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— Surveille ta langue quand tu t’adresses à moi, répliqua Moiraine en se relevant, sinon j’irai trouver Nynaeve et la chargerai de toi. » Mais son cœur n’y était pas ; on aurait cru qu’elle parlait dans son sommeil. Elle s’efforçait de ne pas regarder la tête de renard que Mat était en train de raccrocher à son cou. « Tu as besoin de repos, dit-elle distraitement. Reste au lit demain, si tu en as envie. »

La Vierge drapée dans la couverture – Melindhra ? – s’agenouilla derrière Mat et posa les mains sur ses épaules, levant les yeux vers Moiraine par-des-sus la tête de Mat. « Je veillerai à ce qu’il se conforme à ce que vous ordonnez, Aes Sedai. » Avec un brusque sourire, elle ébouriffa les cheveux de Mat. « C’est mon petit sac à malices, à présent. » D’après l’air horrifié de Mat, il rassemblait ses forces pour s’enfuir.

Rand eut conscience de petits gloussements de rire amusé derrière lui. Les Vierges, shoufa et voile maintenant sur les épaules, s’étaient rassemblées là et regardaient dans la chambre.

« Apprends-lui à chanter, sœur-de-la-Lance », dit Adeline, et les autres Vierges explosèrent de rire.

Rand intervint avec fermeté. « Laissez-le se reposer. Certaines d’entre vous n’ont-elles pas à s’habiller ? » Elles obtempérèrent à regret, continuant à scruter l’intérieur de la pièce, jusqu’à ce que Moiraine en sorte.

« Voulez-vous vous retirer, je vous prie ? » dit l’Aes Sedai tandis que la porte lacérée claquait derrière elle. Elle tourna à demi la tête en arrière avec un pincement des lèvres exprimant la contrariété. « Il faut que je m’entretienne seule à seul avec Rand al’Thor ».

Avec un signe d’acquiescement, les Aielles se dirigèrent vers la sortie, quelques-unes continuant à plaisanter à propos de ces leçons de chant que Melindhra – une Shaido, apparemment ; Rand se demanda si Mat le savait –devait enseigner à Mat. Quel que soit ce que cela sous-entendait.

Rand arrêta Adeline en posant la main sur son bras nu ; d’autres qui s’en aperçurent s’arrêtèrent également, de sorte qu’il adressa à elles toutes. « Puisque vous ne vous en allez pas quand je vous l’ordonne, quelle réaction aurez-vous quand j’aurai à vous engager dans une bataille ? » Il n’en avait pas l’intention pour autant que c’était en son pouvoir ; il les savait des guerrières redoutables, mais il avait été élevé à estimer que mourir si nécessaire est le rôle d’un homme avant qu’une femme y soit obligée. La logique pouvait affirmer que c’était stupide, surtout avec ce genre de femmes, mais c’était son intime conviction. Toutefois, il eut la sagesse de ne pas le leur expliquer. « Penserez-vous que c’est une plaisanterie ou déciderez-vous de vous mettre en route lorsque vous en aurez envie ? »

Elles le regardaient avec la consternation de ceux écoutant quelqu’un qui vient de révéler son ignorance des faits les plus simples. « Dans la danse des lances, lui répliqua Adeline, nous irons où vous nous enverrez, mais ceci n’est pas la danse. D’ailleurs, vous ne nous avez pas commandé de partir.

— Même le Car’acarn n’est pas un roi des Terres Humides », ajouta une Vierge à la chevelure grisonnante. Dure et musclée en dépit de son âge, elle ne portait qu’une courte chemise et sa shoufa. Il commençait à se lasser de cette phrase.

Les Vierges poursuivirent leurs plaisanteries tandis qu’il restait avec Moiraine et Lan. Le Lige avait fini par rengainer son épée et semblait aussi à Taise que d’ordinaire. Autrement dit aussi immobile et calme que son visage, tout en plans et angles de pierre au clair de lune, et avec l’apparence d’être prêt à s’élancer brusquement en comparaison de laquelle les Aiels avaient l’air placides. Une lanière de cuir tressé maintenait écartés de son visage ses cheveux grisonnant aux tempes. Son regard aurait convenu à un aigle aux yeux bleus.

« Il faut que je te parle au sujet de…, commença Moiraine.

— Nous parlerons demain », répliqua Rand, sans la laisser finir. L’expression de Lan devint encore plus dure, si c’était possible ; les Liges se montraient bien plus protecteurs envers leur Aes Sedai, qu’il s’agisse de leur position sociale ou de leur personne, que pour eux-mêmes. Rand ne tint pas compte de Lan. Son côté réclamait toujours qu’il se replie sur lui-même, mais il réussit à demeurer droit comme un / ; il n’allait pas témoigner de faiblesse devant elle. « Si vous croyez que je vous aiderai à enlever cette tête de renard à Mat, vous pouvez toujours attendre. » Ce médaillon l’avait d’une manière ou d’une autre empêchée de canaliser. Ou du moins avait-il empêché son canalisage d’avoir de l’effet sur Mat quand il l’avait en main. « Il a payé un prix élevé pour lui, Moiraine, et il lui appartient. » Se rappelant le coup qu’elle lui avait donné avec le Pouvoir en travers des épaules, il ajouta ironiquement : « Peut-être demanderai-je si je peux le lui emprunter. » Il se détourna d’elle. Il y avait encore quelqu’un dont il devait vérifier le sort, bien que d’une manière ou de l’autre c’eût cessé d’être urgent ; les Chiens Noirs auraient maintenant exécuté ce dont ils avaient l’intention.

« S’il te plaît, Rand », dit Moiraine, et le ton de prière évident de sa voix le figea sur place. Il n’avait jamais entendu rien de pareil chez elle auparavant.

Ce ton offensa apparemment Lan. « Je pensais que tu étais devenu un homme, s’exclama âprement le Lige. Est-ce ainsi que se conduit un homme ? Tu agis comme un gamin arrogant. » Lan pratiquait des exercices de l’épée avec lui – et avait de la sympathie pour lui, Rand en avait la conviction –mais, si Moiraine prononçait la phrase nécessaire, le Lige s’évertuerait de son mieux à le tuer.

« Je ne serai pas toujours auprès de toi », reprit Moiraine d’une voix pressante. Ses mains serraient si fort les pans de sa jupe qu’elles en tremblaient. « Je risque de mourir lors de la prochaine attaque. Je pourrais tomber de cheval et me rompre le cou ou recevoir en plein cœur la flèche d’un Ami du Ténébreux, et la mort ne peut pas être Guérie. J’ai consacré ma vie entière à te chercher, à te trouver et à t’aider. Tu ne connais toujours pas ta propre force ; tu ne peux pas savoir la moitié de ce que tu fais. Je… m’excuse… très humblement pour les offenses que je t’ai infligées. » Ces mots – des mots qu’il n’avait jamais imaginé entendre de sa bouche – étaient prononcés comme extirpés de force, mais ils étaient prononcés ; et elle ne pouvait pas mentir. « Permets-moi de t’aider autant que je le peux, pendant que je le peux. Je t’en prie.

— Se fier à vous est difficile, Moiraine. » Il ne se préoccupa pas de Lan qui esquissait un mouvement au clair de lune ; son attention était concentrée sur elle. « Vous m’avez traité comme une marionnette, vous m’avez obligé à danser comme vous le vouliez, du jour où nous nous sommes rencontrés. Les seules fois où j’ai été libéré de vous, c’est quand vous étiez au loin ou quand je ne tenais pas compte de vous. Et même cela, vous l’avez rendu difficile. »

Le tintement du rire de Moiraine évoquait autant l’argent que la couleur de la lune dans le ciel, mais il se teintait d’amertume. « Cela ressemblait plutôt à un combat avec un ours qu’à tirer sur les fils d’une marionnette. Veux-tu un serment de ne pas essayer de te manipuler ? Je te le jure. » Sa voix devint dure comme le cristal. « Je jure même de t’obéir comme une des Vierges de la Lance… comme un des gaishains,, si tu l’exiges… mais tu dois… ». Aspirant profondément, elle reprit, plus doucement : « Je te demande, humblement, de me permettre de t’aider. »