouvoir nous unir. Elle tient à ce que vous viviez, Lews Therin, mais cette fois-ci elle entend bien être plus forte que vous.
— Ne m’appelez pas comme ça ! » ordonna sèchement Rand, mais Asmodean ne parut pas l’entendre.
« Si vous avez projeté cela entre vous – de me prendre au piège… » Rand perçut une surtension chez Asmodean, comme si le Réprouvé testait l’écran que Lanfear avait tissé autour de lui ; les femmes ayant la faculté de canaliser voyaient une aura entourer une autre femme qui avait embrassé la saidar et la sentaient nettement canaliser, par contre lui n’avait jamais rien discerné autour d’Asmodean et n’avait pas senti grand-chose. « Si vous avez projeté cela ensemble, eh bien, vous l’avez laissée vous berner à plus d’un niveau. Je vous ai expliqué que je n’étais pas un très bon professeur, surtout sans un lien. Vous avez décidé cela entre vous, n’est-ce pas ? » Il regarda alors Rand, du coin de l’oeil mais avec intensité. « Qu’est-ce que vous vous rappelez ? J’entends par là du temps où vous étiez Lews Therin ? Elle a prétendu que vous ne vous souveniez de rien, mais elle mentirait au Puissant… au Ténébreux en personne.
— Cette fois, elle a dit la vérité. » S’installant sur un des coussins, Rand canalisa pour que vienne à lui un des gobelets intacts destinés aux chefs de clan. Ce contact même bref avec le saidin était vivifiant – et salissant. Et difficile à rompre. Il n’avait pas envie de parler de Lews Therin ; il en avait assez que les gens le croient être Lews Therin. Le fourneau de sa pipe était devenu brûlant à force de tirer dessus, alors il la prit par le tuyau et la brandit. « Puisque établir un lien vous aiderait à m’instruire, pourquoi ne nous relions-nous pas ? »
Asmodean le regarda comme s’il avait demandé pourquoi ils ne mangeaient pas de cailloux, puis secoua la tête. « J’oublie continuellement la quantité de choses que vous ignorez. Vous et moi ne le pouvons pas. Pas sans une femme pour créer le lien entre nous. Vous pourriez demander à Moiraine, je suppose, ou à la jeune Egwene. L’une d’elles serait peut-être en mesure de trouver la méthode. Pour autant qu’il ne vous importe guère qu’elles découvrent ce que je suis.