Moghedien eut un mouvement de recul. « Qu’est-ce… ?
— Pas du poison. Je pourrais vous tuer facilement sans cela, si c’était mon but. Après tout, ce qui vous arrive ici est aussi réel dans le monde éveillé. » L’espoir plus intense que la peur, à présent. « Cela vous fera dormir. D’un sommeil profond ; assez profond pour agir dans le Tel’aran’rhiod Cela s’appelle de la racine-fourchue. »
Moghedien prit la coupe avec lenteur. « De sorte que je ne puisse pas vous suivre ? Je ne discuterai pas. » Elle renversa la tête en arrière et avala jusqu’à ce que la coupe soit vide.
Nynaeve l’observait. Pareille quantité agirait vite sur elle. Pourtant, un brin de cruauté l’incita à parler. Elle savait que c’était cruel et s’en moquait. Moghedien ne devrait absolument pas avoir un repos paisible. « Vous saviez que Birgitte n’était pas morte. » Le regard de Moghedien se rétrécit légèrement. « Vous saviez qui est Faolaine. » Les yeux de Moghedien essayèrent de s’écarquiller, mais elle était déjà somnolente. Nynaeve sentait se répandre les effets de la racine-fourchue. Elle se concentra sur Moghedien, retenue là dans le Tel’aran’rhiod. Pas de sommeil plaisant pour une des Réprouvées. « Et vous saviez qui est Siuan, qu’elle avait été le Siège d’Amyrlin. Je n’en ai jamais parlé dans le Tel’aran’rhiod. Jamais. Je vous reverrai très bientôt. À Salidar. »
Les yeux de Moghedien roulèrent vers le haut dans leurs orbites. Était-ce l’effet de la racine-fourchue ou un évanouissement, Nynaeve n’aurait pas su le dire, mais peu importait. Elle libéra Moghedien et celle-ci s’éclipsa. Le collier d’argent tinta en heurtant les dalles. Du moins Elayne aurait-elle cette satisfaction-là.
Nynaeve sortit du Rêve.
Rand longeait au pas gymnastique les couloirs du palais. Les dégâts semblaient moins graves que dans son souvenir, mais il n’y prêtait pas réellement attention. Il déboucha rapidement dans la cour d’honneur devant la façade du palais. Des rafales d’Air firent jaillir à moitié de leurs gonds les hautes grilles. Au-delà s’étendait une immense place ovale et ce que Rand cherchait. Des Trollocs et des Myrddraals. Rahvin était mort, et les autres Réprouvés se trouvaient ailleurs, mais il y avait des Trollocs et des Myrddraals à exterminer dans Caemlyn.
Ils se battaient, une masse fourmillante de centaines, peut-être de milliers, entourant quelque chose qu’il ne parvenait pas à voir à travers leur foule en cotte de mailles noire, aussi haute qu’un Myrddraal à cheval. Il distinguait juste sa bannière pourpre au milieu d’eux. Quelques-uns pivotèrent face au palais quand les grilles s’ouvrirent brusquement.
Pourtant Rand s’arrêta net. Des boules de feu roulaient au milieu de la masse compacte en hauberts noirs, et des Trollocs en train de brûler gisaient partout. C’était impossible.
N’osant ni espérer ni réfléchir, il canalisa. Des traits de malefeu jaillirent de ses doigts aussi vite qu’il pouvait les tisser, plus minces que son petit doigt, précis et interrompus aussitôt qu’ils avaient frappé. Ils étaient beaucoup moins puissants que celui qu’il avait utilisé à la fin contre Rahvin, qu’aucun utilisé contre Rahvin, mais il ne pouvait pas risquer que l’un perce son chemin jusqu’à ceux qui étaient bloqués au centre de tous ces Trollocs. Cela ne paraissait pas faire grande différence. Le premier Myrddraal à être atteint changea de couleurs qui s’inversèrent, il devint une forme noire vêtue de blanc, puis il fut des atomes qui se dissipèrent tandis que son cheval s’enfuyait comme un fou. Trolloc, Myrddraal, chacun de ceux qui se tournèrent vers lui eurent le même sort, puis il commença à creuser dans le dos de ceux qui étaient encore tournés dans l’autre sens, de sorte qu’un halo permanent de poussière scintillante emplissait l’air, renouvelé à mesure qu’il s’évaporait.
Ils ne pouvaient résister à cela. Les cris de rage à l’accent bestial furent remplacés par des hurlements de peur, et ils s’enfuirent dans toutes les directions sauf vers lui. Il vit un Myrddraal tenter de les obliger à retourner et être piétiné sous leur masse, le cavalier aussi bien que sa monture, mais les autres éperonnèrent leurs chevaux et s’en allèrent.
Rand les laissa partir. Il était occupé à regarder les Aiels voilés qui jaillissaient de leur encerclement avec des lances et des poignards à lame épaisse. C’est l’un d’eux qui portait la bannière ; les Aiels ne portaient pas de bannière, mais celui-là – un bout de bandeau rouge apparaissant sous sa shoufa – celui-là si. Il y avait aussi des combats dans quelques-unes des rues qui partaient de la place. Aiels contre Trollocs. Habitants de la ville contre Trollocs. Même des hommes cuirassés en uniforme des Gardes de la Reine contre des Trollocs. Manifestement, certains qui n’hésitaient pas à tuer une reine ne pouvaient pas supporter les Trollocs. Toutefois, Rand le remarquait à peine. Il cherchait parmi les Aiels.
Là-bas. Une jeune femme en corsage blanc, une main relevant ses jupes volumineuses tandis qu’elle assaillait avec une courte dague un Trolloc en fuite ; un instant après, des flammes enveloppaient l’être au museau d’ours.
« Aviendha ! » Rand se rendit compte qu’il courait seulement quand il appela. « Aviendha ! »
Et Mat était là, sa tunique déchirée et du sang sur la pointe en forme de lame d’épée de sa lance, appuyé sur la hampe noire et regardant fuir les Trollocs, satisfait de laisser d’autres poursuivre la lutte maintenant que c’était possible. Et Asmodean, tenant son épée gauchement et s’efforçant de regarder de tous les côtés à la fois au cas où un Trolloc déciderait de rebrousser chemin. Rand sentait le saidin en lui, bien que faiblement ; il ne pensait pas qu’Asmodean se soit servi beaucoup de cette lame quand il se battait.
Le malefeu. Le malefeu qui brûlait un fil dans le Destin. Plus puissant était ce malefeu, plus loin remontait la combustion du fil. Et quoi que cette personne avait fait plus rien n’en existait. Peu importait à Rand que sa rafale de malefeu sur Rahvin ait défait la moitié du Dessin. Pas quand tel était le résultat.
Il se rendit compte qu’il y avait des larmes sur ses joues et il laissa aller le saidin et le Vide. Cela, il voulait le sentir. « Aviendha ! » La soulevant brusquement dans ses bras, il exécuta un tour complet sur lui-même, cependant qu’elle le regardait comme s’il était devenu fou. Il n’avait pas envie de la reposer sur le sol, mais il la lâcha. Pour pouvoir étreindre Mat. Ou du moins essayer.
Mat le repoussa. « Qu’est-ce qui te prend ? On dirait que tu nous croyais morts. Non pas que nous ne l’ayons pas été, ou presque. Être un général devrait être moins dangereux que ça !
— Vous êtes vivants », répliqua Rand en riant. Il repoussa en arrière les cheveux d’Aviendha ; elle avait perdu son mouchoir de tête et ses cheveux flottaient librement autour de son cou. « Je suis content que vous soyez en vie. Voilà tout. »
Il examina de nouveau la place et sa joie s’estompa. Rien ne pouvait l’éteindre, mais les corps gisant en tas à l’endroit où les Aiels avaient tenu bon l’amoindrirent. Trop d’entre eux n’étaient pas assez grands pour être des hommes. Il y avait Lamelle, son voile disparu et la moitié de sa gorge aussi ; elle ne lui confectionnerait plus jamais de soupe. Pevin, ses deux mains agrippant la hampe épaisse comme un poignet de la lance trolloque enfoncée dans sa poitrine et sur son visage la première expression que Rand lui avait jamais vue. La surprise. Le malefeu avait floué la mort pour ses amis, mais pas pour d’autres. En trop grand nombre. Trop de Vierges de la Lance.
Prends ce que tu peux avoir. Réjouis-toi de ce que tu peux sauver et ne pleure pas trop longtemps ce que tu as perdu. Ce n’était pas une pensée à lui, mais il l’adopta. Cela semblait un bon moyen pour éviter de perdre la raison avant que la souillure du saidin ne le pousse à la folie.