— Ne me mentez pas, Natael », grommela Rand. Longtemps avant de rencontrer Natael, il avait appris que les canalisages par un homme ou par une femme étaient aussi différents que les hommes et les femmes eux-mêmes, mais il ne prenait pas pour argent comptant grand-chose de ce que disait l’autre. « J’ai entendu Egwene et d’autres parler d’Aes Sedai qui unissaient leurs pouvoirs. Si elles peuvent le faire, pourquoi pas vous et moi ?
— Parce que cela ne nous est pas possible. » L’exaspération vibrait dans le ton d’Asmodean. « Demandez à un philosophe si vous voulez savoir pourquoi. Pourquoi les chiens ne volent-ils pas ? Peut-être que dans le grandiose plan du Dessin cela équilibre la force plus importante des hommes. Nous ne sommes pas capables de nous lier sans elles, mais elles le peuvent sans nous. Jusqu’à treize, elles le peuvent, en tout cas, si peu que ce soit c’est toujours ça ; après quoi, elles ont besoin d’hommes pour élargir le cercle. »
Rand fut sûr d’avoir surpris un mensonge, cette fois-ci. Moiraine disait que dans l’Ère des Légendes les hommes et les femmes étaient de force égale en matière de Pouvoir, et elle ne pouvait pas mentir. C’est ce qu’il déclara, ajoutant : « Les Cinq Pouvoirs sont égaux.
— La Terre, le Feu, l’Air, l’Eau et l’Esprit. » Natael joua un accord pour chacun. « Ils sont égaux, c’est vrai, et c’est également vrai que ce qu’un homme peut faire avec l’un d’eux, une femme le peut aussi. En nature, du moins ; mais cela n’a rien à voir avec la plus grande force des hommes. Ce que Moiraine croit être vrai, elle le présente comme étant la vérité, que ce soit juste ou pas ; une des mille faiblesses de ces bouffonneries de Serments. » Il joua un court passage qui avait effectivement une harmonie bouffonne. « Il y a des femmes qui ont des bras plus robustes que certains hommes mais, en général, c’est le contraire. La même chose vaut pour la force dans le Pouvoir, et à peu près dans les mêmes proportions. »
Rand hocha lentement la tête. Le raisonnement se tenait jusqu’à un certain point. Elayne et Egwene étaient considérées comme deux des femmes les plus douées venues à la Tour pour être formées depuis mille ans ou davantage, mais un jour il s’était mesuré à elles et, par la suite, Elayne avait avoué s’être sentie comme un chaton happé par un molosse.
Asmodean n’avait pas fini. « Quand deux femmes se lient, elles ne doublent pas leur force – se relier n’est pas aussi simple qu’additionner la puissance de chacune – mais si elles sont assez fortes elles peuvent égaler un homme. Et quand elles forment un cercle de treize, méfiez-vous. Treize femmes reliées entre elles, juste capables de canaliser, sont en mesure de terrasser la plupart des hommes. Les treize femmes les plus faibles de la Tour peuvent vous subjuguer, vous ou n’importe quel homme, et avoir à peine besoin de reprendre leur souffle. J’ai entendu rapporter un dicton dans l’Arad Doman. “Plus il y a de femmes dans les parages, plus un homme sage marche silencieusement”. Ce ne serait pas mal de s’en souvenir. »
Rand frissonna en pensant à l’époque où il s’était trouvé parmi bien plus que treize Aes Sedai. Certes, la plupart ne savaient pas qui il était. Si elles l’avaient su… Si Egwene et Moiraine se liguaient… Il ne voulait pas croire qu’Egwene s’était à ce point rapprochée de la Tour et éloignée de leur amitié. Quoi quelle fasse, elle y met tout son cœur et elle devient une Aes Sedai. Il en est de même pour Elayne.
Avaler la moitié de son vin ne suffit pas à dissoudre complètement cette pensée. « Que pouvez-vous me dire de plus sur les Réprouvés ? » Cette question-là, il était sûr de l’avoir posée cent fois, mais il espérait toujours qu’il y avait encore une bribe de renseignement à déterrer. Cela valait mieux que de penser à Moiraine et à Egwene se liguant pour…
« Je vous ai dit tout ce que je savais. » Asmodean poussa un profond soupir. « Nous n’étions guère amis intimes au mieux. Vous imaginez-vous que je cache quelque chose ? J’ignore où sont les autres, si c’est cela qui vous inquiète. À part Sammael, et vous étiez au courant qu’il s’était emparé de l’Illian comme royaume avant que je vous en informe. Graendal a séjourné pendant un temps dans l’Arad Doman, mais je pense qu’elle en est partie à présent ; elle aime trop son confort. Je soupçonne que Moghedien est ou a été aussi quelque part dans l’ouest, mais personne ne trouve jamais l’Araignée à moins qu’elle n’ait envie qu’on la trouve. Rahvin a une reine parmi ses favorites, mais je n’ai pas plus d’idée que vous concernant le pays qu’elle dirige pour lui. Et c’est tout ce que je sais qui puisse aider à les localiser. »
Rand avait entendu tout cela auparavant ; il avait l’impression d’avoir déjà entendu cinquante fois tout ce qu’Asmodean avait à dire sur les Réprouvés. Si souvent que, par moments, il lui semblait avoir toujours connu ce que cet homme lui racontait. Il souhaitait presque n’avoir jamais appris certains détails – ce que Semirhage jugeait amusant, par exemple – et d’autres étaient incompréhensibles. Demandred s’était tourné vers l’Ombre parce qu’il enviait Lews Therin Telamon ? Rand ne concevait pas d’envier quelqu’un au point que cela le pousse à faire quelque chose, et sûrement pas ça. Asmodean prétendait que c’était la pensée de l’immortalité, d’Ères de musique sans fin, qui l’avait séduit ; il affirmait avoir été un compositeur de musique renommé auparavant. Aberrant. Toutefois, dans cette masse de renseignements qui souvent vous glaçaient le sang, il pouvait y avoir des clefs pour survivre à la Tarmon Gai’don. Quoi qu’il ait dit à Moiraine, il savait qu’il devrait les affronter à ce moment-là, sinon avant. Vidant le gobelet, il le posa sur les dalles. Le vin n’emportait pas les faits avec lui.
Le rideau de perles cliqueta et il regarda par-dessus son épaule comme entraient des gaïshains, en silence, vêtus de coules blanches. Pendant que certains commençaient à rassembler la nourriture et la boisson qui avaient été servies pour lui et les chefs de clan, un autre – un homme – vint déposer sur la table un grand plateau en argent. Dessus, il y avait des plats couverts, une coupe d’argent et deux grandes cruches en faïence rayées de vert. L’une devait contenir du vin, l’autre de l’eau. Une gaïshaine apporta une lampe dorée, déjà allumée, et la plaça à côté du plateau. À travers les fenêtres, le ciel prenait la couleur orangée du couchant ; dans le bref laps de temps entre la chaleur de four et le froid glacial, l’air était agréable, en vérité.
Rand se leva quand les gaïshains s’en allèrent, mais ne les suivit pas immédiatement. « Que pensez-vous de mes chances quand viendra la Dernière Bataille, Natael ? »
Asmodean hésita en tirant de derrière ses coussins des couvertures de laine à rayures rouges et bleues et le regarda, la tête penchée de côté à sa manière caractéristique. « Vous avez trouvé… quelque chose… sur la place, le jour où nous nous sommes rencontrés ici.
— Oubliez ça », répliqua Rand d’un ton bourru. C’était deux choses, pas une seule. « En tout cas, je l’ai détruite. » Il eut l’impression que les épaules d’Asmodean s’affaissaient légèrement.
« Alors le… Ténébreux… vous dévorera vivant. Quant à moi, j’ai l’intention de m’ouvrir les veines dans l’heure où j’apprendrai qu’il est libre. Si j’en ai la chance. Une mort rapide vaut mieux que ce que je trouverai ailleurs. » Il rejeta les couvertures de côté et resta assis à regarder dans le vide d’un œil morne. « Cela vaut mieux que de devenir fou, certainement. J’y suis aussi exposé que vous, à présent. Vous avez rompu les liens qui me protégeaient. » Il n’y avait pas d’amertume dans sa voix ; seulement du désespoir.