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« Et s’il existait un autre moyen de se protéger contre la souillure ? questionna Rand d’une voix pressante. Si elle pouvait être supprimée d’une manière ou d’une autre ? Est-ce que vous vous tueriez quand même ? »

Le rire sec d’Asmodean était profondément amer. « Que l’Ombre m’emporte, vous devez commencer à croire que vous êtes pour de bon le foutu Créateur ! Nous sommes morts. Tous les deux. Morts ! Etes-vous trop aveuglé par l’orgueil pour le voir ? Ou juste trop obtus, espèce de berger indécrottable ? »

Rand refusa de se laisser entraîner dans une querelle. « Alors pourquoi ne pas aller de l’avant et en finir ? » demanda-t-il d’une voix âpre. Je n’ai pas été trop aveugle pour voir ce que vous et Lanfear vouliez faire. Je nai pas été trop obtus pour la duper et vous prendre au piège. « S’il n’y a pas d’espoir, pas de chance, pas la moindre bribe… alors pourquoi êtes-vous encore vivant ? »

Toujours sans le regarder, Asmodean se frotta le côté du nez. « Une fois, j’ai vu un homme suspendu le long du flanc à pic d’une falaise, répliqua-t-il lentement. Le bord s’effritait sous ses doigts et la seule chose assez proche pour s’y cramponner était une touffe d’herbes, quelques grands brins avec des racines juste attachées à la roche. Sa seule chance de remonter sur la falaise. Alors il l’a saisie. » Son brusque gloussement de rire était sans gaieté. « Il devait bien savoir qu’elle s’arracherait.

— L’avez-vous sauvé ? » demanda Rand, mais Asmodean ne répondit pas.

Comme Rand s’éloignait vers l’embrasure de la porte, la mélodie de la Marche funèbre commença de nouveau à s’égrener derrière lui.

Les fils de perles retombèrent en place quand il eut franchi le rideau et les cinq Vierges de la Lance qui attendaient dans le vaste couloir désert assises sur leurs talons sur les dalles bleu pâle se redressèrent avec souplesse. Toutes sauf une étaient de haute stature pour des femmes, bien que pas pour des Aielles. À leur chef, Adeline, il manquait moins d’une largeur de main pour lui permettre de regarder Rand droit dans les yeux. L’exception, une rousse éclatante nommée Enaila, n’était que de la taille d’Egwene et s’offusquait à l’extrême d’être aussi petite. Comme les chefs de clan, leurs yeux étaient tous bleus ou gris ou verts et leurs cheveux châtain clair, blonds ou roux étaient coupés court à l’exception d’une queue sur la nuque. Des carquois remplis de flèches formaient pendant avec les poignards à forte lame accrochés à leur ceinture et elles portaient dans le dos un arc de corne dans un étui. Chacune avait en main trois ou quatre lances à courte hampe et long fer ainsi qu’un bouclier rond en peau de bœuf. Les Aielles qui ne souhaitaient pas avoir de foyer ni d’enfants avaient leur propre société guerrière, Far Dareis Mai, les Vierges de la Lance.

Il salua leur présence d’une légère inclination, qui les fit sourire ; ce n’était pas une coutume aielle, du moins pas selon la façon qui lui avait été apprise. « Je vous vois, Adeline, dit-il. Où est Joinde ? Je croyais qu’elle était avec vous tout à l’heure. Est-elle malade ?

— Je vous vois, Rand al’Thor », répliqua-t-elle. Ses cheveux blond clair paraissaient encore plus clairs par contraste avec son visage bruni par le soleil qu’ils encadraient, visage qui avait une fine cicatrice blanche en travers d’une joue. « Malade d’une certaine manière. Elle s’est parlé à elle-même toute la journée et, voilà moins d’une heure, elle est partie déposer une couronne de fiançailles aux pieds de Garan, des Goschiens Jhirads. » Quelques-unes parmi les autres secouèrent la tête ; le mariage impliquait l’abandon de la lance. « Demain est son dernier jour de gaishain auprès d’elle. Joinde est une Shaarad Roc Noir », conclut-elle d’un ton qui en disait long. C’était effectivement un événement ; les mariages se produisaient fréquemment avec des hommes ou des femmes pris comme gaïshains, mais très rarement entre clans opposés par une vendetta, même une vendetta en veilleuse.

« C’est une maladie qui se répand », commenta Enaila avec fougue. Sa voix était généralement aussi ardente que sa chevelure. « Tous les jours depuis que nous sommes venues à Rhuidean, il y a une ou deux Vierges qui tressent leur couronne nuptiale. »

Rand hocha la tête avec ce qu’il espéra qu’elles prendraient pour de la sympathie. Il en était responsable. S’il le leur disait, il se demanda combien d’entre elles se risqueraient à rester auprès de lui. Toutes, probablement ; l’honneur les y maintiendrait et elles n’avaient pas plus peur que les chefs de clan. Du moins s’agissait-il seulement de mariages, jusqu’à présent ; même les Vierges estimeraient que se marier valait mieux que ce que certains avaient subi. Peut-être le penseraient-elles. « Je serai prêt à partir dans un instant, leur dit-il.

— Nous attendrons avec patience », répondit Adeline. Patience, cela n’en avait guère l’apparence ; debout là, elles semblaient toutes prêtes à s’élancer subitement.

Il n’eut réellement besoin que d’un instant pour faire ce qu’il voulait, tisser des flots d’Esprit et de Feu en forme de boîte autour de la pièce et les lier ensemble de sorte que cette toile tienne d’elle-même. N’importe qui pouvait entrer ou sortir – sauf un homme ayant la faculté de canaliser. Pour lui-même – ou Asmodean – franchir ce seuil serait comme de traverser un rideau de flammes épaisses. Il avait découvert ce tissage – et qu’Asmodean, bloqué, était trop faible pour canaliser au travers – par hasard. Il y avait peu de risques que on s’interroge sur les façons d’agir d’un ménestrel mais, dans ce cas, Jasin Natael passerait simplement pour avoir choisi de dormir aussi loin des Aiels que possible dans Rhuidean. C’était un choix que les conducteurs de chariot et les gardes de Hadnan Kadere, au moins, ratifieraient volontiers. Et, ainsi, Rand savait exactement où Natael se trouvait la nuit. Les Vierges ne lui posèrent pas de questions.

Il tourna les talons. Les Vierges de la Lance le suivirent, déployées et sur leurs gardes comme si elles s’attendaient ici même à une attaque. Asmodean continuait à jouer sa complainte.

Les bras étendus de chaque côté, Mat Cauthon marchait sur le large rebord blanc de la fontaine à sec en chantant pour les hommes qui le regardaient dans la clarté faiblissante.

Nous boirons le vin jusqu’à ce que se vide la coupe et embrasserons les jeunes filles pour quelles ne pleurent pas et nous lancerons les dés jusqu’à ce que nous prenions notre envol pour aller danser avec le Bonhomme des Ombres.

L’air donnait une impression de fraîcheur après la chaleur du jour et il songea brièvement à boutonner de haut en bas sa belle tunique de soie verte brodée d’or, mais le breuvage que les Aiels appelaient oosquai avait déclenché dans sa tête un bourdonnement pareil à celui de mouches géantes et l’idée s’échappa. Les silhouettes de pierre blanche de trois femmes se dressaient sur un piédestal dans le bassin poussiéreux, hautes de trois toises et dévêtues. Chacune avait été conçue une main levée, l’autre soutenant une énorme cruche de pierre inclinée sur son épaule pour que l’eau en coule, mais à l’une manquaient la tête et la main levée et sur une autre la cruche était en miettes.

Nous danserons toute la nuit pendant que court la lune et nous ferons sauter les demoiselles sur notre genou, puis vous viendrez à cheval avec moi, pour danser avec le Bonhomme des Ombres.

« Une belle chanson à chanter au sujet de la mort », cria un des conducteurs de chariot de Kadere avec un fort accent de Lugard. Les hommes de Kadere se tenaient en un groupe serré à l’écart des Aiels autour de la fontaine ; c’étaient tous des hommes rudes aux traits durs, mais chacun d’eux était sûr que n’importe quel Aiel lui trancherait la gorge pour un regard mal interprété. Ils ne se trompaient pas de beaucoup. « J’ai entendu ma vieille grand-mère parler du Bonhomme des Ombres, continua l’homme de Lugard aux grandes oreilles. Ce n’est pas bien de chanter au sujet de la mort de cette façon. »