Il avait choisi ce bâtiment comme résidence parce qu’il était intact et proche de la place ; ses magnifiques hauts plafonds donnaient un semblant de fraîcheur même à l’heure la plus brûlante du jour, et ses murs épais empêchaient de pénétrer le pire du froid nocturne. Bien sûr, ce n’était pas alors le Toit des Vierges. Un matin, il l’avait simplement constaté en se réveillant, avec des Vierges dans chaque salle des deux premiers étages et leurs sentinelles aux portes. Il lui avait fallu un bon moment pour comprendre qu’elles se proposaient de faire du bâtiment le Toit de leur société dans Rhuidean, tout en s attendant à ce qu’il continue à y habiter. En vérité, elles étaient prêtes à déplacer le Toit où qu’il aille. Voilà pourquoi il avait été obligé de rencontrer les chefs ailleurs. Le plus qu’il avait réussi à obtenir était d’amener les Vierges à accepter de rester à l’étage au-dessous de celui où il dormait ; cela les avait amusées follement. Même le Car’a’carn n’est pas un roi, se rappela-t-il avec ironie. Par deux fois déjà il avait émigré à un étage supérieur à mesure que le nombre des Vierges augmentait. Machinalement, il chercha à calculer combien d’autres pourraient venir en plus avant qu’il couche sur le toit.
Cela valait mieux que de se rappeler comment il avait laissé Moiraine l’énerver. Il n’avait pas eu l’intention de lui révéler ses projets avant le jour où les Aiels se mettraient en route. Elle savait exactement comment manipuler ses émotions, comment l’irriter au point qu’il en dise plus qu’il ne le voulait. Jamais je n ’ai été porté autant à la colère. Pourquoi est-ce si difficile de garder mon sang-froid ? Bah, elle ne pouvait rien pour lui jeter des bâtons dans les roues. À son avis, en tout cas. Il devait se souvenir de se montrer prudent quand elle était là. Ses capacités croissantes le rendaient de temps en temps imprudent devant Moiraine mais, s’il était de beaucoup plus fort, elle en connaissait encore plus que lui, même avec l’enseignement donné par Asmodean.
En un sens, laisser connaître à Asmodean ses plans était moins important que de révéler ses intentions à l’Aes Sedai. Pour Moiraine, je suis toujours juste un berger qu’elle peut utiliser pour servir les buts de la Tour, mais pour Asmodean je suis la seule branche à laquelle se raccrocher pour éviter de se noyer dans une rivière en crue. Bizarre de se dire qu’il pouvait probablement se fier davantage à un des Réprouvés qu’à Moiraine. Non pas qu’il puisse se fier grandement à l’un ou à l’autre. Asmodean. Si ses liens avec le Ténébreux l’avaient protégé de la souillure du saidin, il devait exister un autre moyen d’y parvenir. Ou de se purifier de cette souillure.
Le hic, c’est qu’avant de se vouer à l’Ombre les Réprouvés avaient été parmi les Aes Sedai les plus forts de l’Ère des Légendes, quand des choses dont la Tour Blanche n’avait jamais rêvé étaient monnaie courante. Si Asmodean ne connaissait pas de moyen, c’est probablement qu’il n’y en avait pas. Il doit y en avoir. Il doit y avoir quelque chose. Je ne vais pas simplement rester assis à attendre d’être pris de folie et de mourir.
Voilà qui était pure sottise. La Prophétie avait fixé pour lui un rendez-vous au Shayol Ghul. Quand, il ne le savait pas ; mais après il n’aurait plus à s’inquiéter de finir fou. Il frissonna et songea à déplier ses couvertures.
Le bruit léger de pas chaussés de semelles silencieuses dans le couloir le fit se redresser comme un ressort. Je leur avais dit ! Si elles ne peuvent pas… ! La jeune femme qui poussa la porte pour l’ouvrir, les bras chargés d’épaisses couvertures de laine, n’était aucune de celles à qui il s’attendait.
Aviendha s’immobilisa une fois entrée dans la chambre pour le dévisager d’un regard froid de ses yeux pers. Mieux que jolie, d’un âge assorti au sien, elle avait été une Vierge de la Lance avant de renoncer à la Lance pour devenir une Sagette, il n’y avait pas bien longtemps. Ses cheveux auburn ne descendaient pas encore jusqu’à ses épaules et n’avaient guère besoin de l’écharpe marron repliée qui les écartait de sa figure. Elle paraissait un peu embarrassée de son châle marron, un peu agacée par ses amples jupes grises.
Il éprouva un pincement de jalousie en voyant le collier d’argent qu’elle portait, un fil de disques au travail compliqué, tous différents. Qui lui a donné ça ? Elle ne l’aurait pas choisi elle-même ; elle n’avait pas l’air d’aimer les bijoux. Le seul autre bijou qu’elle avait sur elle était un large bracelet d’ivoire, sculpté de roses artistement figurées en détail. C’est lui qui le lui avait offert, et il n’était pas sûr qu’elle l’ait déjà pardonné de lui avoir fait ce cadeau. En tout cas, il était ridicule d’être jaloux.
« Je ne vous ai pas vue depuis dix jours, dit-il. Je pensais que les Sagettes vous auraient attachée à mon bras quand elles ont découvert que je les empêchais d’entrer dans mes rêves. » Asmodean avait été amusé par la première chose qu’il avait voulu apprendre, puis exaspéré par le temps que Rand avait mis à l’assimiler.
« J’ai ma formation à accomplir, Rand al’Thor. » Elle serait l’une des rares Sagettes à même de canaliser ; ce talent-là était une partie de ce qui lui était enseigné. « Je ne suis pas une de vos femmes des Terres Humides, toujours à disposition pour que vous me regardiez quand l’envie vous en vient. » Bien que connaissant Egwene, et aussi Elayne d’ailleurs, elle avait une opinion fausse curieusement enracinée sur les femmes qu’elle appelait natives des Terres Humides, et des natifs des Terres Humides en général. « Elles ne sont pas contentes de ce que vous avez fait. » Elle entendait par là Amys, Bair et Mélaine, les trois Sagettes Exploratrices de Rêves qui l’instruisaient – et s’efforçaient de le surveiller. Aviendha secoua la tête d’un air désabusé. « Elles n’étaient pas contentes en particulier que je vous ai informé qu’elles s’introduisaient dans vos rêves. »
Il la regarda avec stupeur. « Vous leur avez raconté ça ? Mais en réalité vous n’avez rien dit. Je l’ai deviné tout seul et j’aurais fini par le comprendre même s’il ne vous avait échappé aucune allusion. Aviendha, elles m’ont expliqué elles-mêmes qu’elles pouvaient parler aux gens dans leurs rêves. De là à ce que j’ai conclu il n’y avait qu’un pas.
— Voudriez-vous que je me déshonore plus encore ? » Sa voix était assez calme, mais ses yeux auraient allumé le feu préparé dans l’âtre. « Je ne me déshonorerai ni pour vous ni pour aucun homme ! Je vous ai donné la piste à suivre et je ne nierai pas mon indignité. Je devrais vous laisser geler. » Elle lança les couvertures droit sur sa tête.
Il s’en dégagea et les posa près de lui sur la paillasse, tout en essayant de trouver quoi répondre. C’était encore une histoire de ji’e’toh. La jeune femme était aussi piquante qu’un arbuste épineux. Elle était censée avoir reçu la tâche de lui apprendre les coutumes aielles, mais il était au courant de son véritable travail : l’espionner pour les Sagettes. Quelque déshonneur qui était attaché à l’espionnage chez les Aiels apparemment ne s’étendait pas aux Sagettes. Elles savaient qu’il savait mais, pour une raison quelconque, cela ne semblait pas les inquiéter et, aussi longtemps qu’elles étaient désireuses de ne rien changer à la situation, lui aussi. Pour une part, Aviendha n’était pas une très bonne espionne ; elle ne tentait presque jamais de découvrir quelque chose et ses accès d’humeur empêchaient qu’il se fâche ou éprouve de la culpabilité comme y parvenait Moiraine. D’autre part, elle était réellement une agréable compagnie quand elle oubliait de garder sorties ses épines. Du moins connaissait-il qui Amys et les autres avaient désigné pour le surveiller ; si ce n’était pas elle, ce serait quelqu’un d’autre et il se demanderait constamment qui. De plus, elle ne témoignait jamais d’aucune méfiance à son égard.