Lâchant un long soupir, il se leva juste le temps de déposer le plateau avec sa charge de vin dans un coin de la chambre. Il n’avait aucune intention de boire quoi que ce soit apporté par Isendre.
Par sept fois elle a tenté de parvenir jusqu’à moi. Elle devait avoir appris qu’il avait intercédé en sa faveur ; nul doute que, vu la tournure d’esprit qu’elle avait, s’il était prêt à cela pour un regard embrumé et un sourire, que ne ferait-il pas pour davantage ? Il frissonna à cette idée autant qu’au froid qui augmentait. Il aimerait mieux avoir un scorpion dans son lit. Si les Vierges ne parvenaient pas à la convaincre, il lui dirait ce qu’il connaissait sur elle ; cela devrait mettre un terme à toutes les manœuvres.
Il moucha les lampes et se glissa sur sa paillasse dans le noir, toujours avec ses bottes et complètement habillé, et tâtonna autour de lui jusqu’à ce qu’il ait étalé toutes les couvertures sur lui. Sans le feu, il se doutait qu’il serait réellement reconnaissant envers Aviendha avant le matin. Installer les gardes d’Esprit qui protégeaient ses rêves contre les intrusions était presque automatique pour lui à présent mais, tout en l’exécutant, il eut un petit rire. Il aurait pu se coucher et seulement après éteindre les lampes à l’aide du Pouvoir. C’était pour les choses simples qu’il ne songeait jamais à utiliser le Pouvoir.
Il resta étendu pendant un moment, attendant que son corps réchauffe l’intérieur des couvertures. Comment le même endroit pouvait-il être si brûlant le jour et si froid la nuit dépassait son entendement. Passant la main sous sa tunique, il tâta la cicatrice à demi guérie dans son flanc. Cette blessure, celle que Moiraine n’était jamais arrivée à Guérir complètement, était ce qui finirait par le tuer. Il en était certain. Son sang sur les rochers du Shayol Ghul. Voilà ce que disaient les Prophéties.
Pas ce soir, je ne veux pas y penser ce soir. J’ai encore un peu de temps. Par contre, si les sceaux peuvent maintenant être éraflés par un couteau, tiennent-ils encore assez solidement… ? Non. Pas ce soir.
Le dessous des couvertures commençait à être un peu plus tiède et Rand se tourna et retourna, essayant sans résultat de trouver une position confortable. J’aurais dû me laver, songea-t-il à demi endormi. À cette minute même, Egwene était probablement dans une tente-étuve bien chaude. La moitié du temps où il se rendait dans une étuve, une poignée de Vierges de la Lance tentaient de l’accompagner – et se roulaient presque par terre à force de rire quand il insistait pour qu’elles restent dehors. C’était déjà assez désagréable d’avoir à se déshabiller et à se rhabiller dans cette vapeur.
Le sommeil finit par venir et, avec lui, des rêves bien protégés, à l’abri des Sagettes ou de n’importe qui d’autre. Pas protégés contre ses propres pensées, toutefois. Trois femmes les envahissaient continuellement. Pas Isendre, sauf dans un bref cauchemar qui faillit le réveiller. Tour à tour, il rêva d’Elayne, de Min et d’Aviendha, tour à tour et toutes ensemble. Seule Elayne l’avait considéré comme un homme, mais les trois voyaient en lui qui il était, non pas ce qu’il était. Le cauchemar excepté, ce furent tous des rêves agréables.
5
Avec les Sagettes
Debout aussi près qu’elle le pouvait du petit feu au milieu de la tente, Egwene frissonnait encore en versant l’eau de la bouilloire aux flancs généreux dans une large cuvette à rayures bleues. Elle avait rabaissé les côtés de la tente, mais le froid s’insinuait à travers la pile de couvertures de couleurs vives étendues sur le sol et toute la chaleur du feu semblait s’engouffrer en haut par le trou à fumée au milieu du toit de la tente, laissant seulement l’odeur des bouses de vache qui brûlaient. Elle avait les dents prêtes à claquer.
La vapeur de l’eau commençait déjà à disparaître ; Egwene embrassa la saidar pendant un instant et canalisa du feu pour réchauffer l’eau davantage. Amys ou Bair se seraient probablement lavées à l’eau froide, mais en fait elles prenaient toujours des bains de vapeur. Bon, je ne suis pas aussi endurcie qu’elles. Je n’ai pas grandi dans le Désert. Je ne suis pas obligée de périr gelée et de me laver à l’eau froide si je n ’en ai pas envie. Elle éprouvait pourtant un sentiment de culpabilité en enduisant un carré de toilette avec un morceau de savon parfumé à la lavande acheté à Hadnan Kadere. Les Sagettes ne lui avaient jamais demandé d’agir différemment, mais elle avait néanmoins l’impression de tricher.
Laisser aller la Vraie Source lui arracha un soupir de remords. Même tremblant de froid, elle rit tout bas de sa bêtise. Le prodige d’être envahie par le Pouvoir, l’afflux merveilleux d’élan vital et de perception aiguë, contenait son propre danger. Plus on aspirait de saidar, plus on en voulait et si on ne se disciplinait pas on en absorbait davantage que l’on ne pouvait en maîtriser et soit on mourait soit on se désactivait soi-même. Et ce n’était pas là matière à rire.
C’est là un de tes plus gros défauts, se gourmanda-t-elle avec fermeté. Tu veux toujours en faire plus que tu n’es censée faire. Tu devrais te laver à l’eau froide ; cela t’enseignerait à te discipliner. Seulement il y avait tellement à apprendre, et parfois une vie entière semblait trop courte pour l’apprendre. Ses professeurs se montraient toujours si prudents, qu’il s’agisse des Sagettes ou d’Aes Sedai de la Tour Blanche ; c’était dur de se réfréner quand elle savait que dans tant de domaines elle les avait déjà dépassées. Je suis capable de plus quelles ne s’en rendent compte.
Une rafale d’air glacial s’abattit sur elle et envoya tournoyer dans la tente la fumée du feu et une voix de femme dit : « S’il vous plaît… »
Egwene sursauta en poussant un cri aigu avant de réussir à émettre : « Fermez ça ! » Elle serra ses bras autour d’elle pour s’arrêter de sautiller sur place. « Entrez ou sortez, mais fermez-la ! » Tous ces efforts pour avoir chaud et maintenant elle avait la chair de poule de la tête aux pieds !
La femme en coule blanche se traîna sur les genoux à l’intérieur de la tente et laissa retomber le battant de la tente. Elle gardait les yeux baissés, les mains humblement croisées ; elle n’aurait pas agi autrement si Egwene l’avait frappée au lieu de simplement lui crier après. « S’il vous plaît, reprit-elle à mi-voix, la Sagette Amys m’a envoyée vous chercher pour vous amener à la tente-étuve. »
Egwene qui aurait aimé se tenir juste au-dessus du feu, poussa un grognement. Que la Lumière brûle Bair et son entêtement ! Si ce n’avait été à cause de la vieille Sagette aux cheveux blancs, elles auraient pu se trouver dans des chambres dans la cité au lieu d’être dans des tentes à sa lisière. J’aurais pu avoir une chambre avec une vraie cheminée. Et une porte. Elle était prête à parier que Rand n’avait pas à supporter que des gens entrent chez lui comme dans un moulin chaque fois que l’envie leur en prenait. Ce fichu Dragon de Rand al’Thor claque des doigts et les Vierges se précipitent comme des servantes. Je gagerais bien qu’elles lui ont déniché un vrai lit au lieu d’une paillasse posée par terre. Elle était sûre qu’il avait un bain chaud tous les soirs. Les Vierges hissent probablement des baquets d’eau bouillante jusqu’à son appartement. Je parierais qu’elles ont même découvert pour lui une vraie baignoire en cuivre.
Amys et même Mélaine avaient accueilli favorablement la suggestion d’Egwene, mais Bair avait opposé un refus formel et elles avaient acquiescé comme des gai’shaines. Egwene supposait qu’étant donné le nombre de changements provoqués par Rand Bair voulait maintenir autant des antiques coutumes qu’elle le pouvait, mais elle aurait aimé que la vieille femme ait choisi quelque chose d’autre sur quoi être intraitable.