« J’ai entendu raconter, répliqua lentement Amys, que quelques-uns de ceux qui sont partis après le temps de la morosité sont allés trouver les Perdus et leur ont demandé asile. » Un long silence suivit. Elles savaient maintenant que les Tuatha’ans appartenaient à la même descendance qu’elles, qu’ils s’étaient séparés avant que les Aiels traversent l’Échine du Monde pour entrer dans le Désert, mais le savoir n’avait, si c’était possible, qu’intensifié leur aversion.
« Il apporte des changements, murmura Mélaine d’un ton âpre dans la buée.
— Je vous croyais réconciliées avec les changements qu’il a introduits », dit Egwene, d’un ton qui s’emplissait de sympathie. Ce devait être dur d’avoir sa vie entière bouleversée. Elle s’attendait à demi à ce qu’on lui intime de nouveau de se taire, mais personne ne dit mot.
« Réconciliées, répéta Bair comme si elle essayait le mot. Il serait plus juste de dire que nous les supportons de notre mieux.
— Il transforme tout. » Amys paraissait troublée. « Rhuidean. Les Perdus. Les temps de morosité et proclamer ce qui n’aurait pas dû l’être. » Les Sagettes – tous les Aiels, en fait – avaient encore du mal à en parler.
« Les Vierges de la Lance se rassemblent autour de lui comme si elles se devaient plus à lui qu’à leurs clans, ajouta Bair. Pour la première fois, elles ont admis un homme sous un Toit des Vierges. »
Pendant un instant, Amys parut sur le point de dire quelque chose, mais ce qu’elle savait des coutumes particulières aux Far Dareis Mai elle ne le partageait qu’avec celles qui étaient ou avaient été Vierges de la Lance.
« Les chefs ne nous écoutent plus comme naguère, marmotta Mélaine. Oh, ils nous demandent notre avis comme toujours – ils ne sont pas devenus complètement stupides – mais Bael ne me rapporte plus ce qu’il a dit à Rand al’Thor, ou ce que Rand al’Thor lui a dit. Il déclare que je dois poser la question à Rand al’Thor, qui me réplique de questionner Bael. Le Cara’carn, je n ai pas de recours contre lui, mais Bael… Il a toujours été obstiné, exaspérant, or voilà que maintenant il dépasse les bornes. Parfois, j’ai envie de lui taper sur la tête à coups de bâton. »
Amys et Bair gloussèrent comme si c’était une bonne plaisanterie. Ou peut-être avaient-elles simplement envie de rire pour oublier un moment les changements.
« Il y a uniquement trois solutions avec un homme comme ça, déclara en nant Bair. L’éviter, le tuer ou l’épouser. »
Mélaine se raidit et son visage bronzé par le soleil s’empourpra. Pendant Un instant, Egwene crut que la Sagette à la chevelure blonde allait lâcher des mots plus enflammés que ses joues. Puis une rafale glaçante annonça le retour d Aviendha portant un plateau d’argent ciselé avec une théière émaillée jaune, de délicates tasses de porcelaine dorée du Peuple de la Mer et un pot de grès contenant du miel.
Elle frissonnait en versant le thé – elle n’avait sans doute pas pris la peine de s’envelopper dans quelque chose au-dehors – et présenta à la ronde les tasses et le miel. Elle ne remplit pas de tasse pour elle-même et Egwene avant qu’Amys l’y autorise, naturellement.
« Encore de la vapeur », dit Mélaine ; la bouffée d’air glacé semblait avoir refroidi sa colère. Aviendha reposa sa tasse à laquelle elle n’avait pas encore goûté et se précipita vers la gourde, cherchant visiblement à compenser son oubli du thé.
« Egwene, questionna Amys qui buvait son thé à petites gorgées, comment Rand réagirait-il si Aviendha demandait à dormir dans sa chambre ? »
Aviendha se figea avec la gourde dans ses mains.
« Dans sa… ? s’exclama Egwene d’une voix suffoquée. Vous ne pouvez pas exiger d’Aviendha une chose pareille ! Ce n’est pas possible !
— Quelle sotte, murmura Bair. Nous ne lui ordonnons pas de partager les couvertures de Rand al’Thor. Mais pensera-t-il que c’est ce qu’elle veut ? Et même l’autoriserait-il ? Les hommes sont au mieux de curieuses créatures et il n’a pas été élevé parmi nous, de sorte qu’il est encore plus bizarre.
— Il ne penserait sûrement pas à une chose pareille, bredouilla Egwene qui continua plus lentement : Je ne le crois pas, mais ce n’est pas convenable. Cela ne se fait pas !
— Je vous prie de ne pas me l’imposer », dit Aviendha avec plus d’humilité qu’Egwene ne l’en aurait crue capable. Elle lançait l’eau par saccades, projetant de plus en plus de nuées de vapeur en l’air. « J’ai beaucoup appris ces jours derniers où je n’ai pas été obligée de passer du temps avec lui. Depuis que vous avez autorisé Egwene et Moiraine Sedai à m’aider à canaliser, j’apprends même plus vite. Non pas qu’elles enseignent mieux que vous, bien sûr, ajouta-t-elle aussitôt, mais je désire très vivement apprendre.
— Tu apprendras encore, lui opposa Mélaine. Tu n’auras pas à rester constamment avec lui. Aussi longtemps que tu t’appliqueras, tes leçons ne seront guère écourtées. Tu n’étudies pas quand tu dors.
— Je ne peux pas », marmonna Aviendha, tête baissée sur la gourde d’eau. Plus fort et d’un ton plus ferme, elle ajouta : « Je m’y refuse. » Sa tête se releva et ses yeux étaient comme du feu bleu-vert. « Je ne veux pas être là quand il convoquera de nouveau cette espèce de folle de son corps d’Isendre à venir sous ses couvertures ! »
Egwene la regarda avec stupeur. « Isendre ! » Elle avait vu – et désapprouvé du fond du cœur – la façon scandaleuse dont les Vierges de la Lance obligeaient cette femme à rester nue, mais ça ! « Vous ne croyez pas réellement qu’il…
— Taisez-vous ! » La voix de Bair claqua comme un coup de fouet. Son regard bleu aurait pu être des éclats de pierre. « Toutes les deux ! Vous êtes jeunes, l’une et l’autre, mais même les Vierges de la Lance devraient savoir que les hommes sont capables de se conduire comme des imbéciles, surtout quand ils ne sont pas liés à une femme qui sait les mener.
— Je suis contente de voir, commenta d’un ton sarcastique Amys, que tu ne contiens plus tes émotions avec autant de rigidité, Aviendha. Les Vierges sont aussi stupides que les hommes sur ce point-là ; je m’en souviens bien et cela m’embarrasse encore. Lâcher la bride à ses émotions obscurcit le jugement pendant un certain temps, mais les enfermer en soi le trouble toujours. Veille seulement à ne pas leur laisser trop souvent libre cours ou à en garder le contrôle quand c’est nécessaire. »
Mélaine s’appuya sur ses mains et se pencha en avant au point que la sueur dégoulinant sur sa figure avait toutes les chances de tomber sur le chaudron brûlant. « Tu connais ta destinée, Aviendha. Tu seras une Sagette d’un grand pouvoir et d’une grande autorité, et plus encore. Tu as déjà une force en toi. Elle t’a soutenue lors de ton premier test et elle te soutiendra pendant cette épreuve-ci.
— Mon honneur », répliqua Aviendha d’une voix étouffée, puis elle avala sa salive, incapable de continuer. Elle était là, assise sur ses talons, pelotonnée autour de la gourde comme si celle-ci contenait l’honneur qu’elle désirait protéger.
« Le Dessin ne se préoccupe pas du ji’e’toh », lui expliqua Bair avec seulement une nuance de compassion et encore. « Il ne s’intéresse qu’à ce qui doit être et sera. Les hommes et les Vierges de la Lance se débattent contre le destin même quand il est visible que le Dessin continue à se tisser en dépit de leurs efforts, mais tu n’es plus une Far Dareis Mai. Il faut que tu apprennes à te laisser conduire par la destinée. C’est seulement en te soumettant au Dessin que tu peux commencer à contrôler peu ou prou le cours de ta vie. Si tu résistes, le Dessin te contraindra quand même et tu ne connaîtras que du chagrin là où tu aurais pu trouver du contentement. »